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title histoires extraordinaires

author edgar allan poe

translator charles baudelaire

release date march ebook

language french

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edgar allan poe



traduction par charles baudelaire première publication en france en




table des matières


Œuvres







—le ballon —le journal


























Œuvres
par charles baudelaire

… quelque maître malheureux à qui inexorable fatalité a donné une
chasse acharnée toujours plus acharnée à ce que ses chants
aient plus un unique refrain à ce que les chants funèbres de
son espérance aient adopté ce mélancolique refrain « jamais jamais
plus »

edgar poe le corbeau

sur son trône airain le destin qui en raille
imbibe leur éponge avec du fiel amer
et la nécessité les tord dans sa tenaille

théophile gautier ténèbres


i

dans ces derniers temps un malheureux fut amené devant nos tribunaux
dont le front était illustré un rare et singulier tatouage pas de
chance  il portait ainsi de ses yeux étiquette de sa vie
comme un livre son titre et interrogatoire prouve que ce bizarre
écriteau était cruellement véridique il y a dans histoire
littéraire des destinées analogues de vraies damnations —des hommes
qui portent le mot guignon écrit en caractères mystérieux dans les
plis sinueux de leur front ange aveugle de expiation est emparé
eux et les fouette à tour de bras pour édification des autres en
vain leur vie montre des talents des vertus de la grâce la
société a pour eux un anathème spécial et accuse en eux les infirmités
que sa persécution leur a données —que ne fit pas hoffmann pour
désarmer la destinée et que entreprit pas balzac pour conjurer la
fortune —existe donc une providence diabolique qui prépare le
malheur dès le berceau —qui jette avec préméditation des natures
spirituelles et angéliques dans des milieux hostiles comme des martyrs
dans les cirques y a donc des âmes sacrées vouées à autel
condamnées à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres
ruines le cauchemar des ténèbres assiègera éternellement ces
âmes de choix vainement elles se débattent vainement elles se ferment
au monde à ses prévoyances à ses ruses elles perfectionneront la
prudence boucheront toutes les issues matelasseront les fenêtres
contre les projectiles du hasard mais le diable entrera par la serrure
une perfection sera le défaut de leur cuirasse et une qualité
superlative le germe de leur damnation

aigle pour le briser du haut du firmament 
sur le front découvert lâchera la tortue 
car ils doivent périr inévitablement 

leur destinée est écrite dans toute leur constitution elle brille un
éclat sinistre dans leurs regards et dans leurs gestes elle circule
dans leurs artères avec chacun de leurs globules sanguins

un écrivain célèbre de notre temps a écrit un livre pour démontrer que
le poëte ne pouvait trouver une bonne place ni dans une société
démocratique ni dans une aristocratique pas plus dans une république
que dans une monarchie absolue ou tempérée qui donc a su lui répondre
péremptoirement apporte une nouvelle légende à appui de
sa thèse ajoute un saint nouveau au martyrologe ai à écrire
histoire un de ces illustres malheureux trop riche de poésie et de
passion qui est venu après tant autres faire en ce bas monde le
rude apprentissage du génie chez les âmes inférieures

lamentable tragédie que la vie edgar poe sa mort dénoûment horrible
dont horreur est accrue par la trivialité —de tous les documents que
ai lus est résultée pour moi la conviction que les ne
furent pour poe une vaste prison il parcourait avec agitation
fiévreuse un être fait pour respirer dans un monde plus
aromal une grande barbarie éclairée au gaz —et que sa vie
intérieure spirituelle de poëte ou même ivrogne était un
effort perpétuel pour échapper à influence de cette atmosphère
antipathique impitoyable dictature que celle de opinion dans les
sociétés démocratiques implorez elle ni charité ni indulgence ni
élasticité quelconque dans application de ses lois aux cas multiples
et complexes de la vie morale on dirait que de amour impie de la
liberté est née une tyrannie nouvelle la tyrannie des bêtes ou
zoocratie qui par son insensibilité féroce ressemble à idole de
jaggernaut —un biographe nous dira gravement—il est bien intentionné
le brave homme —que poe il avait voulu régulariser son génie et
appliquer ses facultés créatrices une manière plus appropriée au sol
américain aurait pu devenir un auteur à argent a money making
author —un autre —un naïf cynique celui —que quelque beau que
soit le génie de poe il eût mieux valu pour lui avoir que du talent
le talent escomptant toujours plus facilement que le génie un autre
qui a dirigé des journaux et des revues un ami du poëte avoue il
était difficile de employer et on était obligé de le payer moins
que autres parce il écrivait dans un style trop du
vulgaire quelle odeur de magasin  comme disait joseph de maistre

ont osé davantage et unissant intelligence la plus
lourde de son génie à la férocité de hypocrisie bourgeoise ont
insulté à envi et après sa soudaine disparition ils ont rudement
morigéné ce cadavre —particulièrement rufus griswold qui pour
rappeler ici expression vengeresse de george graham a commis alors
une immortelle infamie poe éprouvant le sinistre
pressentiment une fin subite avait désigné griswold et willis
pour mettre ses œuvres en ordre écrire sa vie et restaurer sa mémoire
ce a diffamé longuement son ami dans un énorme
article plat et haineux juste en tête de édition posthume de ses
œuvres —il existe donc pas en amérique ordonnance qui interdise
aux chiens entrée des cimetières —quant à willis il a prouvé au
contraire que la bienveillance et la décence marchaient toujours avec
le véritable esprit et que la charité envers nos confrères qui est un
devoir moral était aussi un des commandements du goût

causez de poe avec un américain il avouera son génie
même en montrera fier mais avec un ton sardonique
supérieur qui sent son homme positif il vous parlera de la vie
débraillée du poëte de son haleine alcoolisée qui aurait pris feu à la
flamme une chandelle de ses habitudes vagabondes il vous dira que
était un être erratique et hétéroclite une planète désorbitée il
roulait sans cesse de baltimore à de à philadelphie
de philadelphie à boston de boston à baltimore de baltimore à
richmond et si le cœur ému par ces préludes une histoire navrante
vous donnez à entendre que individu est pas seul coupable
et il doit être difficile de penser et écrire commodément dans un
pays où il y a des millions de souverains un pays sans capitale à
proprement parler et sans aristocratie —alors vous verrez ses yeux
agrandir et jeter des éclairs la bave du patriotisme souffrant lui
monter aux lèvres et amérique par sa bouche lancer des injures à
europe sa vieille mère et à la philosophie des anciens jours

je répète que pour moi la persuasion est faite edgar poe et sa
patrie étaient pas de niveau les sont un pays gigantesque
et enfant naturellement jaloux du vieux continent fier de son
développement matériel anormal et presque monstrueux ce nouveau venu
dans histoire a une foi naïve dans la de industrie
il est convaincu comme quelques malheureux parmi nous elle finira
par manger le diable le temps et argent ont une valeur si
grande activité matérielle exagérée aux proportions une
manie nationale laisse dans les esprits bien peu de place pour les
choses qui ne sont pas de la terre poe qui était de bonne souche et
qui ailleurs professait que le grand malheur de son pays était de
avoir pas aristocratie de race attendu disait que chez un
peuple sans aristocratie le culte du beau ne peut que se corrompre
amoindrir et disparaître —qui accusait chez ses concitoyens jusque
dans leur luxe emphatique et coûteux sous les symptômes du mauvais goût
caractéristiques des parvenus —qui considérait le progrès la grande
idée moderne comme une extase de et qui appelait les
perfectionnements de habitacle humain des cicatrices et des
abominations rectangulaires —poe était un cerveau singulièrement
solitaire il ne croyait à immuable à éternel au
et il jouissait—cruel privilège dans une société amoureuse
elle —de ce grand bon sens à la machiavel qui marche devant le
sage comme une colonne lumineuse à travers le désert de
histoire eût pensé eût écrit infortuné il avait
entendu la théologienne du sentiment supprimer enfer par amitié pour
le genre humain le philosophe du chiffre proposer un système
assurances une souscription à un sou par tête pour la suppression de
la guerre —et abolition de la peine de mort et de orthographe ces
deux folies corrélatives —et tant autres malades qui écrivent
oreille inclinée au vent des fantaisies giratoires aussi flatueuses
que élément qui les leur dicte —si vous ajoutez à cette vision
impeccable du vrai véritable infirmité dans de certaines circonstances
une délicatesse exquise de sens une note fausse torturait une
finesse de goût que tout excepté exacte proportion révoltait un
amour insatiable du beau qui avait pris la puissance une passion
morbide vous ne vous étonnerez pas que pour un pareil homme la vie soit
devenue un enfer et il ait mal fini vous admirerez il ait pu
durer aussi longtemps




la famille de poe était une des plus respectables de baltimore son
maternel avait servi comme dans la
guerre de indépendance et la fayette avait en haute estime et
amitié celui lors de son dernier voyage aux voulut voir
la veuve du général et lui témoigner sa gratitude pour les services que
lui avait rendus son mari le bisaïeul avait épousé une fille de
amiral anglais mac bride qui était allié avec les plus nobles maisons
angleterre david poe père edgar et fils du général éprit
violemment une actrice anglaise elisabeth arnold célèbre par sa
beauté il enfuit avec elle et épousa pour mêler plus intimement sa
destinée à la sienne il se fit comédien et parut avec sa femme sur
différents théâtres dans les principales villes de union les deux
époux moururent à richmond presque en même temps laissant dans
abandon et le dénûment le plus complet trois enfants en bas âge dont
edgar

edgar poe était né à baltimore en est après son propre dire
que je donne cette date car il a réclamé contre affirmation de
griswold qui place sa naissance en —si jamais esprit de roman
pour me servir une expression de notre poëte a présidé à une
naissance —esprit sinistre et orageux —certes il présida à la sienne
poe fut véritablement enfant de la passion et de aventure un riche
négociant de la ville allan éprit de ce joli malheureux que la
nature avait doté une manière charmante et comme il avait pas
enfants il adopta celui appela donc désormais edgar allan
poe il fut ainsi élevé dans une belle aisance et dans espérance
légitime une de ces fortunes qui donnent au caractère une superbe
certitude ses parents adoptifs emmenèrent dans un voyage ils
firent en angleterre en Écosse et en irlande et avant de retourner
dans leur pays ils le laissèrent chez le docteur bransby qui tenait
une importante maison éducation à près de
londres —poe a lui dans william wilson décrit cette étrange
maison bâtie dans le vieux style elisabeth et les impressions de sa
vie écolier

il revint à richmond en et continua ses études en amérique sous
la direction des meilleurs maîtres de endroit À université de
charlottesville où il entra en il se distingua non seulement par
une intelligence quasi miraculeuse mais aussi par une abondance presque
sinistre de passions —une précocité vraiment américaine —qui
finalement fut la cause de son expulsion il est bon de noter en
passant que poe avait déjà à charlottesville manifesté une aptitude
des plus remarquables pour les sciences physiques et mathématiques plus
tard il en fera un usage fréquent dans ses étranges contes et en tirera
des moyens mais ai des raisons de croire que ce est
pas à cet ordre de compositions il attachait le plus importance et
même à cause de cette précoce aptitude—il était pas
loin de les considérer comme de faciles jongleries comparativement aux
ouvrages de pure imagination —quelques malheureuses dettes de jeu
amenèrent une brouille momentanée entre lui et son père adoptif et
edgar—fait des plus curieux et qui prouve quoi on ait dit une dose
de chevalerie assez forte dans son impressionnable cerveau —conçut le
projet de se mêler à la guerre des hellènes et aller combattre les
turcs il partit donc pour la grèce —que devint en orient y
fit étudia les rivages classiques de la méditerranée —pourquoi
le trouvons à sans passeport compromis et dans
quelle sorte affaire obligé en appeler au ministre américain henry
middleton pour échapper à la pénalité russe et retourner chez lui —on
ignore il y a là une lacune que lui seul aurait pu combler la vie
edgar poe sa jeunesse ses aventures en russie et sa correspondance
ont été longtemps annoncées par les journaux américains et ont jamais
paru

revenu en amérique en il manifesta le désir entrer à école
militaire de il y fut admis en effet et là comme ailleurs
il donna les signes une intelligence admirablement douée mais
indisciplinable et au bout de quelques mois il fut rayé —en même
temps se passait dans sa famille adoptive un événement qui devait avoir
les conséquences les plus graves sur toute sa vie madame allan pour
laquelle il semble avoir éprouvé une affection réellement filiale
mourait et allan épousait une femme toute jeune une querelle
domestique prend ici place —une histoire bizarre et ténébreuse que je
ne peux pas raconter parce elle est clairement expliquée par aucun
biographe il y a donc pas lieu de étonner il se soit
définitivement séparé de allan et que celui qui eut des enfants
de son second mariage ait complètement frustré de sa succession

peu de temps après avoir quitté richmond poe publia un petit volume de
poésies était en vérité une aurore éclatante pour qui sait sentir la
poésie anglaise il y a là déjà accent le calme dans
la mélancolie la solennité délicieuse expérience précoce allais
je crois dire expérience innée —qui caractérisent les grands
poëtes

la misère le fit quelque temps soldat et il est présumable il se
servit des lourds loisirs de la vie de garnison pour préparer les
matériaux de ses futures compositions —compositions étranges qui
semblent avoir été créées pour nous démontrer que étrangeté est une
des parties intégrantes du beau rentré dans la vie littéraire le seul
élément où puissent respirer certains êtres déclassés poe se mourait
dans une misère extrême quand un hasard heureux le releva le
propriétaire une revue venait de fonder deux prix un pour le
meilleur conte autre pour le meilleur poëme une écriture
singulièrement belle attira les yeux de kennedy qui présidait le
comité et lui donna envie examiner lui les manuscrits il se
trouva que poe avait gagné les deux prix mais un seul lui fut donné le
président de la commission fut curieux de voir inconnu éditeur du
journal lui amena un jeune homme une beauté frappante en guenilles
boutonné au menton et qui avait air un gentilhomme aussi fier
affamé kennedy se conduisit bien il fit faire à poe la
connaissance un thomas white qui fondait à richmond le southern
literary messenger white était un homme audace mais sans aucun
talent littéraire il lui fallait un aide poe se trouva donc tout
jeune —à ans —directeur une revue dont la destinée
reposait tout entière sur lui cette prospérité il la créa le
southern literary messenger a reconnu depuis lors que était à cet
excentrique maudit à cet ivrogne incorrigible il devait sa clientèle
et sa fructueuse notoriété est dans ce magazine que parut pour la
première fois aventure sans pareille un certain hans pfaall et
plusieurs autres contes que nos lecteurs verront défiler sous leurs
yeux pendant près de deux ans edgar poe avec une ardeur merveilleuse
étonna son public par une série de compositions un genre nouveau et
par des articles critiques dont la vivacité la netteté la sévérité
raisonnées étaient bien faites pour attirer les yeux ces articles
portaient sur des livres de tout genre et la forte éducation que le
jeune homme était faite ne le servit pas médiocrement il est bon
on sache que cette besogne considérable se faisait pour cinq cents
dollars deux mille sept cents francs par
an immédiatement —dit griswold ce qui veut dire « il se croyait
assez riche imbécile » —il épousa une jeune fille belle charmante
une nature aimable et héroïque mais ne possédant pas un
sou —ajoute le même griswold avec une nuance de dédain était une
demoiselle virginia clemm sa cousine

malgré les services rendus à son journal white se brouilla avec poe
au bout de deux ans à peu près la raison de cette séparation se trouve
évidemment dans les accès hypocondrie et les crises ivrognerie du
poëte —accidents caractéristiques qui assombrissaient son ciel
spirituel comme ces nuages lugubres qui donnent soudainement au plus
romantique paysage un air de mélancolie en apparence irréparable —dès
lors nous verrons infortuné déplacer sa tente comme un homme du
désert et transporter ses légers pénates dans les principales villes de
union partout il dirigera des revues ou y collaborera une manière
éclatante il répandra avec une éblouissante rapidité des articles
critiques philosophiques et des contes pleins de magie qui paraissent
réunis sous le titre de tales of the grotesque and the
arabesque —titre remarquable et intentionnel car les ornements
grotesques et arabesques repoussent la figure humaine et on verra
à beaucoup égards la littérature de poe est extra ou
nous apprendrons par des notes blessantes et scandaleuses insérées dans
les journaux que poe et sa femme se trouvent dangereusement malades
à fordham et dans une absolue misère peu de temps après la mort de
madame poe le poëte subit les premières attaques du delirium tremens
une note nouvelle paraît soudainement dans un journal —celle plus
que cruelle —qui accuse son mépris et son dégoût du monde et lui fait
un de ces procès de tendance véritables réquisitoires de opinion
contre lesquels il eut toujours à se défendre —une des luttes les plus
stérilement fatigantes que je connaisse

sans doute il gagnait de argent et ses travaux littéraires pouvaient
à peu près le faire vivre mais ai les preuves il avait sans cesse
de dégoûtantes difficultés à surmonter il rêva comme tant autres
écrivains une revue à lui il voulut être chez lui et le fait est
il avait suffisamment souffert pour désirer ardemment cet abri
définitif pour sa pensée pour arriver à ce résultat pour se procurer
une somme argent suffisante il eut recours aux lectures on sait ce
que sont ces lectures —une espèce de spéculation le collège de france
mis à la disposition de tous les littérateurs auteur ne publiant sa
lecture après il en a tiré toutes les recettes elle peut
rendre poe avait déjà donné à une lecture eureka son
poëme cosmogonique qui avait même soulevé de grosses discussions il
imagina cette fois de donner des lectures dans son pays dans la
virginie il comptait comme il écrivait à willis faire une tournée
dans ouest et le sud et il espérait le concours de ses amis
littéraires et de ses anciennes connaissances de collège et de
il visita donc les principales villes de la virginie et
richmond revit celui on y avait connu si jeune si pauvre si
délabré tous ceux qui avaient pas vu poe depuis les jours de son
obscurité accoururent en foule pour contempler leur illustre
compatriote il apparut beau élégant correct comme le génie je crois
même que depuis quelque temps il avait poussé la condescendance
à se faire admettre dans une société de tempérance il choisit un
thème aussi large élevé le principe de la poésie et il le
développa avec cette lucidité qui est un de ses privilèges il croyait
en vrai poëte il était que le but de la poésie est de même nature
que son principe et elle ne doit pas avoir en vue autre chose


le bel accueil on lui fit inonda son pauvre cœur orgueil et de
joie il se montrait tellement enchanté il parlait de établir
définitivement à richmond et de finir sa vie dans les lieux que son
enfance lui avait rendus chers cependant il avait affaire à
et il partit le octobre se plaignant de frissons et de faiblesses se
sentant toujours assez mal en arrivant à baltimore le au soir il
fit porter ses bagages à embarcadère où il devait se diriger sur
philadelphie et entra dans une taverne pour y prendre un excitant
quelconque malheureusement il rencontra de vieilles connaissances
et attarda le lendemain matin dans les pâles ténèbres du petit jour
un cadavre fut trouvé sur la voie —est ainsi il faut dire —non
un corps vivant encore mais que la mort avait déjà marqué de sa royale
estampille sur ce corps dont on ignorait le nom on ne trouva ni
papiers ni argent et on le porta dans un hôpital est là que poe
mourut le soir même du dimanche octobre à âge de
ans vaincu par le delirium tremens ce terrible visiteur qui avait
déjà hanté son cerveau une ou deux fois ainsi disparut de ce monde un
des plus grands héros littéraires homme de génie qui avait écrit dans
le chat noir ces mots fatidiques quelle maladie est comparable à
alcool

cette mort est presque un suicide —un suicide préparé depuis longtemps
du moins elle en causa le scandale la clameur fut grande et la vertu
donna carrière à son cant emphatique librement et voluptueusement
les oraisons funèbres les plus indulgentes ne purent pas ne pas donner
place à inévitable morale bourgeoise qui eut garde de manquer une
si admirable occasion griswold diffama willis sincèrement
affligé fut mieux que convenable —hélas celui qui avait franchi les
hauteurs les plus ardues de esthétique et plongé dans les abîmes les
moins explorés de intellect humain celui qui à travers une vie qui
ressemble à une tempête sans accalmie avait trouvé des moyens nouveaux
des procédés inconnus pour étonner imagination pour séduire les
esprits assoiffés de beau venait de mourir en quelques heures dans un
lit hôpital —quelle destinée et tant de grandeur et tant de malheur
pour soulever un tourbillon de phraséologie bourgeoise pour devenir la
pâture et le thème des journalistes vertueux

ut declamatio fias 

ces spectacles ne sont pas nouveaux il est rare une sépulture
fraîche et illustre ne soit pas un rendez de scandales ailleurs
la société aime pas ces enragés malheureux et soit ils troublent
ses fêtes soit elle les considère naïvement comme des remords elle
a incontestablement raison qui ne se rappelle les déclamations
parisiennes lors de la mort de balzac qui cependant mourut
correctement —et plus récemment encore —il y a
janvier juste un an —quand un écrivain une honnêteté admirable
une haute intelligence et qui fut toujours lucide alla
discrètement sans déranger personne —si discrètement que sa discrétion
ressemblait à du mépris —délier son âme dans la rue la plus noire il
put trouver —quelles dégoûtantes homélies —quel assassinat raffiné un
journaliste célèbre à qui jésus enseignera jamais les manières
généreuses trouva aventure assez joviale pour la célébrer en un gros
calembour —parmi énumération nombreuse des droits de homme que la
sagesse du xixe siècle a recommencée si souvent et si complaisamment
deux assez importants ont été oubliés qui sont le droit de se
contredire et le droit de en aller mais la société regarde celui
qui en va comme un insolent elle châtierait volontiers certaines
dépouilles funèbres comme ce malheureux soldat atteint de vampirisme
que la vue un cadavre exaspérait à la fureur —et cependant on
peut dire que sous la pression de certaines circonstances après un
sérieux examen de certaines incompatibilités avec de fermes croyances à
de certains dogmes et métempsycoses —on peut dire sans emphase et sans
jeu de mots que le suicide est parfois action la plus raisonnable de
la vie et ainsi se forme une compagnie de fantômes déjà nombreuse qui
nous hante familièrement et dont chaque membre vient nous vanter son
repos actuel et nous verser ses persuasions

avouons toutefois que la lugubre fin de auteur eureka suscita
quelques consolantes exceptions sans quoi il faudrait désespérer et la
place ne serait plus tenable willis comme je ai dit parla
honnêtement et même avec émotion des bons rapports il avait
toujours eus avec poe john neal et george graham rappelèrent m
griswold à la pudeur longfellow—et celui est autant plus
méritant que poe avait cruellement maltraité—sut louer une manière
digne un poëte sa haute puissance comme poëte et comme prosateur un
inconnu écrivit que amérique littéraire avait perdu sa plus forte
tête

mais le cœur brisé le cœur déchiré le cœur percé des sept glaives
fut celui de mme clemm edgar était à la fois son fils et sa fille rude
destinée dit willis à qui emprunte ces détails presque mot pour
mot rude destinée que celle elle surveillait et protégeait car
edgar poe était un homme embarrassant outre il écrivait avec une
fastidieuse difficulté et dans un style trop du niveau
intellectuel commun pour on pût le payer cher il était toujours
plongé dans des embarras argent et souvent lui et sa femme malade
manquaient des choses les plus nécessaires à la vie un jour willis vit
entrer dans son bureau une femme vieille douce grave était mme
clemm elle cherchait de ouvrage pour son cher edgar le biographe
dit il fut sincèrement frappé non pas seulement de éloge parfait
de appréciation exacte elle faisait des talents de son fils mais
aussi de tout son être extérieur —de sa voix douce et triste de ses
manières un peu surannées mais belles et grandes et pendant plusieurs
années ajoute nous avons vu cet infatigable serviteur du génie
pauvrement et insuffisamment vêtu allant de journal en journal pour
vendre tantôt un poëme tantôt un article disant quelquefois il
était malade —unique explication unique raison invariable excuse
elle donnait quand son fils se trouvait frappé momentanément une de
ces stérilités que connaissent les écrivains nerveux —et ne permettant
jamais à ses lèvres de lâcher une syllabe qui pût être interprétée comme
un doute comme un amoindrissement de confiance dans le génie et la
volonté de son quand sa fille mourut elle attacha au
survivant de la désastreuse bataille avec une ardeur maternelle
renforcée elle vécut avec lui prit soin de lui le surveillant le
défendant contre la vie et contre certes —conclut willis avec
une haute et impartiale raison —si le dévouement de la femme né avec
un premier amour et entretenu par la passion humaine glorifie et
consacre son objet que ne dit pas en faveur de celui qui inspira un
dévouement comme celui pur désintéressé et saint comme une
sentinelle divine les détracteurs de poe auraient dû en effet remarquer
il est des séductions si puissantes elles ne peuvent être que des
vertus

on devine combien terrible fut la nouvelle pour la malheureuse femme
elle écrivit à willis une lettre dont voici quelques lignes

« ai appris ce matin la mort de mon eddie … pouvez me
transmettre quelques détails quelques circonstances … oh
abandonnez pas votre pauvre amie dans cette amère affliction … dites
à m … de venir me voir ai à acquitter envers lui une commission
de la part de mon pauvre eddie … je ai pas besoin de vous prier
annoncer sa mort et de parler bien de lui je sais que vous le ferez
mais dites bien quel fils affectueux il était pour moi sa pauvre mère
désolée … »

cette femme apparaît grande et plus antique frappée un coup
irréparable elle ne pense à la réputation de celui qui était tout
pour elle et il ne suffit pas pour la contenter on dise il
était un génie il faut on sache il était un homme de devoir et
affection il est évident que cette mère—flambeau et foyer allumés
par un rayon du plus haut ciel—a été donnée en exemple à nos races trop
peu soigneuses du dévouement de héroïsme et de tout ce qui est plus
que le devoir était pas justice inscrire des ouvrages
du poëte le nom de celle qui fut le soleil moral de sa vie il embaumera
dans sa gloire le nom de la femme dont la tendresse savait panser ses
plaies et dont image voltigera incessamment du martyrologe
de la littérature




la vie de poe ses mœurs ses manières son être physique tout ce qui
constitue ensemble de son personnage nous apparaissent comme quelque
chose de ténébreux et de brillant à la fois sa personne était
singulière séduisante et comme ses ouvrages marquée un
indéfinissable cachet de mélancolie du reste il avait montré une rare
aptitude pour tous les exercices physiques et bien il fût petit
avec des pieds et des mains de femme tout son être portant ailleurs
ce caractère de délicatesse féminine il était plus que robuste et
capable de merveilleux traits de force il a dans sa jeunesse gagné un
pari de nageur qui dépasse la mesure ordinaire du possible on dirait
que la nature fait à ceux dont elle veut tirer de grandes choses un
tempérament énergique comme elle donne une puissante vitalité aux
arbres qui sont chargés de symboliser le deuil et la douleur ces
hommes avec des apparences quelquefois chétives sont taillés en
athlètes bons pour orgie et pour le travail prompts aux excès et
capables étonnantes sobriétés

il est quelques points relatifs à edgar poe sur lesquels il y a un
accord unanime par exemple sa haute distinction naturelle son
éloquence et sa beauté dont à ce on dit il tirait un peu de
vanité ses manières mélange singulier de hauteur avec une douceur
exquise étaient pleines de certitude physionomie démarche gestes
air de tête tout le désignait surtout dans ses bons jours comme une
créature élection tout son être respirait une solennité pénétrante
il était réellement marqué par la nature comme ces figures de passants
qui tirent de observateur et préoccupent sa mémoire le pédant
et aigre griswold lui avoue que il alla rendre visite à
poe et il le trouva pâle et malade encore de la mort et de la
maladie de sa femme il fut frappé outre mesure non seulement de la
perfection de ses manières mais encore de la physionomie
aristocratique de atmosphère parfumée de son appartement ailleurs
assez modestement meublé griswold ignore que le poëte a plus que tous
les hommes ce merveilleux privilège attribué à la femme parisienne et à
espagnole de savoir se parer avec un rien et que poe amoureux du
beau en toutes choses aurait trouvé art de transformer une chaumière
en un palais une espèce nouvelle a pas écrit avec esprit le
plus original et le plus curieux des projets de mobiliers des plans de
maisons de campagne de jardins et de réformes de paysages

il existe une lettre charmante de mme frances osgood qui fut une des
amies de poe et qui nous donne sur ses mœurs sur sa personne et sur
sa vie de ménage les plus curieux détails cette femme qui était
elle un littérateur distingué nie courageusement tous les vices et
toutes les fautes reprochées au poëte

« avec les hommes dit à griswold était tel que vous
le dépeignez et comme homme vous pouvez avoir raison mais je pose en
fait avec les femmes il était tout autre et que jamais femme a pu
connaître poe sans éprouver pour lui un profond intérêt il ne a
jamais apparu que comme un modèle élégance de distinction et de
générosité …

« la première fois que nous nous vîmes ce fut à willis
avait fait passer à table hôte le corbeau sur lequel auteur me
dit désirait connaître mon opinion la musique mystérieuse et
surnaturelle de ce poëme étrange me pénétra si intimement que lorsque
appris que poe désirait être présenté éprouvai un sentiment
singulier et qui ressemblait à de effroi il parut avec sa belle et
orgueilleuse tête ses yeux sombres qui dardaient une lumière
élection une lumière de sentiment et de pensée avec ses manières qui
étaient un mélange intraduisible de hauteur et de suavité—il me salua
calme grave presque froid mais sous cette froideur vibrait une
sympathie si marquée que je ne pus empêcher en être profondément
impressionnée À partir de ce moment à sa mort nous fûmes
amis … et je sais que dans ses dernières paroles ai eu ma part de
souvenir et il a donné avant que sa raison ne fût culbutée de son
trône de souveraine une preuve suprême de sa fidélité en amitié

« était surtout dans son intérieur à la fois simple et poétique que
le caractère edgar poe apparaissait pour moi dans sa plus belle
lumière folâtre affectueux spirituel tantôt docile et tantôt méchant
comme un enfant gâté il avait toujours pour sa jeune douce et adorée
femme et pour tous ceux qui venaient même au milieu de ses plus
fatigantes besognes littéraires un mot aimable un sourire
bienveillant des attentions gracieuses et courtoises il passait
interminables heures à son pupitre sous le portrait de sa lénore
aimée et la morte toujours assidu toujours résigné et fixant avec
son admirable écriture les brillantes fantaisies qui traversaient son
étonnant cerveau incessamment en éveil —je me rappelle avoir vu un
matin plus joyeux et plus allègre que de coutume virginia sa douce
femme avait priée aller les voir et il était impossible de
résister à ces sollicitations … je le trouvai travaillant à la série
articles il a publiées sous le titre the literati of
« voyez—me dit en déployant avec un rire de triomphe plusieurs
petits rouleaux de papier il écrivait sur des bandes étroites sans
doute pour conformer sa copie à la justification des journaux —je
vais vous montrer par la différence des longueurs les divers degrés
estime que ai pour chaque membre de votre gent littéraire dans
chacun de ces papiers un de vous est peloté et proprement
discuté —venez ici virginia et » et il les déroulèrent tous
un à un À la fin il y en avait un qui semblait interminable virginia
tout en riant reculait à un coin de la chambre le tenant par un
bout et son mari vers un autre coin avec autre bout « et quel est
heureux dis que vous avez jugé digne de cette incommensurable
douceur entendez écria comme si son vaniteux petit
cœur ne lui avait pas déjà dit que est elle »

« quand je fus obligée de voyager pour ma santé entretins une
correspondance régulière avec poe obéissant en cela aux vives
sollicitations de sa femme qui croyait que je pouvais obtenir sur lui
une influence et un ascendant salutaires … quant à amour et à la
confiance qui existaient entre sa femme et lui et qui étaient pour moi
un spectacle délicieux je en saurais parler avec trop de conviction
avec trop de chaleur je néglige quelques petits épisodes poétiques dans
lesquels le jeta son tempérament romanesque je pense elle était la
seule femme il ait toujours véritablement aimée … »

dans les nouvelles de poe il y a jamais amour du moins ligeia
Éleonora ne sont pas à proprement parler des histoires amour
idée principale sur laquelle pivote étant tout autre
croyait que la prose est pas une langue à la hauteur de
ce bizarre et presque intraduisible sentiment car ses poésies en
revanche en sont fortement saturées la divine passion y apparaît
magnifique étoilée une irrémédiable mélancolie dans ses articles il
parle quelque fois de amour et même comme une chose dont le nom
fait frémir la plume dans the domain of arnheim il affirmera que les
quatre conditions élémentaires du bonheur sont la vie en plein air
amour une femme le détachement de toute ambition et la création
un beau nouveau —ce qui corrobore idée de mme frances osgood
relativement au respect chevaleresque de poe pour les femmes est que
malgré son prodigieux talent pour le grotesque et horrible il y a
pas dans toute son œuvre un seul passage qui ait trait à la lubricité
ou même aux jouissances sensuelles ses portraits de femmes sont pour
ainsi dire auréolés ils brillent au sein une vapeur surnaturelle et
sont peints à la manière emphatique un adorateur —quant aux petits
épisodes romanesques  y a lieu de étonner un être aussi
nerveux dont la soif du beau était le trait principal ait
parfois avec une ardeur passionnée cultivé la galanterie cette fleur
volcanique et musquée pour qui le cerveau bouillonnant des poëtes est
un terrain de prédilection

de sa beauté personnelle singulière dont parlent plusieurs biographes
esprit peut je crois se faire une idée approximative en appelant à
son secours toutes les notions vagues mais cependant caractéristiques
contenues dans le mot romantique mot qui sert généralement à rendre
les genres de beauté consistant surtout dans expression poe avait un
front vaste dominateur où certaines protubérances trahissaient les
facultés débordantes elles sont chargées de
représenter —construction comparaison causalité —et où trônait dans
un orgueil calme le sens de idéalité le sens esthétique par
excellence cependant malgré ces dons ou même à cause de ces
privilèges exorbitants cette tête vue de profil offrait pas
un aspect agréable comme dans toutes les choses excessives par un sens
un déficit pouvait résulter de abondance une pauvreté de
usurpation il avait de grands yeux à la fois sombres et pleins de
lumière une couleur indécise et ténébreuse poussée au violet le nez
noble et solide la bouche fine et triste quoique légèrement souriante
le teint brun clair la face généralement pâle la physionomie un peu
distraite et imperceptiblement grimée par une mélancolie habituelle

sa conversation était des plus remarquables et essentiellement
nourrissante il était pas ce on appelle un beau parleur —une
chose horrible —et ailleurs sa parole comme sa plume avaient horreur
du convenu mais un vaste savoir une linguistique puissante de fortes
études des impressions ramassées dans plusieurs pays faisaient de cette
parole un enseignement son éloquence essentiellement poétique pleine
de méthode et se mouvant toutefois hors de toute méthode connue un
arsenal images tirées un monde peu fréquenté par la foule des
esprits un art prodigieux à déduire une proposition évidente et
absolument acceptable des aperçus secrets et nouveaux à ouvrir
étonnantes perspectives et en un mot art de ravir de faire
penser de faire rêver arracher les âmes des bourbes de la routine
telles étaient les éblouissantes facultés dont beaucoup de gens ont
gardé le souvenir mais il arrivait parfois—on le dit du moins —que
le poëte se complaisant dans un caprice destructeur rappelait
brusquement ses amis à la terre par un cynisme affligeant et démolissait
brutalement son œuvre de spiritualité est ailleurs une chose à
noter il était fort peu difficile dans le choix de ses auditeurs et
je crois que le lecteur trouvera sans peine dans histoire autres
intelligences grandes et originales pour qui toute compagnie était
bonne certains esprits solitaires au milieu de la foule et qui se
repaissent dans le monologue ont que faire de la délicatesse en
matière de public est en somme une espèce de fraternité basée sur
le mépris

de cette ivrognerie —célébrée et reprochée avec une insistance qui
pourrait donner à croire que tous les écrivains des excepté
poe sont des anges de sobriété —il faut cependant en parler plusieurs
versions sont plausibles et aucune exclut les autres avant tout je
suis obligé de remarquer que willis et mme osgood affirment une
quantité fort minime de vin ou de liqueur suffisait pour perturber
complètement son organisation il est ailleurs facile de supposer
un homme aussi réellement solitaire aussi profondément malheureux
et qui a pu souvent envisager tout le système social comme un paradoxe
et une imposture un homme qui harcelé par une destinée sans pitié
répétait souvent que la société est une cohue de misérables est
griswold qui rapporte cela aussi scandalisé un homme qui peut penser
la même chose mais qui ne la dira jamais —il est naturel dis de
supposer que ce poëte jeté tout enfant dans les hasards de la vie libre
le cerveau cerclé par un travail âpre et continu ait cherché parfois
une volupté oubli dans les bouteilles rancunes littéraires vertiges
de infini douleurs de ménage insultes de la misère poe fuyait tout
dans le noir de ivresse comme dans une tombe préparatoire mais
quelque bonne que paraisse cette explication je ne la trouve pas
suffisamment large et je en défie à cause de sa déplorable
simplicité

apprends il ne buvait pas en gourmand mais en barbare avec une
activité et une économie de temps tout à fait américaines comme
accomplissant une fonction homicide comme ayant en lui quelque chose
à tuer a worm that would not die on raconte ailleurs un jour
au moment de se remarier les bans étaient publiés et comme on le
félicitait sur une union qui mettait dans ses mains les plus hautes
conditions de bonheur et de il avait dit « il est possible que
vous ayez vu des bans mais notez bien ceci je ne me marierai pas »
il alla épouvantablement ivre scandaliser le voisinage de celle qui
devait être sa femme ayant ainsi recours à son vice pour se
débarrasser un parjure envers la pauvre morte dont image vivait
toujours en lui et il avait admirablement chantée dans son annabel
lee je considère donc dans un grand nombre de cas le fait infiniment
précieux de préméditation comme acquis et constaté

je lis autre part dans un long article du southern literary
messenger —cette même revue dont il avait commencé la fortune —que
jamais la pureté le fini de son style jamais la netteté de sa pensée
jamais son ardeur au travail ne furent altérés par cette terrible
habitude que la confection de la plupart de ses excellents morceaux a
précédé ou suivi une de ses crises après la publication eureka
il sacrifia déplorablement à son penchant et à le matin
même où paraissait le corbeau pendant que le nom du poëte était dans
toutes les bouches il traversait broadway en trébuchant outrageusement
remarquez que les mots précédé ou suivi impliquent que ivresse
pouvait servir excitant aussi bien que de repos

or il est incontestable que—semblables à ces impressions fugitives et
frappantes autant plus frappantes dans leurs retours elles sont
fugitives qui suivent quelquefois un symptôme extérieur une espèce
avertissement comme un son de cloche une note musicale ou un parfum
oublié et qui sont suivies un événement semblable à un
événement déjà connu et qui occupait la même place dans une chaîne
antérieurement révélée —semblables à ces singuliers rêves périodiques
qui fréquentent nos sommeils —il existe dans ivresse non seulement
des enchaînements de rêves mais des séries de raisonnements qui ont
besoin pour se reproduire du milieu qui leur a donné naissance si le
lecteur a suivi sans répugnance il a déjà deviné ma conclusion je
crois que dans beaucoup de cas non pas certainement dans tous
ivrognerie de poe était un moyen mnémonique une méthode de travail
méthode énergique et mortelle mais appropriée à sa nature passionnée
le poëte avait appris à boire comme un littérateur soigneux exerce à
faire des cahiers de note il ne pouvait résister au désir de retrouver
les visions merveilleuses ou effrayantes les conceptions subtiles il
avait rencontrées dans une tempête précédente étaient de vieilles
connaissances qui attiraient impérativement et pour renouer avec
elles il prenait le chemin le plus dangereux mais le plus direct une
partie de ce qui fait notre jouissance est ce qui a tué




des ouvrages de ce singulier génie ai peu de chose à dire le public
fera voir ce il en pense il me serait difficile mais non
pas impossible de débrouiller sa méthode expliquer son procédé
surtout dans la partie de ses œuvres dont le principal effet gît dans
une analyse bien ménagée je pourrais introduire le lecteur dans les
mystères de sa fabrication étendre longuement sur cette portion de
génie américain qui le fait se réjouir une difficulté vaincue une
énigme expliquée un tour de force réussi —qui le pousse à se jouer
avec une volupté enfantine et presque perverse dans le monde des
probabilités et des conjectures et à créer des canards auxquels son
art subtil a donné une vie vraisemblable personne ne niera que poe ne
soit un jongleur merveilleux et je sais il donnait surtout son
estime à une autre partie de ses œuvres ai quelques remarques plus
importantes à faire ailleurs

ce est pas par ses miracles matériels qui pourtant ont fait sa
renommée il lui sera donné de conquérir admiration des gens qui
pensent est par son amour du beau par sa connaissance des conditions
harmoniques de la beauté par sa poésie profonde et plaintive ouvragée
néanmoins transparente et correcte comme un bijou de cristal —par son
admirable style pur et bizarre —serré comme les mailles une
armure —complaisant et minutieux —et dont la plus légère intention
sert à pousser doucement le lecteur vers un but voulu —et enfin surtout
par ce génie tout spécial par ce tempérament unique qui lui a permis de
peindre et expliquer une manière impeccable saisissante terrible
exception dans ordre moral —diderot pour prendre un exemple
entre cent est un auteur sanguin poe est écrivain des nerfs et même
de quelque chose de plus —et le meilleur que je connaisse

chez lui toute entrée en matière est attirante sans violence comme un
tourbillon sa solennité surprend et tient esprit en éveil on sent
tout abord il agit de quelque chose de grave et lentement peu à
peu se déroule une histoire dont tout intérêt repose sur une
imperceptible déviation de intellect sur une hypothèse audacieuse
sur un dosage imprudent de la nature dans amalgame des facultés le
lecteur lié par le vertige est contraint de suivre auteur dans ses
entraînantes déductions

aucun homme je le répète a raconté avec plus de magie les
exceptions de la vie humaine et de la nature —les ardeurs de
curiosité de la convalescence —les fins de saisons chargées de
splendeurs énervantes les temps chauds humides et brumeux où le vent
du sud amollit et détend les nerfs comme les cordes un instrument où
les yeux se remplissent de larmes qui ne viennent pas du
cœur hallucination laissant abord place au doute bientôt
convaincue et raisonneuse comme un livre absurde installant dans
intelligence et la gouvernant avec une épouvantable
logique hystérie usurpant la place de la volonté la contradiction
établie entre les nerfs et esprit et homme désaccordé au point
exprimer la douleur par le rire il analyse ce il y a de plus
fugitif il soupèse impondérable et décrit avec cette manière
minutieuse et scientifique dont les effets sont terribles tout cet
imaginaire qui flotte autour de homme nerveux et le conduit à mal

ardeur même avec laquelle il se jette dans le grotesque pour amour
du grotesque et dans horrible pour amour de horrible me sert à
vérifier la sincérité de son œuvre et accord de homme avec le
poëte ai déjà remarqué que chez plusieurs hommes cette ardeur
était souvent le résultat une vaste énergie vitale inoccupée et aussi
une profonde sensibilité refoulée la volupté surnaturelle que homme
peut éprouver à voir couler son propre sang les mouvements soudains
violents inutiles les grands cris jetés en air sans que esprit
ait commandé au gosier sont des phénomènes à ranger dans le même ordre

au sein de cette littérature où air est raréfié esprit peut
éprouver cette vague angoisse cette peur prompte aux larmes et ce
malaise du cœur qui habitent les lieux immenses et singuliers mais
admiration est la plus forte et ailleurs art est si grand les
fonds et les accessoires y sont appropriés au sentiment des personnages
solitude de la nature ou agitation des villes tout y est décrit
nerveusement et fantastiquement comme notre eugène delacroix qui a
élevé son art à la hauteur de la grande poésie edgar poe aime à agiter
ses figures sur des fonds violâtres et verdâtres où se révèlent la
phosphorescence de la pourriture et la senteur de orage la nature
dite inanimée participe de la nature des êtres vivants et comme eux
frissonne un frisson surnaturel et galvanique

quelquefois des échappées magnifiques gorgées de lumière et de
couleur ouvrent soudainement dans ses paysages et on voit
apparaître au fond de leurs horizons des villes orientales et des
architectures vaporisées par la distance où le soleil jette des pluies
or

les personnages de poe ou plutôt le personnage de poe homme aux
facultés suraiguës homme aux nerfs relâchés homme dont la volonté
ardente et patiente jette un défi aux difficultés celui dont le regard
est tendu avec la roideur une épée sur des objets qui grandissent à
mesure il les regarde est poe —et ses femmes toutes
lumineuses et malades mourant de maux bizarres et parlant avec une voix
qui ressemble à une musique est encore lui ou du moins par leurs
aspirations étranges par leur savoir par leur mélancolie
inguérissable elles participent fortement de la nature de leur
créateur quant à sa femme idéale à sa titanide elle se révèle sous
différents portraits éparpillés dans ses poésies trop peu nombreuses
portraits ou plutôt manières de sentir la beauté que le tempérament de
auteur rapproche et confond dans une unité vague mais sensible et où
vit plus délicatement ailleurs cet amour insatiable du
beau qui est son grand titre le résumé de ses titres à
affection et au respect des poëtes

nous rassemblons sous le titre histoires extraordinaires divers contes
choisis dans générale de poe cette œuvre se compose un
nombre considérable de nouvelles une quantité non moins forte
articles critiques et articles divers un poëme philosophique
eureka de poésies et un roman purement humain la relation
arthur gordon pym si je trouve encore comme je espère
occasion de parler de ce poëte je donnerai analyse de ses opinions
philosophiques et littéraires ainsi que généralement des œuvres dont
la traduction complète aurait peu de chances de succès auprès un
public qui préfère de beaucoup amusement et émotion à la plus
importante vérité philosophique





cette traduction est dédiée à maria clemm

À
À a

parce que je sens que dans les cieux
les anges quand ils se parlent doucement à oreille
ne trouvent pas parmi leurs termes brûlants amour
expression plus fervente que celle de mère
je vous ai dès longtemps justement appelée de ce grand nom
vous qui êtes plus une mère pour moi
et remplissez le sanctuaire de mon cœur où la mort vous a installée
en affranchissant âme de ma virginia
ma mère ma propre mère qui mourut de bonne heure
était que ma mère à moi mais vous
vous êtes la mère de celle que aimais si tendrement
et ainsi vous êtes plus chère que la mère que ai connue
de tout un infini —juste comme ma femme
Était plus chère à mon âme que celle à sa propre essence

b






quelle chanson chantaient les sirènes quel nom achille avait pris
quand il se cachait parmi les femmes —questions embarrassantes il est
vrai mais qui ne sont pas situées au delà de toute conjecture




les facultés de esprit on définit par le terme analytiques sont
en fort peu susceptibles analyse nous ne les apprécions
que par leurs résultats ce que nous en savons entre autres choses
est elles sont pour celui qui les possède à un degré extraordinaire
une source de jouissances des plus vives de même que homme fort se
réjouit dans son aptitude physique se complaît dans les exercices qui
provoquent les muscles à action de même analyse prend sa gloire
dans cette activité spirituelle dont la fonction est de débrouiller il
tire du plaisir même des plus triviales occasions qui mettent ses
talents en jeu il raffole des énigmes des rébus des hiéroglyphes il
déploie dans chacune des solutions une puissance de perspicacité qui
dans opinion vulgaire prend un caractère surnaturel les résultats
habilement déduits par âme même et essence de sa méthode ont
réellement tout air une intuition

cette faculté de résolution tire une grande force de étude
des mathématiques et particulièrement de la branche de cette
science qui fort improprement et simplement en raison de ses
opérations rétrogrades a été nommée analyse comme si elle était
analyse par excellence car en somme tout calcul est pas en soi
une analyse un joueur échecs par exemple fait fort bien un sans
autre il suit de là que le jeu échecs dans ses effets sur la
nature spirituelle est fort mal apprécié je ne veux pas écrire ici un
traité de analyse mais simplement mettre en tête un récit
passablement singulier quelques observations jetées tout à fait à
abandon et qui lui serviront de préface

je prends donc cette occasion de proclamer que la haute puissance de la
réflexion est bien plus activement et plus profitablement exploitée par
le modeste jeu de dames que par toute la laborieuse futilité des échecs
dans ce dernier jeu où les pièces sont douées de mouvements divers et
bizarres et représentent des valeurs diverses et variées la complexité
est prise—erreur fort commune—pour de la profondeur attention y est
puissamment mise en jeu si elle se relâche un instant on commet une
erreur où il résulte une perte ou une défaite comme les mouvements
possibles sont non seulement variés mais inégaux en puissance les
chances de pareilles erreurs sont et dans neuf cas sur
dix est le joueur le plus attentif qui gagne et non pas le plus
habile dans les dames au contraire où le mouvement est simple dans
son espèce et ne subit que peu de variations les probabilités
inadvertance sont beaucoup moindres et attention étant pas
absolument et entièrement accaparée tous les avantages remportés par
chacun des joueurs ne peuvent être remportés que par une perspicacité
supérieure

pour laisser là ces abstractions supposons un jeu de dames où la
totalité des pièces soit réduite à quatre dames et où naturellement il
y ait pas lieu de attendre à des étourderies il est évident ici
la victoire ne peut être décidée —les deux parties étant absolument
égales —que par une tactique habile résultat de quelque puissant
effort de intellect privé des ressources ordinaires analyste entre
dans esprit de son adversaire identifie avec lui et souvent
découvre un seul coup unique moyen—un moyen quelquefois
absurdement simple—de attirer dans une faute ou de le précipiter dans
un faux calcul

on a longtemps cité le whist pour son action sur la faculté du calcul
et on a connu des hommes une haute intelligence qui semblaient y
prendre un plaisir incompréhensible et dédaigner les échecs comme un jeu
frivole en effet il y a aucun jeu analogue qui fasse plus travailler
la faculté de analyse le meilleur joueur échecs de la chrétienté ne
peut guère être autre chose que le meilleur joueur échecs mais la
force au whist implique la puissance de réussir dans toutes les
spéculations bien autrement importantes où esprit lutte avec esprit

quand je dis la force entends cette perfection dans le jeu qui
comprend intelligence de tous les cas dont on peut légitimement faire
son profit ils sont non seulement divers mais complexes et se
dérobent souvent dans des profondeurs de la pensée absolument
inaccessibles à une intelligence ordinaire

observer attentivement est se rappeler distinctement et à ce point
de vue le joueur échecs capable une attention jouera
fort bien au whist puisque les règles de hoyle basées elles mêmes sur
le simple mécanisme du jeu sont facilement et généralement
intelligibles

aussi avoir une mémoire fidèle et procéder après le livre sont des
points qui constituent pour le vulgaire le summum du bien jouer mais
est dans les cas situés au delà de la règle que le talent de
analyste se manifeste il fait en silence une foule observations et
de déductions ses partenaires en font autant et la
différence étendue dans les renseignements ainsi acquis ne gît pas
tant dans la validité de la déduction que dans la qualité de
observation important le principal est de savoir ce il faut
observer notre joueur ne se confine pas dans son jeu et bien que ce
jeu soit objet actuel de son attention il ne rejette pas pour cela
les déductions qui naissent objets étrangers au jeu il examine la
physionomie de son partenaire il la compare soigneusement avec celle de
chacun de ses adversaires il considère la manière dont chaque
partenaire distribue ses cartes il compte souvent grâce aux regards
que laissent échapper les joueurs satisfaits les atouts et les
honneurs un à un il note chaque mouvement de la physionomie à
mesure que le jeu marche et recueille un capital de pensées dans les
expressions variées de certitude de surprise de triomphe ou de
mauvaise humeur À la manière de ramasser une levée il devine si la
même personne en peut faire une autre dans la suite il reconnaît ce qui
est joué par feinte à air dont est jeté sur la table une parole
accidentelle involontaire une carte qui tombe ou on retourne par
hasard on ramasse avec anxiété ou avec insouciance le compte des
levées et ordre dans lequel elles sont rangées embarras
hésitation la vivacité la trépidation —tout est pour lui symptôme
diagnostic tout rend compte de cette perception —intuitive en
apparence —du véritable état des choses quand les deux ou trois
premiers tours ont été faits il possède à fond le jeu qui est dans
chaque main et peut dès lors jouer ses cartes en parfaite connaissance
de cause comme si tous les autres joueurs avaient retourné les leurs

la faculté analyse ne doit pas être confondue avec la simple
ingéniosité car pendant que analyste est nécessairement ingénieux
il arrive souvent que homme ingénieux est absolument incapable
analyse la faculté de combinaison ou constructivité à laquelle les
phrénologues—ils ont tort selon moi —assignent un organe à part en
supposant elle soit une faculté primordiale a paru dans des êtres
dont intelligence était limitrophe de idiotie assez souvent pour
attirer attention générale des écrivains psychologistes entre
ingéniosité et aptitude analytique il y a une différence beaucoup
plus grande entre imaginative et imagination mais un caractère
rigoureusement analogue en somme on verra que homme ingénieux est
toujours plein imaginative et que homme vraiment imaginatif est
jamais autre chose un analyste

le récit qui suit sera pour le lecteur un commentaire lumineux des
propositions que je viens avancer

je demeurais à paris —pendant le printemps et une partie de été de
—et y fis la connaissance un certain auguste dupin ce
jeune gentleman appartenait à une excellente famille une famille
illustre même mais par une série événements malencontreux il se
trouva réduit à une telle pauvreté que énergie de son caractère y
succomba et il cessa de se pousser dans le monde et de occuper du
rétablissement de sa fortune grâce à la courtoisie de ses créanciers
il resta en possession un petit reliquat de son patrimoine et sur la
rente il en tirait il trouva moyen par une économie rigoureuse de
subvenir aux nécessités de la vie sans inquiéter autrement des
superfluités les livres étaient véritablement son seul luxe et à paris
on se les procure facilement

notre première connaissance se fit dans un obscur cabinet de lecture de
la rue montmartre par ce fait fortuit que nous étions tous deux à la
recherche un même livre fort remarquable et fort rare cette
coïncidence nous rapprocha nous nous vîmes toujours de plus en plus je
fus profondément intéressé par sa petite histoire de famille il me
raconta minutieusement avec cette candeur et cet abandon —ce
du moi —qui est le propre de tout français quand il parle de ses
propres affaires

je fus aussi fort étonné de la prodigieuse étendue de ses lectures et
tout je me sentis âme prise par étrange chaleur et la
vitale fraîcheur de son imagination cherchant dans paris certains
objets qui faisaient mon unique étude je vis que la société un pareil
homme serait pour moi un trésor inappréciable et dès lors je me livrai
franchement à lui nous décidâmes enfin que nous vivrions ensemble tout
le temps de mon séjour dans cette ville et comme mes affaires étaient
un peu moins embarrassées que les siennes je me chargeai de louer et de
meubler dans un style approprié à la mélancolie fantasque de nos deux
caractères une maisonnette antique et bizarre que des superstitions
dont nous ne daignâmes pas nous enquérir avaient fait déserter —tombant
presque en ruine et située dans une partie reculée et solitaire du
faubourg

si la routine de notre vie dans ce lieu avait été connue du monde nous
eussions passé pour deux fous pour des fous un genre
inoffensif notre réclusion était complète nous ne recevions aucune
visite le lieu de notre retraite était resté un secret—soigneusement
gardé—pour mes anciens camarades il y avait plusieurs années que dupin
avait cessé de voir du monde et de se répandre dans paris nous ne
vivions entre nous

mon ami avait une bizarrerie humeur —car comment définir
cela était aimer la nuit pour amour de la nuit la nuit était sa
passion et je tombai moi tranquillement dans cette bizarrerie
comme dans toutes les autres qui lui étaient propres me laissant aller
au courant de toutes ses étranges originalités avec un parfait abandon
la noire divinité ne pouvait pas toujours demeurer avec nous mais nous
en faisions la contrefaçon au premier point du jour nous fermions tous
les lourds volets de notre masure nous allumions une couple de bougies
fortement parfumées qui ne jetaient que des rayons et
au sein de cette débile clarté nous livrions chacun notre
âme à ses rêves nous lisions nous écrivions ou nous causions à
ce que la pendule nous avertit du retour de la véritable obscurité
alors nous nous échappions à travers les rues bras dessus bras
dessous continuant la conversation du jour rôdant au hasard à
une heure et cherchant à travers les lumières désordonnées
et les ténèbres de la populeuse cité ces innombrables excitations
spirituelles que étude paisible ne peut pas donner

dans ces circonstances je ne pouvais empêcher de remarquer et
admirer —quoique la riche idéalité dont il était doué eût dû y
préparer une aptitude analytique particulière chez dupin il semblait
prendre un délice âcre à exercer —peut être même à étaler —et
avouait sans façon tout le plaisir il en tirait il me disait à moi
avec un petit rire tout épanoui que bien des hommes avaient pour lui
une fenêtre ouverte à endroit de leur cœur et habitude il
accompagnait une pareille assertion de preuves immédiates et des plus
surprenantes tirées une connaissance profonde de ma propre personne

dans ces moments ses manières étaient glaciales et distraites ses
yeux regardaient dans le vide et sa voix —une riche voix de ténor
habituellement —montait à la voix de tête eût été de la
pétulance sans absolue délibération de son parler et la parfaite
certitude de son accentuation je observais dans ses allures et je
rêvais souvent à la vieille philosophie de âme double —je amusais
à idée un dupin double —un dupin créateur et un dupin analyste

on ne imagine pas après ce que je viens de dire que je vais
dévoiler un grand mystère ou écrire un roman ce que ai remarqué dans
ce singulier français était simplement le résultat une intelligence
surexcitée malade mais un exemple donnera une meilleure idée
de la nature de ses observations à époque dont il agit

une nuit nous flânions dans une longue rue sale avoisinant le palais
royal nous étions plongés chacun dans nos propres pensées en apparence
du moins et depuis près un quart heure nous avions pas soufflé
une syllabe tout à coup dupin lâcha ces paroles

est un bien petit garçon en vérité et il serait mieux à sa place
au théâtre des variétés

—cela ne fait pas ombre un doute répliquai sans y penser et
sans remarquer abord tant étais absorbé la singulière façon dont
interrupteur adaptait sa parole à ma propre rêverie

une minute après je revins à moi et mon étonnement fut profond

—dupin dis voilà qui passe mon intelligence je
vous avoue sans ambages que en suis stupéfié et que en peux à
peine croire mes sens comment a pu se faire que vous ayez deviné
que je pensais à …

mais je arrêtai pour assurer indubitablement il avait réellement
deviné à qui je pensais

—À chantilly dit pourquoi vous interrompre vous faisiez en
vous la remarque que sa petite taille le rendait impropre à la
tragédie

était précisément ce qui faisait le sujet de mes réflexions chantilly
était un de la rue qui avait la rage du théâtre
et avait abordé le rôle de xerxès dans la tragédie de crébillon ses
prétentions étaient dérisoires on en faisait des gorges chaudes

pour amour de dieu la méthode—si méthode il y a—à
aide de laquelle vous avez pu pénétrer mon âme dans le cas actuel

en réalité étais encore plus étonné que je aurais voulu le
confesser

est le fruitier répliqua mon ami qui vous a amené à cette
conclusion que le raccommodeur de semelles était pas de taille à jouer
xerxès et tous les rôles de ce genre

—le fruitier vous étonnez je ne connais de fruitier aucune
espèce

homme qui est jeté contre vous quand nous sommes entrés dans la
rue il y a un quart heure

je me rappelai alors en effet un fruitier portant sur sa tête un
grand panier de pommes avait presque jeté par terre par maladresse
comme nous passions de la rue c … dans artère principale où nous
étions alors mais quel rapport cela avait avec chantilly il était
impossible de en rendre compte

il y avait pas un atome de charlatanerie dans mon ami dupin

—je vais vous expliquer cela dit et pour que vous puissiez
comprendre tout nous allons abord reprendre la série
de vos réflexions depuis le moment dont je vous parle à la
rencontre du fruitier en question les anneaux principaux de la chaîne
se suivent ainsi chantilly orion le docteur nichols Épicure la
stéréotomie les pavés le fruitier 

il est peu de personnes qui ne se soient amusées à un moment quelconque
de leur vie à remonter le cours de leurs idées et à rechercher par
quels chemins leur esprit était arrivé à de certaines conclusions
souvent cette occupation est pleine intérêt et celui qui essaye
pour la première fois est étonné de incohérence et de la distance
immense en apparence entre le point de départ et le point arrivée

on juge donc de mon étonnement quand entendis mon français parler
comme il avait fait et que je fus contraint de reconnaître il avait
dit la pure vérité

il continua

—nous causions de chevaux—si ma mémoire ne me trompe pas—juste avant
de quitter la rue c … ce fut notre dernier thème de conversation comme
nous passions dans cette rue un fruitier avec un gros panier sur la
tête passa précipitamment devant nous vous jeta sur un tas de pavés
amoncelés dans un endroit où la voie est en réparation vous avez mis le
pied sur une des pierres branlantes vous avez glissé vous vous êtes
légèrement foulé la cheville vous avez paru vexé grognon vous avez
marmotté quelques paroles vous vous êtes retourné pour regarder le tas
puis vous avez continué votre chemin en silence je étais pas
absolument attentif à tout ce que vous faisiez mais pour moi
observation est devenue de vieille date une espèce de nécessité

« vos yeux sont restés attachés sur le sol —surveillant avec une espèce
irritation les trous et les ornières du pavé de façon que je voyais
bien que vous pensiez toujours aux pierres à ce que nous
eussions atteint le petit passage on nomme le passage lamartine
où on vient de faire essai du pavé de bois un système de blocs unis
et solidement assemblés ici votre physionomie est éclaircie ai vu
vos lèvres remuer et ai deviné à en pas douter que vous vous
murmuriez le mot stéréotomie un terme appliqué fort prétentieusement
à ce genre de pavage je savais que vous ne pouviez pas dire stéréotomie
sans être induit à penser aux atomes et de là aux théories Épicure
et comme dans la discussion que nous eûmes il y a pas longtemps à
ce sujet je vous avais fait remarquer que les vagues conjectures de
illustre grec avaient été confirmées singulièrement sans que personne
y prît garde par les dernières théories sur les nébuleuses et les
récentes découvertes cosmogoniques je sentis que vous ne pourriez pas
empêcher vos yeux de se tourner vers la grande nébuleuse orion je y
attendais certainement vous y avez pas manqué et je fus alors
certain avoir strictement emboîté le pas de votre rêverie or dans
cette amère boutade sur chantilly qui a paru hier dans le musée
écrivain satirique en faisant des allusions désobligeantes au
changement de nom du savetier quand il a chaussé le cothurne citait un
vers latin dont nous avons souvent causé je veux parler du vers

perdidit antiquum littera prima sonum 

« je vous avais dit il avait trait à orion qui écrivait
primitivement urion et à cause une certaine acrimonie mêlée à cette
discussion étais sûr que vous ne aviez pas oubliée il était clair
dès lors que vous ne pouviez pas manquer associer les deux idées
orion et de chantilly cette association idées je la vis au style
du sourire qui traversa vos lèvres vous pensiez à immolation du
pauvre savetier jusque vous aviez marché courbé en deux mais alors
je vous vis vous redresser de toute votre hauteur étais bien sûr que
vous pensiez à la pauvre petite taille de chantilly est dans ce
moment que interrompis vos réflexions pour vous faire remarquer que
était un pauvre petit avorton que ce chantilly et il serait bien
mieux à sa place au théâtre des variétés »

peu de temps après cet entretien nous parcourions édition du soir de
la gazette des tribunaux quand les paragraphes suivants attirèrent
notre attention

« —ce matin vers trois heures
les habitants du quartier furent réveillés par une suite de
cris effrayants qui semblaient venir du quatrième étage une maison de
la rue morgue que on savait occupée en totalité par une dame
espanaye et sa fille mlle camille espanaye après quelques retards
causés par des efforts infructueux pour se faire ouvrir à amiable la
grande porte fut forcée avec une pince et huit ou dix voisins
entrèrent accompagnés de deux gendarmes

« cependant les cris avaient cessé mais au moment où tout ce monde
arrivait au premier étage on distingua deux fortes voix
plus qui semblaient se disputer violemment et venir de la
partie supérieure de la maison quand on arriva au second palier ces
bruits avaient également cessé et tout était parfaitement tranquille
les voisins se répandirent de chambre en chambre arrivés à une vaste
pièce située sur le derrière au quatrième étage et dont on força la
porte qui était fermée avec la clef en dedans ils se trouvèrent en
face un spectacle qui frappa tous les assistants une terreur non
moins grande que leur étonnement

« la chambre était dans le plus étrange désordre les meubles brisés et
éparpillés dans tous les sens il y avait un lit les matelas en
avaient été arrachés et jetés au milieu du parquet sur une chaise on
trouva un rasoir mouillé de sang dans âtre trois longues et fortes
boucles de cheveux gris qui semblaient avoir été violemment arrachées
avec leurs racines sur le parquet gisaient quatre napoléons une boucle
oreille ornée une topaze trois grandes cuillers argent trois
plus petites en métal alger et deux sacs contenant environ quatre
mille francs en or dans un coin les tiroirs une commode étaient
ouverts et avaient sans doute été mis au pillage bien on y ait
trouvé plusieurs articles intacts un petit coffret de fer fut trouvé
sous la literie non pas sous le bois de lit il était ouvert avec la
clef de la serrure il ne contenait que quelques vieilles lettres et
autres papiers sans importance

« on ne trouva aucune trace de mme espanaye mais on remarqua une
quantité extraordinaire de suie dans le foyer on fit une recherche dans
la cheminée et—chose horrible à dire —on en tira le corps de la
demoiselle la tête en bas qui avait été introduit de force et poussé
par étroite ouverture à une distance assez considérable le
corps était tout chaud en examinant on découvrit de nombreuses
excoriations occasionnées sans doute par la violence avec laquelle il y
avait été fourré et il avait fallu employer pour le dégager la
figure portait quelques fortes égratignures et la gorge était
stigmatisée par des meurtrissures noires et de profondes traces
ongles comme si la mort avait eu lieu par strangulation

« après un examen minutieux de chaque partie de la maison qui amena
aucune découverte nouvelle les voisins introduisirent dans une petite
cour pavée située sur le derrière du bâtiment gisait le cadavre de
la vieille dame avec la gorge si parfaitement coupée que quand on
essaya de le relever la tête se détacha du tronc le corps aussi bien
que la tête était terriblement mutilé et celui à ce point il
gardait à peine une apparence humaine

« toute cette affaire reste un horrible mystère et à présent on
a pas encore découvert que nous sachions le moindre fil conducteur »

le numéro suivant portait ces détails additionnels

« —bon nombre individus ont été interrogés
relativement à ce terrible et extraordinaire événement mais rien a
transpiré qui puisse jeter quelque jour sur affaire nous donnons
les dépositions obtenues

« pauline dubourg blanchisseuse dépose elle a connu les deux
victimes pendant trois ans et elle a blanchi pour elles pendant tout
ce temps la vieille dame et sa fille semblaient en bonne
intelligence une envers autre étaient de
bonnes payes elle ne peut rien dire relativement à leur genre de vie
et à leurs moyens existence elle croit que mme espanaye disait la
bonne aventure pour vivre cette dame passait pour avoir de argent de
côté elle a jamais rencontré personne dans la maison quand elle
venait rapporter ou prendre le linge elle est sûre que ces dames
avaient aucun domestique à leur service il lui a semblé il y
avait de meubles dans aucune partie de la maison excepté au quatrième
étage

« pierre moreau marchand de tabac dépose il fournissait
habituellement mme espanaye et lui vendait de petites quantités de
tabac quelquefois en poudre il est né dans le quartier et y a toujours
demeuré la défunte et sa fille occupaient depuis plus de six ans la
maison où on a trouvé leurs cadavres primitivement elle était habitée
par un bijoutier qui les appartements supérieurs à
différentes personnes la maison appartenait à mme espanaye elle
était montrée de son locataire qui endommageait les
lieux elle était venue habiter sa propre maison refusant en louer
une seule partie la bonne dame était en enfance le témoin a vu la
fille cinq ou six fois dans intervalle de ces six années elles
menaient toutes deux une vie excessivement retirée elles passaient pour
avoir de quoi il a entendu dire chez les voisins que mme espanaye
disait la bonne aventure il ne le croit pas il a jamais vu personne
franchir la porte excepté la vieille dame et sa fille un
commissionnaire une ou deux fois et un médecin huit ou dix

« plusieurs autres personnes du voisinage déposent dans le même sens on
ne cite personne comme ayant fréquenté la maison on ne sait pas si la
dame et sa fille avaient des parents vivants les volets des fenêtres de
face ouvraient rarement ceux de derrière étaient toujours fermés
excepté aux fenêtres de la grande du quatrième étage la
maison était une assez bonne maison pas trop vieille

« isidore muset gendarme dépose il a été mis en réquisition vers
trois heures du matin et il a trouvé à la grande porte vingt ou
trente personnes qui efforçaient de pénétrer dans la maison il a
forcée avec une baïonnette et non pas avec une pince il a pas eu
à ouvrir parce elle était à deux battants et était
verrouillée ni par en haut ni par en bas les cris ont continué à
ce que la porte fût enfoncée puis ils ont soudainement cessé on eût
dit les cris une ou de plusieurs personnes en proie aux plus vives
douleurs des cris —non pas des cris brefs
ni précipités le témoin a grimpé escalier en arrivant au premier
palier il a entendu deux voix qui se discutaient et
une une voix rude autre beaucoup plus aiguë une
voix il a distingué quelques mots de la première
était celle un français il est certain que ce est pas une voix de
femme il a pu distinguer les mots sacré et diable la voix aiguë
était celle un étranger il ne sait pas précisément si était une
voix homme ou de femme il a pu deviner ce elle disait mais il
présume elle parlait espagnol ce témoin rend compte de état de la
chambre et des cadavres dans les mêmes termes que nous avons fait
hier

« henri duval un voisin et orfèvre de son état dépose il faisait
partie du groupe de ceux qui sont entrés les premiers dans la maison
confirme généralement le témoignage de muset aussitôt ils se sont
introduits dans la maison ils ont refermé la porte pour barrer le
passage à la foule qui amassait considérablement malgré heure plus
que matinale la voix aiguë à en croire le témoin était une voix
italien À coup sûr ce était pas une voix française il ne sait pas
au juste si était une voix de femme cependant cela pourrait bien
être le témoin est pas familiarisé avec la langue italienne il a
pu distinguer les paroles mais il est convaincu après intonation
que individu qui parlait était un italien le témoin a connu mme
espanaye et sa fille il a fréquemment causé avec elles il est
certain que la voix aiguë était celle aucune des victimes

« odenheimer restaurateur ce témoin est offert de il ne
parle pas français et on a interrogé par le canal un interprète il
est né à amsterdam il passait devant la maison au moment des cris ils
ont duré quelques minutes dix minutes étaient des cris
prolongés —des cris navrants odenheimer
est un de ceux qui ont pénétré dans la maison il confirme le témoignage
précédent à exception un seul point il est sûr que la voix aiguë
était celle un homme un français il a pu distinguer les mots
articulés on parlait haut et vite un ton inégal —et qui exprimait
la crainte aussi bien que la colère la voix était âpre plutôt âpre
aiguë il ne peut appeler cela précisément une voix aiguë la grosse
voix dit à plusieurs reprises sacré —diable —et une fois mon
dieu 

« jules mignaud banquier de la maison mignaud et fils rue deloraine
il est aîné des mignaud mme espanaye avait quelque fortune il lui
avait ouvert un compte dans sa maison huit ans auparavant au
printemps elle a souvent déposé chez lui de petites sommes argent il
ne lui a rien délivré au troisième jour avant sa mort où elle est
venue lui demander en personne une somme de quatre mille francs cette
somme lui a été payée en or et un commis a été chargé de la lui porter
chez elle

« adolphe lebon commis chez mignaud et fils dépose que le jour en
question vers midi il a accompagné mme espanaye à son logis avec
les quatre mille francs en deux sacs quand la porte ouvrit mlle
espanaye parut et lui prit des mains un des deux sacs pendant que
la vieille dame le déchargeait de autre il les salua et partit il
a vu personne dans la rue en ce moment est une rue borgne


« william bird tailleur dépose il est un de ceux qui se sont
introduits dans la maison il est anglais il a vécu deux ans à paris
il est un des premiers qui ont monté escalier il a entendu les voix
qui se disputaient la voix rude était celle un français il a pu
distinguer quelques mots mais il ne se les rappelle pas il a entendu
distinctement sacré et mon dieu était en ce moment un bruit comme
de plusieurs personnes qui se battent —le tapage une lutte et
objets on brise la voix aiguë était plus forte que la
voix rude il est sûr que ce était pas une voix anglais elle lui
sembla une voix allemand bien une voix de femme le témoin
ne sait pas allemand

« quatre des témoins mentionnés ont été assignés de nouveau et
ont déposé que la porte de la chambre où fut trouvé le corps de mlle
espanaye était fermée en dedans quand ils y arrivèrent tout était
parfaitement silencieux ni gémissements ni bruits aucune espèce
après avoir forcé la porte ils ne virent personne

« les fenêtres dans la chambre de derrière et dans celle de face
étaient fermées et solidement assujetties en dedans une porte de
communication était fermée mais pas à clef la porte qui conduit de la
chambre du devant au corridor était fermée à clef et la clef en dedans
une petite pièce sur le devant de la maison au quatrième étage à
entrée du corridor ouverte et la porte entrebâillée cette pièce
encombrée de vieux bois de lit de malles on a soigneusement
dérangé et visité tous ces objets il y a pas un pouce une partie
quelconque de la maison qui ait été soigneusement visité on a fait
pénétrer des ramoneurs dans les cheminées la maison est à quatre étages
avec des mansardes une trappe qui donne sur le toit était condamnée et
solidement fermée avec des clous elle ne semblait pas avoir été ouverte
depuis des années les témoins varient sur la durée du temps écoulé
entre le moment où on a entendu les voix qui se disputaient et celui
où on a forcé la porte de la chambre évaluent trop
court —deux ou trois minutes autres cinq minutes la porte ne fut
ouverte à

« alfonso garcio entrepreneur des pompes funèbres dépose il demeure
rue morgue il est né en espagne il est un de ceux qui ont pénétré dans
la maison il a pas monté escalier il a les nerfs et
redoute les conséquences une violente agitation nerveuse il a entendu
les voix qui se disputaient la grosse voix était celle un français
il a pu distinguer ce elle disait la voix aiguë était celle un
anglais il en est bien sûr le témoin ne sait pas anglais mais il
juge après intonation

« alberto montani confiseur dépose il fut des premiers qui montèrent
escalier il a entendu les voix en question la voix rauque était
celle un français il a distingué quelques mots individu qui
parlait semblait faire des remontrances il a pas pu deviner ce que
disait la voix aiguë elle parlait vite et par saccades il a prise
pour la voix un russe il confirme en général les témoignages
précédents il est italien il avoue il a jamais causé avec un
russe

« quelques témoins rappelés certifient que les cheminées dans toutes
les chambres au quatrième étage sont trop étroites pour livrer passage
à un être humain quand ils ont parlé de ramonage ils voulaient parler
de ces brosses en forme de cylindres dont on se sert pour nettoyer les
cheminées on a fait passer ces brosses du haut au bas dans tous les
tuyaux de la maison il y a sur le derrière aucun passage qui ait pu
favoriser la fuite un assassin pendant que les témoins montaient
escalier le corps de mlle espanaye était si solidement engagé dans
la cheminée il a fallu pour le retirer que quatre ou cinq des
témoins réunissent leurs forces

« paul dumas médecin dépose il a été appelé au point du jour pour
examiner les cadavres ils gisaient tous les deux sur le fond de sangle
du lit dans la chambre où avait été trouvée mlle espanaye le corps de
la jeune dame était fortement meurtri et excorié ces particularités
expliquent suffisamment par le fait de son introduction dans la
cheminée la gorge était singulièrement écorchée il y avait juste
du menton plusieurs égratignures profondes avec une rangée
de taches livides résultant évidemment de la pression des doigts la
face était affreusement décolorée et les globes des yeux sortaient de
la tête la langue était coupée à moitié une large meurtrissure se
manifestait au creux de estomac produite selon toute apparence par
la pression un genou dans opinion de dumas mlle espanaye
avait été étranglée par un ou par plusieurs individus inconnus

« le corps de la mère était horriblement mutilé tous les os de la jambe
et du bras gauche plus ou moins fracassés le tibia gauche brisé en
esquilles ainsi que les côtes du même côté tout le corps affreusement
meurtri et décoloré il était impossible de dire comment de pareils
coups avaient été portés une lourde massue de bois ou une large pince
de fer une arme grosse pesante et contondante aurait pu produire de
pareils résultats et encore maniée par les mains un homme
excessivement robuste avec importe quelle arme aucune femme aurait
pu frapper de tels coups la tête de la défunte quand le témoin la vit
était entièrement séparée du tronc et comme le reste singulièrement
broyée la gorge évidemment avait été tranchée avec un instrument
un rasoir

« alexandre Étienne chirurgien a été appelé en même temps que dumas
pour visiter les cadavres il confirme le témoignage et opinion de m
dumas

« quoique plusieurs autres personnes aient été interrogées on a pu
obtenir aucun autre renseignement une valeur quelconque jamais
assassinat si mystérieux si embrouillé a été commis à paris si
toutefois il y a eu assassinat

« la police est absolument déroutée —cas fort usité dans les affaires de
cette nature il est vraiment impossible de retrouver le fil de cette
affaire »

édition du soir constatait il régnait une agitation permanente dans
le quartier que les lieux avaient été objet un second
examen que les témoins avaient été interrogés de nouveau mais tout
cela sans résultat cependant un annonçait adolphe
lebon le commis de la maison de banque avait été arrêté et incarcéré
bien que rien dans les faits déjà connus ne parût suffisant pour
incriminer

dupin semblait intéresser singulièrement à la marche de cette affaire
autant du moins que en pouvais juger par ses manières car il ne
faisait aucun commentaire ce fut seulement après que le journal eut
annoncé emprisonnement de lebon il me demanda quelle opinion
avais relativement à ce double meurtre

je ne pus que lui confesser que étais comme tout paris et que je le
considérais comme un mystère insoluble je ne voyais aucun moyen
attraper la trace du meurtrier

—nous ne devons pas juger des moyens possibles dit dupin par une
instruction embryonnaire la police parisienne si vantée pour sa
pénétration est rien de plus elle procède sans méthode
elle a pas autre méthode que celle du moment on fait ici un grand
étalage de mesures mais il arrive souvent elles sont si
intempestives et si mal appropriées au but elles font penser à m
jourdain qui demandait sa robe de chambre pour mieux entendre la
musique les résultats obtenus sont quelquefois surprenants mais ils
sont pour la plus grande partie simplement dus à la diligence et à
activité dans le cas où ces facultés sont insuffisantes les plans
ratent vidocq par exemple était bon pour deviner était un homme de
patience mais sa pensée étant pas suffisamment éduquée il faisait
continuellement fausse route par ardeur même de ses investigations
il diminuait la force de sa vision en regardant objet de trop près il
pouvait voir un ou deux points avec une netteté singulière
mais par le fait même de son procédé il perdait aspect de affaire
prise dans son ensemble cela peut appeler le moyen être trop
profond la vérité est pas toujours dans un puits en somme quant à
ce qui regarde les notions qui nous intéressent de plus près je crois
elle est invariablement à la surface nous la cherchons dans la
profondeur de la vallée est au sommet des montagnes que nous la
découvrirons

« on trouve dans la contemplation des corps célestes des exemples et des
échantillons excellents de ce genre erreur jetez sur une étoile un
rapide coup regardez obliquement en tournant vers elle la
partie latérale de la rétine beaucoup plus sensible à une lumière
faible que la partie centrale et vous verrez étoile distinctement
vous aurez appréciation la plus juste de son éclat éclat qui
obscurcit à proportion que vous dirigez votre point de vue en plein
sur elle

« dans le dernier cas il tombe sur un plus grand nombre de
rayons mais dans le premier il y a une réceptibilité plus complète
une susceptibilité beaucoup plus vive une profondeur outrée affaiblit
la pensée et la rend perplexe et il est possible de faire disparaître
vénus elle du firmament par une attention trop soutenue trop
concentrée trop directe

« quant à cet assassinat faisons un examen avant de nous
former une opinion une enquête nous procurera de amusement je
trouvai cette expression bizarre appliquée au cas en question mais je
ne dis mot et en outre lebon a rendu un service pour lequel je ne
veux pas me montrer ingrat nous irons sur les lieux nous les
examinerons de nos propres yeux je connais g … le préfet de police
et nous obtiendrons sans peine autorisation nécessaire »

autorisation fut accordée et nous allâmes tout droit à la rue morgue
est un de ces misérables passages qui relient la rue richelieu à la
rue était dans et il était déjà tard quand
nous y arrivâmes car ce quartier est situé à une grande distance de
celui que nous habitions nous trouvâmes bien vite la maison car il y
avait une multitude de gens qui contemplaient de autre côté de la rue
les volets fermés avec une curiosité badaude était une maison comme
toutes les maisons de paris avec une porte cochère et sur un des
côtés une niche vitrée avec un carreau mobile représentant la loge du
concierge avant entrer nous remontâmes la rue nous tournâmes dans
une allée et nous passâmes ainsi sur les derrières de la maison dupin
pendant ce temps examinait tous les alentours aussi bien que la
maison avec une attention minutieuse dont je ne pouvais pas deviner
objet

nous revînmes sur nos pas vers la façade de la maison nous sonnâmes
nous montrâmes notre pouvoir et les agents nous permirent entrer
nous montâmes à la chambre où on avait trouvé le corps de mlle
espanaye et où gisaient encore les deux cadavres le désordre de la
chambre avait été respecté comme cela se pratique en pareil cas je ne
vis rien de plus que ce avait constaté la gazette des tribunaux
dupin analysait minutieusement toutes choses sans en excepter les corps
des victimes nous passâmes ensuite dans les autres chambres et nous
descendîmes dans les cours toujours accompagnés par un gendarme cet
examen dura fort longtemps et il était nuit quand nous quittâmes la
maison en retournant chez nous mon camarade arrêta quelques minutes
dans les bureaux un journal quotidien

ai dit que mon ami avait toutes sortes de bizarreries et que je les
ménageais car ce mot a pas équivalent en anglais il entrait
maintenant dans sa fantaisie de se refuser à toute conversation
relativement à assassinat au lendemain à midi ce fut alors
il me demanda brusquement si avais remarqué quelque chose de
particulier sur le théâtre du crime

il y eut dans sa manière de prononcer le mot particulier un accent qui
me donna le frisson sans que je susse pourquoi

—non rien de particulier dis rien autre du moins que ce que
nous avons lu tous deux dans le journal

« la gazette reprit a pas je le crains pénétré horreur
insolite de affaire mais laissons là les opinions niaises de ce
papier il me semble que le mystère est considéré comme insoluble par
la raison même qui devrait le faire regarder comme facile à résoudre je
veux parler du caractère excessif sous lequel il apparaît les gens de
police sont confondus par absence apparente de motifs légitimant non
le meurtre en lui mais atrocité du meurtre ils sont embarrassés
aussi par impossibilité apparente de concilier les voix qui se
disputaient avec ce fait on a trouvé en haut de escalier autre
personne que mlle espanaye assassinée et il y avait aucun moyen
de sortir sans être vu des gens qui montaient escalier étrange
désordre de la chambre —le corps fourré la tête en bas dans la
cheminée effrayante mutilation du corps de la vieille dame —ces
considérations jointes à celles que ai mentionnées et à autres dont
je ai pas besoin de parler ont suffi pour paralyser action des
agents du ministère et pour dérouter complètement leur perspicacité si
vantée ils ont commis la et faute de confondre
extraordinaire avec abstrus mais est justement en suivant ces
déviations du cours ordinaire de la nature que la raison trouvera son
chemin si la chose est possible et marchera vers la vérité dans les
investigations du genre de celle qui nous occupe il ne faut pas tant se
demander comment les choses se sont passées étudier en quoi elles se
distinguent de tout ce qui est arrivé à présent bref la facilité
avec laquelle arriverai —ou je suis déjà arrivé —à la solution du
mystère est en raison directe de son insolubilité apparente aux yeux de
la police

je fixai mon homme avec un étonnement muet

attends maintenant continua en jetant un regard sur la porte
de notre chambre attends un individu qui bien il ne soit
pas auteur de cette boucherie doit se trouver en partie
impliqué dans sa perpétration il est probable il est innocent de la
partie atroce du crime espère ne pas me tromper dans cette hypothèse
car est sur cette hypothèse que je fonde espérance de déchiffrer
énigme entière attends homme ici —dans cette chambre une
minute à autre il est vrai il peut fort bien ne pas venir mais il
y a quelques probabilités pour il vienne il vient il sera
nécessaire de le garder voici des pistolets et nous savons tous deux à
quoi ils servent quand occasion exige

je pris les pistolets sans trop savoir ce que je faisais pouvant à
peine en croire mes oreilles —pendant que dupin continuait à peu près
comme dans un monologue ai déjà parlé de ses manières distraites dans
ces son discours adressait à moi mais sa voix quoique
montée à un diapason fort ordinaire avait cette intonation que on
prend habitude en parlant à un placé à une grande distance ses
yeux une expression vague ne regardaient que le mur

—les voix qui se disputaient disait les voix entendues par les
gens qui montaient escalier étaient pas celles de ces malheureuses
femmes —cela est plus que prouvé par évidence cela nous débarrasse
pleinement de la question de savoir si la vieille dame aurait assassiné
sa fille et se serait ensuite suicidée

« je ne parle de ce cas que par amour de la méthode car la force de mme
espanaye eût été absolument insuffisante pour introduire le corps de
sa fille dans la cheminée de la façon où on a découvert et la nature
des blessures trouvées sur sa propre personne exclut entièrement idée
de suicide le meurtre a donc été commis par des tiers et les voix de
ces tiers sont celles on a entendues se quereller

« maintenant appeler votre attention —non pas sur les
dépositions relatives à ces voix —mais sur ce il y a de
particulier dans ces dépositions y avez remarqué quelque chose
de particulier

—je remarquai que pendant que tous les témoins accordaient à
considérer la grosse voix comme étant celle un français il y avait un
grand désaccord relativement à la voix aiguë ou comme avait définie
un seul individu à la voix âpre

—cela constitue évidence dit dupin mais non la particularité de
évidence vous avez rien observé de distinctif —cependant il y
avait quelque chose à observer les témoins remarquez bien sont
accord sur la grosse voix il y a unanimité mais
relativement à la voix aiguë il y a une particularité —elle ne
consiste pas dans leur désaccord —mais en ceci que quand un italien
un anglais un espagnol un hollandais essayent de la décrire chacun
en parle comme une voix étranger chacun est sûr que ce était
pas la voix un de ses compatriotes

« chacun la compare non pas à la voix un individu dont la langue lui
serait familière mais justement au contraire le français présume que
était une voix espagnol et il aurait pu distinguer quelques mots
il était familiarisé avec espagnol le hollandais affirme que
était la voix un français mais il est établi que le témoin ne
sachant pas le français a été interrogé par le canal un interprète
anglais pense que était la voix un allemand et il entend pas
allemand espagnol est positivement sûr que était la voix un
anglais mais il en juge uniquement par intonation car il a aucune
connaissance de anglais italien croit à une voix de russe mais il
a jamais causé avec une personne native de russie un autre français
cependant diffère du premier et il est certain que était une voix
italien mais ayant pas la connaissance de cette langue il fait
comme espagnol il tire sa certitude de intonation or cette voix
était donc bien insolite et bien étrange on ne pût obtenir à son
égard que de pareils témoignages une voix dans les intonations de
laquelle des citoyens des cinq grandes parties de europe ont rien pu
reconnaître qui leur fût familier vous me direz que était
la voix un asiatique ou un africain les africains et les asiatiques
abondent pas à paris mais sans nier la possibilité du cas
appellerai simplement votre attention sur trois points

« un témoin dépeint la voix ainsi plutôt âpre aiguë deux autres en
parlent comme une voix brève et saccadée ces témoins ont
distingué aucune parole —aucun son ressemblant à des paroles

« je ne sais pas continua dupin quelle impression ai pu faire sur
votre entendement mais je hésite pas à affirmer on peut tirer des
déductions légitimes de cette partie même des dépositions —la partie
relative aux deux voix —la grosse voix et la voix
en pour créer un soupçon qui
indiquerait la route dans toute investigation ultérieure du mystère

« ai dit déductions légitimes mais cette expression ne rend pas
complètement ma pensée je voulais faire entendre que ces déductions
sont les seules convenables et que ce soupçon en surgit inévitablement
comme le seul résultat possible cependant de quelle nature est ce
soupçon je ne vous le dirai pas immédiatement je désire simplement
vous démontrer que ce soupçon était plus que suffisant pour donner un
caractère décidé une tendance positive à enquête que je voulais faire
dans la chambre

« maintenant transportons en imagination dans cette chambre quel
sera le premier objet de notre recherche les moyens évasion employés
par les meurtriers nous pouvons affirmer est pas —que nous ne
croyons ni un ni autre aux événements surnaturels mesdames
espanaye ont pas été assassinées par les esprits les auteurs du
meurtre étaient des êtres matériels et ils ont fui matériellement

« or comment heureusement il y a une manière de raisonner sur ce
point et cette manière nous conduira à une conclusion positive
examinons donc un à un les moyens possibles évasion il est clair que
les assassins étaient dans la chambre où on a trouvé mlle espanaye
ou au moins dans la chambre adjacente quand la foule a monté escalier
ce est donc que dans ces deux chambres que nous avons à chercher des
issues la police a levé les parquets ouvert les plafonds sondé la
maçonnerie des murs aucune issue secrète a pu échapper à sa
perspicacité mais je ne me suis pas fié à ses yeux et ai examiné
avec les miens il y a réellement pas issue secrète les deux portes
qui conduisent des chambres dans le corridor étaient solidement fermées
et les clefs en dedans voyons les cheminées celles qui sont une
largeur ordinaire à une distance de huit ou dix pieds du
foyer ne livreraient pas au delà un passage suffisant à un gros chat

« impossibilité de la fuite du moins par les voies
indiquées étant donc absolument établie nous en sommes réduits aux
fenêtres personne a pu fuir par celles de la chambre du devant sans
être vu par la foule du dehors il a donc fallu que les meurtriers
échappassent par celles de la chambre de derrière

« maintenant amenés comme nous le sommes à cette conclusion par des
déductions aussi irréfragables nous avons pas le droit en tant que
raisonneurs de la rejeter en raison de son apparente impossibilité il
ne nous reste donc à démontrer que cette impossibilité apparente
existe pas en réalité

« il y a deux fenêtres dans la chambre une des deux est pas obstruée
par ameublement et est restée entièrement visible la partie
inférieure de autre est cachée par le chevet du lit qui est fort
massif et qui est poussé tout contre on a constaté que la première
était solidement assujettie en dedans elle a résisté aux efforts les
plus violents de ceux qui ont essayé de la lever on avait percé dans
son châssis à gauche un grand trou avec une vrille et on y trouva un
gros clou enfoncé presque à la tête en examinant autre fenêtre
on y a trouvé fiché un clou semblable et un vigoureux effort pour lever
le châssis a pas eu plus de succès que de autre côté la police
était dès lors pleinement convaincue aucune fuite avait pu
effectuer par ce chemin il fut donc considéré comme superflu de
retirer les clous et ouvrir les fenêtres

« mon examen fut un peu plus minutieux et cela par la raison que je vous
ai donnée tout à heure était le cas je le savais où il fallait
démontrer que impossibilité était apparente

« je continuai à raisonner ainsi a posteriori —les meurtriers
étaient évadés par une de ces fenêtres cela étant ils ne pouvaient
pas avoir réassujetti les châssis en dedans comme on les a trouvés
considération qui par son évidence a borné les recherches de la police
dans ce cependant ces châssis étaient bien fermés il faut
donc ils puissent se fermer il y avait pas moyen
échapper à cette conclusion allai droit à la fenêtre non bouchée
je retirai le clou avec quelque difficulté et essayai de lever le
châssis il a résisté à tous mes efforts comme je y attendais il y
avait donc en étais sûr maintenant un ressort caché et ce fait
corroborant mon idée me convainquit au moins de la justesse de mes
prémisses quelques mystérieuses que apparussent toujours les
circonstances relatives aux clous un examen minutieux me fit bientôt
découvrir le ressort secret je le poussai et satisfait de ma
découverte je abstins de lever le châssis

« je remis alors le clou en place et examinai attentivement une
personne passant par la fenêtre pouvait avoir refermée et le ressort
aurait fait son office mais le clou aurait pas été replacé cette
conclusion était nette et rétrécissait encore le champ de mes
investigations il fallait que les assassins se fussent enfuis par
autre fenêtre en supposant donc que les ressorts des deux croisées
fussent semblables comme il était probable il fallait cependant
trouver une différence dans les clous ou au moins dans la manière dont
ils avaient été fixés je montai sur le fond de sangle du lit et je
regardai minutieusement autre fenêtre le chevet du lit je
passai ma main derrière je découvris aisément le ressort et je le fis
jouer —il était comme je avais deviné identique au premier alors
examinai le clou il était aussi gros que autre et fixé de la même
manière enfoncé presque à la tête

« vous direz que étais embarrassé mais si vous avez une pareille
pensée est que vous vous êtes mépris sur la nature de mes inductions
pour me servir un terme de jeu je avais pas commis une seule faute
je avais pas perdu la piste un seul instant il y avait pas une
lacune un anneau à la chaîne avais suivi le secret jusque dans sa
dernière phase et cette phase était le clou il ressemblait dis
sous tous les rapports à son voisin de autre fenêtre mais ce fait
quelque concluant il fût en apparence devenait absolument nul en
face de cette considération dominante à savoir que là à ce clou
finissait le fil conducteur il faut me dis il y ait dans ce
clou quelque chose de défectueux je le touchai et la tête avec un
petit morceau de la tige un quart de pouce environ me resta dans les
doigts le reste de la tige était dans le trou où elle était cassée
cette fracture était fort ancienne car les bords étaient incrustés de
rouille et elle avait été opérée par un coup de marteau qui avait
enfoncé en partie la tête du clou dans le fond du châssis je rajustai
soigneusement la tête avec le morceau qui la continuait et le tout
figura un clou intact la fissure était inappréciable je pressai le
ressort je levai doucement la croisée de quelques pouces la tête du
clou vint avec elle sans bouger de son trou je refermai la croisée et
le clou offrit de nouveau le semblant un clou complet

« ici énigme était débrouillée assassin avait fui par la
fenêtre qui touchait au lit elle fût retombée elle après la
fuite ou elle eût été fermée par une main humaine elle était retenue
par le ressort et la police avait attribué cette résistance au clou
aussi toute enquête ultérieure avait été jugée superflue

« la question maintenant était celle du mode de descente sur ce point
avais satisfait mon esprit dans notre promenade autour du bâtiment À
cinq pieds et demi environ de la fenêtre en question court une chaîne de
paratonnerre de cette chaîne il eût été impossible à importe qui
atteindre la fenêtre à plus forte raison entrer

« toutefois ai remarqué que les volets du quatrième étage étaient du
genre particulier que les menuisiers parisiens appellent ferrades
genre de volets fort peu usité mais on rencontre
fréquemment dans de vieilles maisons de lyon et de bordeaux ils sont
faits comme une porte ordinaire porte simple et non pas à double
battant à exception que la partie inférieure est façonnée à jour et
treillissée ce qui donne aux mains une excellente prise

« dans le cas en question ces volets sont larges de trois bons pieds et
demi quand nous les avons examinés du derrière de la maison ils
étaient tous les deux ouverts à moitié ils faisaient
angle droit avec le mur il est présumable que la police a examiné comme
moi les derrières du bâtiment mais en regardant ces ferrades dans le
sens de leur largeur comme elle les a vues inévitablement elle a
sans doute pas pris garde à cette largeur même ou du moins elle y a
pas attaché importance nécessaire en somme les agents quand il a
été démontré pour eux que la fuite avait pu effectuer de ce côté ne
leur ont appliqué un examen succinct

« toutefois il était évident pour moi que le volet appartenant à la
fenêtre située au chevet du lit si on le supposait rabattu contre le
mur se trouverait à deux pieds de la chaîne du paratonnerre il était
clair aussi que par effort une énergie et un courage insolites
on pouvait à aide de la chaîne avoir opéré une invasion par la
fenêtre arrivé à cette distance de deux pieds et demi je suppose
maintenant le volet complètement ouvert un voleur aurait pu trouver
dans le treillage une prise solide il aurait pu dès lors en lâchant la
chaîne en assurant bien ses pieds contre le mur et en élançant
vivement tomber dans la chambre et attirer violemment le volet avec
lui de manière à le fermer —en supposant toutefois la fenêtre ouverte
à ce

« remarquez bien je vous prie que ai parlé une énergie
commune nécessaire pour réussir dans une entreprise aussi difficile
aussi hasardeuse mon but est de vous prouver abord que la chose a pu
se faire —en second lieu et principalement attirer votre attention
sur le caractère presque surnaturel de agilité
nécessaire pour accomplir

« vous direz sans doute en vous servant de la langue judiciaire que
pour donner ma preuve a fortiori je devrais plutôt
énergie nécessaire dans ce cas que réclamer son exacte estimation
est la pratique des tribunaux mais cela ne rentre pas dans
les us de la raison mon objet final est la vérité mon but actuel
est de vous induire à rapprocher cette énergie tout à fait insolite de
cette voix particulière de cette voix aiguë ou âpre de cette voix
saccadée dont la nationalité a pu être constatée par accord de deux
témoins et dans laquelle personne a saisi de mots articulés de
syllabisation »

À ces mots une conception vague et embryonnaire de la pensée de dupin
passa dans mon esprit il me semblait être sur la limite de la
compréhension sans pouvoir comprendre comme les gens qui sont
quelquefois sur le bord du souvenir et qui cependant ne parviennent pas
à se rappeler mon ami continua son argumentation

« vous voyez dit que ai transporté la question du mode de sortie
au mode entrée il était dans mon plan de démontrer elles se sont
effectuées de la même manière et sur le même point retournons
maintenant dans intérieur de la chambre examinons toutes les
particularités les tiroirs de la commode dit ont été mis au
pillage et cependant on y a trouvé plusieurs articles de toilette
intacts cette conclusion est absurde est une simple conjecture —une
conjecture passablement niaise et rien de plus comment pouvons
savoir que les articles trouvés dans les tiroirs ne représentent pas
tout ce que les tiroirs contenaient mme espanaye et sa fille menaient
une vie excessivement retirée ne voyaient pas le monde sortaient
rarement avaient donc peu occasions de changer de toilette ceux
on a trouvés étaient au moins aussi bonne qualité aucun de ceux
que possédaient vraisemblablement ces dames et si un voleur en avait
pris pourquoi aurait pas pris les
meilleurs —pourquoi ne les aurait pas tous pris bref pourquoi
aurait abandonné les quatre mille francs en or pour empêtrer un
paquet de linge or a été abandonné la presque totalité de la somme
désignée par le banquier mignaud a été trouvée sur le parquet dans les
sacs je tiens donc à écarter de votre pensée idée saugrenue un
intérêt idée engendrée dans le cerveau de la police par les
dépositions qui parlent argent délivré à la porte même de la maison
des coïncidences dix fois plus remarquables que celle la livraison
de argent et le meurtre commis trois jours après sur le propriétaire
se présentent dans chaque heure de notre vie sans attirer notre
attention même une minute en général les coïncidences sont de grosses
pierres achoppement dans la route de ces pauvres penseurs mal éduqués
qui ne savent pas le premier mot de la théorie des probabilités théorie
à laquelle le savoir humain doit ses plus glorieuses conquêtes et ses
plus belles découvertes dans le cas présent si or avait disparu le
fait il avait été délivré trois jours auparavant créerait quelque
chose de plus une coïncidence cela corroborerait idée intérêt
mais dans les circonstances réelles où nous sommes placés si nous
supposons que or a été le mobile de attaque il nous faut supposer
ce criminel assez indécis et assez idiot pour oublier à la fois son or
et le mobile qui a fait agir

« mettez donc bien dans votre esprit les points sur lesquels ai attiré
votre attention —cette voix particulière cette agilité sans pareille
et cette absence frappante intérêt dans un meurtre aussi
singulièrement atroce que —maintenant examinons la boucherie
en voilà une femme étranglée par la force des mains et
introduite dans une cheminée la tête en bas des assassins ordinaires
emploient pas de pareils procédés pour tuer encore moins cachent
ainsi les cadavres de leurs victimes dans cette façon de fourrer le
corps dans la cheminée vous admettrez il y a quelque chose
excessif et de bizarre —quelque chose absolument inconciliable avec
tout ce que nous connaissons en général des actions humaines même en
supposant que les auteurs fussent les plus pervertis des hommes songez
aussi quelle force prodigieuse il a fallu pour pousser ce corps dans une
pareille ouverture et y pousser si puissamment que les efforts
réunis de plusieurs personnes furent à peine suffisants pour en
retirer

« portons maintenant notre attention sur autres indices de cette
vigueur merveilleuse dans le foyer on a trouvé des mèches de
cheveux —des mèches de cheveux gris ils ont été arrachés
avec leurs racines vous savez quelle puissante force il faut pour
arracher seulement de la tête vingt ou trente cheveux à la fois vous
avez vu les mèches en question aussi bien que moi À leurs racines
grumelées—affreux spectacle —adhéraient des fragments de cuir
chevelu —preuve certaine de la prodigieuse puissance il a fallu
déployer pour déraciner cinq cent mille cheveux un seul
coup

« non seulement le cou de la vieille dame était coupé mais la tête
absolument séparée du corps instrument était un simple rasoir je
vous prie de remarquer cette férocité bestiale je ne parle pas des
meurtrissures du corps de mme espanaye dumas et son honorable
confrère Étienne ont affirmé elles avaient été produites par un
instrument contondant et en cela ces messieurs furent tout à fait dans
le vrai instrument contondant a été évidemment le pavé de la cour sur
laquelle la victime est tombée de la fenêtre qui donne sur le lit cette
idée quelque simple elle apparaisse maintenant a échappé à la
police par la même raison qui a empêchée de remarquer la largeur des
volets parce que grâce à la circonstance des clous sa perception
était hermétiquement bouchée à idée que les fenêtres eussent jamais pu
être ouvertes

« si maintenant —subsidiairement —vous avez convenablement réfléchi au
désordre bizarre de la chambre nous sommes allés assez avant pour
combiner les idées une agilité merveilleuse une férocité bestiale
une boucherie sans motif une grotesquerie dans horrible
absolument étrangère à humanité et une voix dont accent est
inconnu à oreille hommes de plusieurs nations une voix dénuée de
toute syllabisation distincte et intelligible or pour vous en
ressort quelle impression ai faite sur votre imagination »

je sentis un frisson courir dans ma chair quand dupin me fit cette
question

—un fou dis aura commis ce meurtre —quelque maniaque furieux
échappé à une maison de santé du voisinage

—pas trop mal répliqua votre idée est presque applicable mais
les voix des fous même dans leurs plus sauvages paroxysmes ne se sont
jamais accordées avec ce on dit de cette singulière voix entendue
dans escalier les fous font partie une nation quelconque et leur
langage pour incohérent il soit dans les paroles est toujours
syllabifié en outre le cheveu un fou ne ressemble pas à celui que je
tiens maintenant dans ma main ai dégagé cette petite touffe des
doigts rigides et crispés de mme espanaye ce que vous en
pensez

—dupin dis complètement bouleversé ces cheveux sont bien
extraordinaires —ce ne sont pas là des cheveux humains

—je ai pas affirmé ils fussent tels dit mais avant de nous
décider sur ce point je désire que vous jetiez un coup sur le
petit dessin que ai tracé sur ce bout de papier est un
qui représente ce que certaines dépositions définissent les
meurtrissures noirâtres et les profondes marques ongles trouvées sur
le cou de mlle espanaye et que dumas et Étienne appellent une
série de taches livides évidemment causées par impression des
doigts 

—vous voyez continua mon ami en déployant le papier sur la table que
ce dessin donne idée une poigne solide et ferme il y a pas
apparence que les doigts aient glissé chaque doigt a gardé
à la mort de la victime la terrible prise il était faite et
dans laquelle il est moulé essayez maintenant de placer tous vos
doigts en même temps chacun dans la marque analogue que vous voyez

essayai mais inutilement

—il est possible dit dupin que nous ne fassions pas cette expérience
une manière décisive le papier est déployé sur une surface plane et
la gorge humaine est cylindrique voici un rouleau de bois dont la
circonférence est à peu près celle un cou Étalez le dessin tout
autour et recommencez expérience

obéis mais la difficulté fut encore plus évidente que la première
fois

—ceci dis est pas la trace une main humaine

—maintenant dit dupin lisez ce passage de cuvier

était histoire minutieuse anatomique et descriptive du grand
fauve des îles de inde orientale tout le monde connaît
suffisamment la gigantesque stature la force et agilité prodigieuses
la férocité sauvage et les facultés imitation de ce mammifère je
compris un seul coup tout horrible du meurtre

—la description des doigts dis quand eus fini la lecture
accorde parfaitement avec le dessin je vois aucun animal —excepté
un et de espèce en question aurait pu faire des
marques telles que celles que vous avez dessinées cette touffe de poils
fauves est aussi un caractère identique à celui de animal de cuvier
mais je ne me rends pas facilement compte des détails de cet effroyable
mystère ailleurs on a entendu deux voix se disputer et une
elles était incontestablement la voix un français

est vrai et vous vous rappellerez une expression attribuée presque
unanimement à cette voix expression mon dieu ces mots dans les
circonstances présentes ont été caractérisés par un des témoins
montani le confiseur comme exprimant un reproche et une remontrance
est donc sur ces deux mots que ai fondé espérance de débrouiller
complètement énigme un français a eu connaissance du meurtre il est
possible —il est même plus que probable il est innocent de toute
participation à cette sanglante affaire a pu lui
échapper il est possible il ait suivi sa trace à la chambre
mais que dans les circonstances terribles qui ont suivi il ait pu
emparer de lui animal est encore libre je ne poursuivrai pas ces
conjectures je ai pas le droit appeler ces idées un autre nom
puisque les ombres de réflexions qui leur servent de base sont une
profondeur à peine suffisante pour être appréciées par ma propre raison
et que je ne prétendrais pas elles fussent appréciables pour une
autre intelligence nous les nommerons donc des conjectures et nous ne
les prendrons que pour telles si le français en question est comme je
le suppose innocent de cette atrocité cette annonce que ai laissée
hier au soir pendant que nous retournions au logis dans les bureaux du
journal le monde feuille consacrée aux intérêts maritimes et très
recherchée par les marins amènera chez nous

il me tendit un papier et je lus

—on a trouvé dans le bois de boulogne le matin du … courant
était le matin de assassinat de fort bonne heure un énorme
fauve de espèce de bornéo le propriétaire on sait
être un marin appartenant à équipage un navire maltais peut
retrouver animal après en avoir donné un signalement satisfaisant et
remboursé quelques frais à la personne qui en est emparée et qui a
gardé adresser rue … n° … faubourg au troisième 

—comment avez pu demandai à dupin savoir que homme était un
marin et il appartenait à un navire maltais

—je ne le sais pas dit je en suis pas sûr voici toutefois un
petit morceau de ruban qui si en juge par sa forme et son aspect
graisseux a évidemment servi à nouer les cheveux en une de ces longues
queues qui rendent les marins si fiers et si farauds en outre ce nœud
est un de ceux que peu de personnes savent faire excepté les marins et
il est particulier aux maltais ai ramassé le ruban au bas de la
chaîne du paratonnerre il est impossible il ait appartenu à une
des deux victimes après tout si je me suis trompé en induisant de ce
ruban que le français est un marin appartenant à un navire maltais je
aurai fait de mal à personne avec mon annonce si je suis dans
erreur il supposera simplement que ai été fourvoyé par quelque
circonstance dont il ne prendra pas la peine de enquérir mais si je
suis dans le vrai il y a un grand point de gagné le français qui a
connaissance du meurtre bien il en soit innocent hésitera
naturellement à répondre à annonce —à réclamer son il
raisonnera ainsi « je suis innocent je suis pauvre mon
est un grand prix est presque une fortune dans une situation comme
la mienne —pourquoi le perdrais par quelques niaises appréhensions
de danger le voilà il est sous ma main on a trouvé dans le bois de
boulogne —à une grande distance du théâtre du meurtre soupçonnera
jamais une bête brute ait pu faire le coup la police est
dépistée —elle a pu retrouver le plus petit fil conducteur quand
même on serait sur la piste de animal il serait impossible de me
prouver que aie eu connaissance de ce meurtre ou de incriminer en
raison de cette connaissance enfin et avant tout je suis connu le
rédacteur de annonce me désigne comme le propriétaire de la bête mais
je ne sais pas à quel point étend sa certitude si évite de
réclamer une propriété une aussi grosse valeur qui est connue pour
appartenir je puis attirer sur animal un dangereux soupçon ce
serait de ma part une mauvaise politique appeler attention sur moi
ou sur la bête je répondrai décidément à avis du journal je
reprendrai mon et je enfermerai solidement à ce
que cette affaire soit oubliée »

en ce moment nous entendîmes un pas qui montait escalier

—apprêtez dit dupin prenez vos pistolets mais ne vous en servez
pas —ne les montrez pas avant un signal de moi

on avait laissé ouverte la porte cochère et le visiteur était entré
sans sonner et avait gravi plusieurs marches de escalier mais on eût
dit maintenant il hésitait nous entendions redescendre dupin se
dirigea vivement vers la porte quand nous entendîmes qui remontait
cette fois il ne battit pas en retraite mais avança délibérément et
frappa à la porte de notre chambre

—entrez dit dupin une voix gaie et cordiale

un homme se présenta était évidemment un marin —un grand robuste et
musculeux individu avec une expression audace de tous les diables qui
était pas du tout déplaisante sa figure fortement hâlée était plus
à moitié cachée par les favoris et les moustaches il portait un gros
bâton de chêne mais ne semblait pas autrement armé il nous salua
gauchement et nous souhaita le bonsoir avec un accent français qui
bien que légèrement bâtardé de suisse rappelait suffisamment une
origine parisienne

—asseyez mon ami dit dupin je suppose que vous venez pour votre
sur ma parole je vous envie presque il est
remarquablement beau et est sans doute une bête un grand prix quel
âge lui donnez bien

le matelot aspira longuement de air un homme qui se trouve soulagé
un poids intolérable et répliqua une voix assurée

—je ne saurais trop vous dire cependant il ne peut guère avoir plus
de quatre ou cinq ans est que vous avez ici

—oh non nous avions pas de lieu commode pour enfermer il est
dans une écurie de manège près ici rue dubourg vous pourrez avoir
demain matin ainsi vous êtes en mesure de prouver votre droit de
propriété

—oui monsieur certainement

—je serais vraiment peiné de en séparer dit dupin

—je entends pas dit homme que vous ayez pris tant de peine pour
rien je y ai pas compté je payerai volontiers une récompense à la
personne qui a retrouvé animal une récompense raisonnable entend

—fort bien répliqua mon ami tout cela est fort juste en vérité
voyons —que donneriez bien ah je vais vous le dire voici quelle
sera ma récompense vous me raconterez tout ce que vous savez
relativement aux assassinats de la rue morgue

dupin prononça ces derniers mots une voix et fort
tranquillement il se dirigea vers la porte avec la même placidité la
ferma et mit la clef dans sa poche il tira alors un pistolet de son
sein et le posa sans le moindre émoi sur la table

la figure du marin devint pourpre comme il en était aux agonies une
suffocation il se dressa sur ses pieds et saisit son bâton mais une
seconde après il se laissa retomber sur son siège tremblant violemment
et la mort sur le visage il ne pouvait articuler une parole je le
plaignais du plus profond de mon cœur

—mon ami dit dupin une voix pleine de bonté vous vous alarmez sans
motif —je vous assure nous ne voulons vous faire aucun mal sur mon
honneur de galant homme et de français nous avons aucun mauvais
dessein contre vous je sais parfaitement que vous êtes innocent des
horreurs de la rue morgue cependant cela ne veut pas dire que vous y
soyez pas quelque peu impliqué le peu que je vous ai dit doit vous
prouver que ai eu sur cette affaire des moyens information dont vous
ne vous seriez jamais douté maintenant la chose est claire pour nous
vous avez rien fait que vous ayez pu éviter —rien à coup sûr qui
vous rende coupable vous auriez pu voler impunément vous avez même
pas été coupable de vous avez rien à cacher vous avez aucune
raison de cacher quoi que ce soit un autre côté vous êtes contraint
par tous les principes de honneur à confesser tout ce que vous savez
un homme innocent est actuellement en prison accusé du crime dont vous
pouvez indiquer auteur

pendant que dupin prononçait ces mots le matelot avait recouvré en
grande partie sa présence esprit mais toute sa première hardiesse
avait disparu

—que dieu me soit en aide dit après une petite pause je vous dirai
tout ce que je sais sur cette affaire mais je espère pas que vous en
croyiez la moitié —je serais vraiment un sot si je espérais
cependant je suis innocent et je dirai tout ce que ai sur le cœur
quand même il en coûterait la vie

voici en substance ce il nous raconta il avait fait dernièrement un
voyage dans archipel indien une bande de matelots dont il faisait
partie débarqua à bornéo et pénétra dans intérieur pour y faire une
excursion amateurs lui et un de ses camarades avaient pris
ce camarade mourut et animal devint donc sa propriété
exclusive à lui après bien des embarras causés par indomptable
férocité du captif pendant la traversée il réussit à la longue à le
loger sûrement dans sa propre demeure à paris et pour ne pas attirer
sur lui insupportable curiosité des voisins il avait
soigneusement enfermé animal à ce il eût guéri une
blessure au pied il était faite à bord avec une esquille son
projet finalement était de le vendre

comme il revenait une nuit ou plutôt un matin—le matin du
meurtre une petite orgie de matelots il trouva la bête installée
dans sa chambre à coucher elle était échappée du cabinet voisin où
il la croyait solidement enfermée un rasoir à la main et toute
barbouillée de savon elle était assise devant un miroir et essayait de
se raser comme sans doute elle avait vu faire à son maître en
épiant par le trou de la serrure terrifié en voyant une arme si
dangereuse dans les mains un animal aussi féroce parfaitement capable
de en servir homme pendant quelques instants avait su quel
parti prendre habitude il avait dompté animal même dans ses accès
les plus furieux par des coups de fouet et il voulut y recourir cette
fois encore mais en voyant le fouet bondit à travers
la porte de la chambre dégringola par les escaliers et profitant
une fenêtre ouverte par malheur il se jeta dans la rue

le français désespéré poursuivit le singe celui tenant toujours
son rasoir une main arrêtait de temps en temps se retournait et
faisait des grimaces à homme qui le poursuivait à ce il se
vît près être atteint puis il reprenait sa course cette chasse dura
ainsi un bon bout de temps les rues étaient profondément tranquilles
et il pouvait être trois heures du matin en traversant un passage
derrière la rue morgue attention du fugitif fut attirée par une
lumière qui partait de la fenêtre de mme espanaye au quatrième étage
de sa maison il se précipita vers le mur il aperçut la chaîne du
paratonnerre y grimpa avec une inconcevable agilité saisit le volet
qui était complètement rabattu contre le mur et en appuyant dessus
il élança droit sur le chevet du lit

toute cette gymnastique ne dura pas une minute le volet avait été
repoussé contre le mur par le bond que avait fait en se
jetant dans la chambre

cependant le matelot était à la fois joyeux et inquiet il avait donc
bonne espérance de ressaisir animal qui pouvait difficilement
échapper de la trappe où il était aventuré et où on pouvait lui
barrer la fuite un autre côté il y avait lieu être fort inquiet de
ce il pouvait faire dans la maison cette dernière réflexion incita
homme à se remettre à la poursuite de son fugitif il est pas
difficile pour un marin de grimper à une chaîne de paratonnerre mais
quand il fut arrivé à la hauteur de la fenêtre située assez loin sur sa
gauche il se trouva fort empêché tout ce il put faire de mieux fut
de se dresser de manière à jeter un coup dans intérieur de la
chambre mais ce il vit lui fit presque lâcher prise dans excès de
sa terreur était alors que élevaient les horribles cris qui à
travers le silence de la nuit réveillèrent en sursaut les habitants de
la rue morgue

mme espanaye et sa fille vêtus de leurs toilettes de nuit étaient
sans doute occupées à ranger quelques papiers dans le coffret de fer
dont il a été fait mention et qui avait été traîné au milieu de la
chambre il était ouvert et tout son contenu était éparpillé sur le
parquet les victimes avaient sans doute le dos tourné à la fenêtre et
à en juger par le temps qui écoula entre invasion de la bête et les
premiers cris il est probable elles ne aperçurent pas tout de
suite le claquement du volet a pu être vraisemblablement attribué au
vent

quand le matelot regarda dans la chambre le terrible animal avait
empoigné mme espanaye par ses cheveux qui étaient épars et elle
peignait et il agitait le rasoir autour de sa figure en imitant les
gestes un barbier la fille était par terre immobile elle était
évanouie les cris et les efforts de la vieille dame pendant lesquels
les cheveux lui furent arrachés de la tête eurent pour effet de changer
en fureur les dispositions probablement pacifiques de
un coup rapide de son bras musculeux il sépara presque la tête du
corps la vue du sang transforma sa fureur en frénésie il grinçait des
dents il lançait du feu par les yeux il se jeta sur le corps de la
jeune personne il lui ensevelit ses griffes dans la gorge et les y
laissa à ce elle fût morte ses yeux égarés et sauvages
tombèrent en ce moment sur le chevet du lit duquel il put
apercevoir la face de son maître paralysée par horreur

la furie de la bête qui sans aucun doute se souvenait du terrible
fouet se changea immédiatement en frayeur sachant bien elle avait
mérité un châtiment elle semblait vouloir cacher les traces sanglantes
de son action et bondissait à travers la chambre dans un accès
agitation nerveuse bousculant et brisant les meubles à chacun de ses
mouvements et arrachant les matelas du lit finalement elle empara
du corps de la fille et le poussa dans la cheminée dans la posture où
elle fut trouvée puis de celui de la vieille dame elle précipita la
tête la première à travers la fenêtre

comme le singe approchait de la fenêtre avec son fardeau tout mutilé
le matelot épouvanté se baissa et se laissant couler le long de la
chaîne sans précautions il enfuit tout un trait jusque chez lui
redoutant les conséquences de cette atroce boucherie et dans sa
terreur abandonnant volontiers tout souci de la destinée de son
les voix entendues par les gens de escalier étaient ses
exclamations horreur et effroi mêlées aux glapissements diaboliques
de la bête

je ai presque rien à ajouter était sans doute
échappé de la chambre par la chaîne du paratonnerre juste avant que la
porte fût enfoncée en passant par la fenêtre il avait évidemment
refermée il fut rattrapé plus tard par le propriétaire lui qui le
vendit pour un bon prix au jardin des plantes

lebon fut immédiatement relâché après que nous eûmes raconté toutes les
circonstances de affaire assaisonnées de quelques commentaires de
dupin dans le cabinet même du préfet de police ce fonctionnaire
quelque bien disposé il fût envers mon ami ne pouvait pas absolument
déguiser sa mauvaise humeur en voyant affaire prendre cette tournure
et se laissa aller à un ou deux sarcasmes sur la manie des personnes qui
se mêlaient de ses fonctions

—laissez parler dit dupin qui avait pas jugé à propos de
répliquer laissez jaser cela allégera sa conscience je suis
content de avoir battu sur son propre terrain néanmoins il ait
pas pu débrouiller ce mystère il y a nullement lieu de en étonner
et cela est moins singulier il ne le croit car en vérité notre ami
le préfet est un peu trop fin pour être profond sa science a pas de
base elle est tout en tête et a pas de corps comme les portraits de
la déesse laverna —ou si vous aimez mieux tout en tête et en épaules
comme une morue mais après tout est un brave homme je adore
particulièrement pour un merveilleux genre de cant auquel il doit sa
réputation de génie je veux parler de sa manie de nier ce qui est et
expliquer ce qui est pas






nil sapientiae odiosius acumine nimio 



étais à paris en … après une sombre et orageuse soirée automne
je jouissais de la double volupté de la méditation et une pipe écume
de mer en compagnie de mon ami dupin dans sa petite bibliothèque ou
cabinet étude rue dunot n° au troisième faubourg
pendant une bonne heure nous avions gardé le silence chacun de nous
pour le premier observateur venu aurait paru profondément et
exclusivement occupé des tourbillons frisés de fumée qui chargeaient
atmosphère de la chambre pour mon compte je discutais en
certains points qui avaient été dans la première partie de la soirée
objet de notre conversation je veux parler de affaire de la rue
morgue et du mystère relatif à assassinat de marie roget je rêvais
donc à espèce analogie qui reliait ces deux affaires quand la porte
de notre appartement ouvrit et donna passage à notre vieille
connaissance à g … le préfet de police de paris

nous lui souhaitâmes cordialement la bienvenue car homme avait son
côté charmant comme son côté méprisable et nous ne avions pas vu
depuis quelques années comme nous étions assis dans les ténèbres dupin
se leva pour allumer une lampe mais il se rassit et en fit rien en
entendant g … dire il était venu pour nous consulter ou plutôt pour
demander opinion de mon ami relativement à une affaire qui lui avait
causé une masse embarras

—si est un cas qui demande de la réflexion observa dupin
abstenant allumer la mèche nous examinerons plus convenablement
dans les ténèbres

—voilà encore une de vos idées bizarres dit le préfet qui avait la
manie appeler bizarres toutes les choses situées au delà de sa
compréhension et qui vivait ainsi au milieu une immense légion de
bizarreries

est ma foi vrai dit dupin en présentant une pipe à notre
visiteur et roulant vers lui un excellent fauteuil

—et maintenant quel est le cas embarrassant demandai espère
bien que ce est pas encore dans le genre assassinat

—oh non rien de pareil le fait est que affaire est vraiment
et je ne doute pas que nous ne puissions nous en tirer fort
bien nous mêmes mais ai pensé que dupin ne serait pas fâché
apprendre les détails de cette affaire parce elle est
excessivement bizarre

—simple et bizarre dit dupin

—mais oui et cette expression est pourtant pas exacte un ou
autre si vous aimez mieux le fait est que nous avons été tous
fortement embarrassés par cette affaire car toute simple elle est
elle nous déroute complètement

est la simplicité même de la chose qui vous induit en
erreur dit mon ami

—quel nous dites là répliqua le préfet en riant de bon
cœur

le mystère est un peu trop clair dit dupin

—oh bonté du ciel qui a jamais ouï parler une idée pareille

—un peu trop évident

—ha ha —ha ha —oh oh criait notre hôte qui se divertissait
profondément oh dupin vous me ferez mourir de joie voyez

—et enfin demandai quelle est la chose en question

—mais je vous la dirai répliqua le préfet en lâchant une longue
solide et contemplative bouffée de fumée et établissant dans son
fauteuil je vous la dirai en peu de mots mais avant de commencer
vous avertir que est une affaire qui demande le plus grand
secret et que je perdrais le poste que occupe si
on savait que je ai confiée à qui que ce soit

—commencez dis

—ou ne commencez pas dit dupin

est bien je commence ai été informé personnellement et en
lieu un certain document de la plus grande importance
avait été soustrait dans les appartements royaux on sait quel est
individu qui a volé cela est hors de doute on a vu en emparer
on sait aussi que ce document est toujours en sa possession

—comment sait cela demanda dupin

—cela est clairement déduit de la nature du document et de la
de certains résultats qui surgiraient immédiatement il
sortait des mains du voleur en autres termes il était employé en
vue du but que celui doit évidemment se proposer

—veuillez être un peu plus clair dis

—eh bien irai à vous dire que ce papier confère à son
détenteur un certain pouvoir dans un certain lieu où ce pouvoir est
une valeur inappréciable —le préfet raffolait du cant diplomatique

—je continue à ne rien comprendre dit dupin

—rien vraiment allons ce document révélé à un troisième personnage
dont je tairai le nom mettrait en question honneur une personne du
plus haut rang et voilà ce qui donne au détenteur du document un
ascendant sur illustre personne dont honneur et la sécurité sont
ainsi mis en péril

—mais cet ascendant interrompis dépend de ceci le voleur sait
que la personne volée connaît son voleur qui oserait …

—le voleur dit g … est d … qui ose tout ce qui est indigne un
homme aussi bien que ce qui est digne de lui le procédé du vol a été
aussi ingénieux que hardi le document en question une lettre pour
être franc a été reçu par la personne volée pendant elle était seule
dans le boudoir royal pendant elle le lisait elle fut soudainement
interrompue par entrée de illustre personnage à qui elle désirait
particulièrement le cacher après avoir essayé en vain de le jeter
rapidement dans un tiroir elle fut obligée de le déposer tout ouvert
sur une table la lettre toutefois était retournée la suscription en
dessus et le contenu étant ainsi caché elle attira pas attention
sur ces entrefaites arriva le ministre d … son œil de lynx perçoit
immédiatement le papier reconnaît écriture de la suscription
remarque embarras de la personne à qui elle était adressée et pénètre
son secret

« après avoir traité quelques affaires expédiées tambour battant à sa
manière habituelle il tire de sa poche une lettre à peu près semblable
à la lettre en question ouvre fait semblant de la lire et la place
juste à côté de autre il se remet à causer pendant un quart heure
environ des affaires publiques À la longue il prend congé et met la
main sur la lettre à laquelle il a aucun droit la personne volée le
vit mais naturellement osa pas attirer attention sur ce fait en
présence du troisième personnage qui était à son côté le ministre
décampa laissant sur la table sa propre lettre une lettre sans
importance

—ainsi dit dupin en se tournant à moitié vers moi voilà précisément
le cas demandé pour rendre ascendant complet le voleur sait que la
personne volée connaît son voleur

—oui répliqua le préfet et depuis quelques mois il a été largement
usé dans un but politique de empire conquis par ce stratagème et
à un point fort dangereux la personne volée est de jour en jour
plus convaincue de la nécessité de retirer sa lettre mais
naturellement cela ne peut pas se faire ouvertement enfin poussée au
désespoir elle a chargé de la commission

—il était pas possible je suppose dit dupin dans une auréole de
fumée de choisir ou même imaginer un agent plus sagace

—vous me flattez répliqua le préfet mais il est bien possible on
ait conçu de moi quelque opinion de ce genre

—il est clair dis comme vous avez remarqué que la lettre est
toujours entre les mains du ministre puisque est le fait de la
possession et non usage de la lettre qui crée ascendant avec
usage ascendant évanouit

est vrai dit g … et est après cette conviction que ai
marché mon premier soin a été de faire une recherche minutieuse à
hôtel du ministre et là mon principal embarras fut de chercher à
son insu tout étais en garde contre le danger il y
aurait eu à lui donner un motif de soupçonner notre dessein

—mais dis vous êtes tout à fait à votre affaire dans ces espèces
investigations la police parisienne a pratiqué la chose plus une
fois

—oh sans doute —et est pourquoi avais bonne espérance les
habitudes du ministre me donnaient ailleurs un grand avantage il est
souvent absent de chez lui toute la nuit ses domestiques ne sont pas
nombreux ils couchent à une certaine distance de appartement de leur
maître et comme ils sont napolitains avant tout ils mettent de la
bonne volonté à se laisser enivrer ai comme vous savez des clefs
avec lesquelles je puis ouvrir toutes les chambres et tous les cabinets
de paris pendant trois mois il ne est pas passé une nuit dont je
aie employé la plus grande partie à fouiller en personne hôtel
d … mon honneur y est intéressé et pour vous confier un grand secret
la récompense est énorme aussi je ai abandonné les recherches que
lorsque ai été pleinement convaincu que le voleur était encore plus
fin que moi je crois que ai scruté tous les coins et recoins de la
maison dans lesquels il était possible de cacher un papier

—mais ne serait pas possible insinuai que bien que la lettre
fût au pouvoir du ministre —elle y est indubitablement —il eût
cachée ailleurs que dans sa propre maison

—cela est guère possible dit dupin la situation particulière
actuelle des affaires de la cour spécialement la nature de intrigue
dans laquelle d … a pénétré comme on sait font de efficacité
immédiate du document —de la possibilité de le produire à la
minute —un point une importance presque égale à sa possession

—la possibilité de le produire dis

—ou si vous aimez mieux de annihiler dit dupin

est vrai remarquai le papier est donc évidemment dans hôtel
quant au cas où il serait sur la personne même du ministre nous le
considérons comme tout à fait hors de question

—absolument dit le préfet je ai fait arrêter deux fois par de faux
voleurs et sa personne a été scrupuleusement fouillée sous mes propres
yeux

—vous auriez pu vous épargner cette peine dit dupin … est pas
absolument fou je présume et dès lors il a dû prévoir ces
comme choses naturelles

—pas absolument fou est vrai dit g … —toutefois est un
poëte ce qui je crois en est pas fort éloigné

est vrai dit dupin après avoir longuement et pensivement poussé la
fumée de sa pipe écume bien que je me sois rendu moi coupable de
certaine rapsodie

—voyons dis racontez les détails précis de votre recherche

—le fait est que nous avons pris notre temps et que nous avons cherché
partout ai une vieille expérience de ces sortes affaires nous
avons entrepris la maison de chambre en chambre nous avons consacré à
chacune les nuits de toute une semaine nous avons abord examiné les
meubles de chaque appartement nous avons ouvert tous les tiroirs
possibles et je présume que vous ignorez pas que pour un agent de
police bien dressé un tiroir secret est une chose qui existe pas
tout homme qui dans une perquisition de cette nature permet à un
tiroir secret de lui échapper est une brute la besogne est si facile
il y a dans chaque pièce une certaine quantité de volumes et de surfaces
dont on peut se rendre compte nous avons pour cela des règles exactes
la cinquième partie une ligne ne peut pas nous échapper

« après les chambres nous avons pris les sièges les coussins ont été
sondés avec ces longues et fines aiguilles que vous avez vu employer
nous avons enlevé les dessus des tables

—et pourquoi

—quelquefois le dessus une table ou de toute autre pièce
ameublement analogue est enlevé par une personne qui désire cacher
quelque chose elle creuse le pied de la table objet est déposé dans
la cavité et le dessus replacé on se sert de la même manière des
montants un lit

—mais ne pourrait pas deviner la cavité par auscultation
demandai

—pas le moins du monde si en déposant objet on a eu soin de
entourer une bourre de coton suffisante ailleurs dans notre cas
nous étions obligés de procéder sans bruit

—mais vous avez pas pu défaire —vous avez pas pu démonter toutes
les pièces ameublement dans lesquelles on aurait pu cacher un dépôt de
la façon dont vous parlez une lettre peut être roulée en une spirale
ressemblant beaucoup par sa forme et son volume à une grosse
aiguille à tricoter et être ainsi insérée dans un bâton de chaise par
exemple avez démonté toutes les chaises

—non certainement mais nous avons fait mieux nous avons examiné les
bâtons de toutes les chaises de hôtel et même les jointures de toutes
les pièces de ameublement à aide un puissant microscope il y
avait eu la moindre trace un désordre récent nous aurions
infailliblement découvert à instant un seul grain de poussière causée
par la vrille par exemple nous aurait sauté aux yeux comme une pomme
la moindre altération dans la colle —un simple bâillement dans les
jointures aurait suffi pour nous révéler la cachette

—je présume que vous avez examiné les glaces entre la glace et le
planchéiage et que vous avez fouillé les lits et les courtines des
lits aussi bien que les rideaux et les tapis

—naturellement et quand nous eûmes absolument passé en revue tous les
articles de ce genre nous avons examiné la maison nous avons
divisé la totalité de sa surface en compartiments que nous avons
numérotés pour être sûrs de en omettre aucun nous avons fait de
chaque pouce carré objet un nouvel examen au microscope et nous y
avons compris les deux maisons adjacentes

—les deux maisons adjacentes écriai vous avez dû vous donner
bien du mal

—oui ma foi mais la récompense offerte est énorme

—dans les maisons comprenez le sol

—le sol est partout pavé de briques comparativement cela ne nous a
pas donné grand mal nous avons examiné la mousse entre les briques
elle était intacte

—vous avez sans doute visité les papiers de d … et les livres de la
bibliothèque

—certainement nous avons ouvert chaque paquet et chaque article nous
avons pas seulement ouvert les livres mais nous les avons parcourus
feuillet par feuillet ne nous contentant pas de les secouer simplement
comme font plusieurs de nos officiers de police nous avons aussi mesuré
épaisseur de chaque reliure avec la plus exacte minutie et nous avons
appliqué à chacune la curiosité jalouse du microscope si on avait
récemment inséré quelque chose dans une des reliures il eût été
absolument impossible que le fait échappât à notre observation cinq ou
six volumes qui sortaient des mains du relieur ont été soigneusement
sondés longitudinalement avec les aiguilles

—vous avez exploré les parquets sous les tapis

—sans doute nous avons enlevé chaque tapis et nous avons examiné les
planches au microscope

—et les papiers des murs

—aussi

—vous avez visité les caves

—nous avons visité les caves

—ainsi dis vous avez fait fausse route et la lettre est pas
dans hôtel comme vous le supposiez

—je crains que vous ayez raison dit le préfet et vous maintenant
dupin que me conseillez de faire

—faire une perquisition complète

est absolument inutile répliqua g … aussi sûr que je vis la
lettre est pas dans hôtel

—je ai pas de meilleur conseil à vous donner dit dupin vous avez
sans doute un signalement exact de la lettre

—oh oui et ici le préfet tirant un agenda se mit à nous lire à
haute voix une description minutieuse du document perdu de son aspect
intérieur et spécialement de extérieur peu de temps après avoir fini
la lecture de cette description cet excellent homme prit congé de nous
plus accablé et esprit plus complètement découragé que je ne avais
vu alors environ un mois après il nous fit une seconde visite
et nous trouva occupés à peu près de la même façon il prit une pipe et
un siège et causa de choses et autres À la longue je lui dis

—eh bien mais g … et votre lettre volée je présume à la fin
vous vous êtes résigné à comprendre que ce est pas une petite besogne
que enfoncer le ministre

—que le diable emporte ai pourtant recommencé cette perquisition
comme dupin me avait conseillé mais comme je en doutais a été
peine perdue

—de combien est la récompense offerte vous nous avez dit … demanda
dupin

—mais … elle est … une récompense vraiment magnifique —je
ne veux pas vous dire au juste combien mais une chose que je vous
dirai est que je engagerais bien à payer de ma bourse cinquante
mille francs à celui qui pourrait me trouver cette lettre le fait est
que la chose devient de jour en jour plus urgente et la récompense a
été doublée récemment mais en vérité on la triplerait que je ne
pourrais faire mon devoir mieux que je ai fait

—mais … oui … dit dupin en traînant ses paroles au milieu des
bouffées de sa pipe je crois … réellement g … que vous avez pas
fait … tout votre possible … vous êtes pas allé au fond de la
question vous pourriez faire … un peu plus je pense du moins hein

—comment dans quel sens

—mais … une bouffée de fumée vous pourriez … bouffée sur
bouffée —prendre conseil en cette matière hein — trois bouffées de
fumée —vous rappelez histoire on raconte abernethy

—non au diable votre abernethy

—assurément au diable si cela vous amuse —or donc une fois un
certain riche fort avare conçut le dessein de soutirer à abernethy une
consultation médicale dans ce but il entama avec lui au milieu une
société une conversation ordinaire à travers laquelle il insinua au
médecin son propre cas comme celui un individu imaginaire

—nous supposerons dit avare que les symptômes sont tels et tels
maintenant docteur que lui conseilleriez de prendre

—que prendre dit abernethy mais prendre conseil à coup sûr

—mais dit le préfet un peu décontenancé je suis tout disposé à
prendre conseil et à payer pour cela je donnerais vraiment cinquante
mille francs à quiconque me tirerait affaire

—dans ce cas répliqua dupin ouvrant un tiroir et en tirant un livre
de mandats vous pouvez aussi bien me faire un bon pour la somme
susdite quand vous aurez signé je vous remettrai votre lettre

je fus stupéfié quant au préfet il semblait absolument foudroyé
pendant quelques minutes il resta muet et immobile regardant mon ami
la bouche béante avec un air incrédule et des yeux qui semblaient lui
sortir de la tête enfin il parut revenir un peu à lui il saisit une
plume et après quelques hésitations le regard ébahi et vide il
remplit et signa un bon de cinquante mille francs et le tendit à dupin
la table ce dernier examina soigneusement et le serra dans
son portefeuille puis ouvrant un pupitre il en tira une lettre et la
donna au préfet notre fonctionnaire agrippa dans une parfaite agonie
de joie ouvrit une main tremblante jeta un coup sur son
contenu puis attrapant précipitamment la porte se rua sans plus de
cérémonie hors de la chambre et de la maison sans avoir prononcé une
syllabe depuis le moment où dupin avait prié de remplir le mandat

quand il fut parti mon ami entra dans quelques explications

—la police parisienne dit est excessivement habile dans son
métier ses agents sont persévérants ingénieux rusés et possèdent à
fond toutes les connaissances que requièrent spécialement leurs
fonctions aussi quand g … nous détaillait son mode de perquisition
dans hôtel d … avais une entière confiance dans ses talents et
étais sûr il avait fait une investigation pleinement suffisante
dans le cercle de sa spécialité

—dans le cercle de sa spécialité dis

—oui dit dupin les mesures adoptées étaient pas seulement les
meilleures dans espèce elles furent aussi poussées à une absolue
perfection si la lettre avait été cachée dans le rayon de leur
investigation ces gaillards auraient trouvée cela ne fait pas pour
moi ombre un doute

je me contentai de rire mais dupin semblait avoir dit cela fort
sérieusement

—donc les mesures continua étaient bonnes dans espèce et
admirablement exécutées elles avaient pour défaut être inapplicables
au cas et à homme en question il y a tout un ordre de moyens
singulièrement ingénieux qui sont pour le préfet une sorte de lit de
procuste sur lequel il adapte et garrotte tous ses plans mais il erre
sans cesse par trop de profondeur ou par trop de superficialité pour le
cas en question et plus un écolier raisonnerait mieux que lui

« ai connu un enfant de huit ans dont infaillibilité au jeu de pair
ou impair faisait admiration universelle ce jeu est simple on y joue
avec des billes un des joueurs tient dans sa main un certain nombre
de ses billes et demande à autre « pair ou non » si celui devine
juste il gagne une bille il se trompe il en perd une enfant dont
je parle gagnait toutes les billes de école naturellement il avait
un mode de divination lequel consistait dans la simple observation et
dans appréciation de la finesse de ses adversaires supposons que son
adversaire soit un parfait nigaud et levant sa main fermée lui
demande « pair ou impair » notre écolier répond « impair » et il a
perdu mais à la seconde épreuve il gagne car il se dit en lui
« le niais avait mis pair la première fois et toute sa ruse ne va à
lui faire mettre impair à la seconde je dirai donc « impair » il dit
« impair » et il gagne

« maintenant avec un adversaire un peu moins simple il aurait raisonné
ainsi « ce garçon voit que dans le premier cas ai dit « impair » et
dans le second il se proposera est la première idée qui se
présentera à lui —une simple variation de pair à impair comme a fait le
premier bêta mais une seconde réflexion lui dira que est là un
changement trop simple et finalement il se décidera à mettre pair comme
la première fois —je dirai donc « pair » il dit « pair » et gagne
maintenant ce mode de raisonnement de notre écolier que ses camarades
appellent la chance —en dernière analyse est que est

est simplement dis une identification de intellect de notre
raisonnement avec celui de son adversaire

est cela même dit dupin et quand je demandai à ce petit garçon
par quel moyen il effectuait cette parfaite identification qui faisait
tout son succès il me fit la réponse suivante

« —quand je veux savoir à quel point un est circonspect ou
stupide à quel point il est bon ou méchant ou quelles sont
actuellement ses pensées je compose mon visage après le sien aussi
exactement que possible et attends alors pour savoir quels pensers ou
quels sentiments naîtront dans mon esprit ou dans mon cœur comme pour
appareiller et correspondre avec ma physionomie »

« cette réponse de écolier enfonce de beaucoup toute la profondeur
sophistique attribuée à la rochefoucauld à la bruyère à machiavel et à
campanella

—et identification de intellect du raisonneur avec celui de son
adversaire dépend si je vous comprends bien de exactitude avec
laquelle intellect de adversaire est apprécié

—pour la valeur pratique est en effet la condition répliqua dupin
et si le préfet et toute sa bande se sont trompés si souvent est
abord faute de cette identification en second lieu par une
appréciation inexacte ou plutôt par la de
intelligence avec laquelle ils se mesurent ils ne voient que leurs
propres idées ingénieuses et quand ils cherchent quelque chose de
caché ils ne pensent aux moyens dont ils se seraient servis pour le
cacher ils ont fortement raison en cela que leur propre ingéniosité est
une représentation fidèle de celle de la foule mais quand il se trouve
un malfaiteur particulier dont la finesse diffère en espèce de la
leur ce malfaiteur naturellement les roule

« cela ne manque jamais quand son astuce est de la leur et
cela arrive même quand elle est ils ne
varient pas leur système investigation tout au plus quand ils sont
incités par quelque cas insolite —par quelque récompense
extraordinaire —ils exagèrent et poussent à outrance leurs vieilles
routines mais ils ne changent rien à leurs principes

« dans le cas de d … par exemple a fait pour changer le
système opération est que est que toutes ces perforations
ces fouilles ces sondes cet examen au microscope cette division des
surfaces en pouces carrés numérotés est que tout cela si ce
est pas exagération dans son application un des principes ou de
plusieurs principes investigation qui sont basés sur un ordre idées
relatif à ingéniosité humaine et dont le préfet a pris habitude
dans la longue routine de ses fonctions

« ne voyez pas il considère comme chose démontrée que tous les
hommes qui veulent cacher une lettre se servent —si ce est
précisément un trou fait à la vrille dans le pied une chaise —au
moins de quelque trou de quelque coin tout à fait singulier dont ils
ont puisé invention dans le même registre idées que le trou fait
avec une vrille

« et ne voyez pas aussi que des cachettes aussi originales ne sont
employées que dans des occasions ordinaires et ne sont adoptées que par
des intelligences ordinaires car dans tous les cas objets cachés
cette manière ambitieuse et torturée de cacher objet est dans le
principe présumable et présumée ainsi la découverte ne dépend
nullement de la perspicacité mais simplement du soin de la patience et
de la résolution des chercheurs mais quand le cas est important ou
ce qui revient au même aux yeux de la police quand la récompense est
considérable on voit toutes ces belles qualités échouer
infailliblement vous comprenez maintenant ce que je voulais dire en
affirmant que si la lettre volée avait été cachée dans le rayon de la
perquisition de notre préfet —en autres termes si le principe
inspirateur de la cachette avait été compris dans les principes du
préfet —il eût infailliblement découverte cependant ce
fonctionnaire a été complètement mystifié et la cause première
originelle de sa défaite gît dans la supposition que le ministre est
un fou parce il est fait une réputation de poëte tous les fous
sont poëtes est la manière de voir du préfet —et il est coupable
que une fausse distribution du terme moyen en inférant de là que tous
les poëtes sont fous

—mais est vraiment le poëte demandai je sais ils sont deux
frères et ils se sont fait tous deux une réputation dans les lettres
le ministre je crois a écrit un livre fort remarquable sur le calcul
différentiel et intégral il est le mathématicien et non pas le poëte

—vous vous trompez je le connais fort bien il est poëte et
mathématicien comme poëte et mathématicien il a dû raisonner juste
comme simple mathématicien il aurait pas raisonné du tout et se
serait ainsi mis à la merci du préfet

—une pareille opinion dis est faite pour étonner elle est
démentie par la voix du monde entier vous avez pas intention de
mettre à néant idée mûrie par plusieurs siècles la raison
mathématique est depuis longtemps regardée comme la raison par
excellence

il y a à parier répliqua dupin en citant chamfort que toute idée
politique toute convention reçue est une sottise car elle a convenu au
plus grand nombre les mathématiciens —je vous accorde cela —ont fait
de leur mieux pour propager erreur populaire dont vous parlez et qui
bien elle ait été propagée comme vérité en est pas moins une
parfaite erreur par exemple ils nous ont avec un art digne une
meilleure cause accoutumés à appliquer le terme analyse aux opérations
algébriques les français sont les premiers coupables de cette tricherie
scientifique mais si on reconnaît que les termes de la langue ont
une réelle importance —si les mots tirent leur valeur de leur
application —oh alors je concède analyse traduit algèbre à peu
près comme en latin ambitus signifie ambition religio
religion ou homines honesti la classe des gens honorables

—je vois dis que vous allez vous faire une querelle avec un bon
nombre algébristes de paris —mais continuez

—je conteste la validité et conséquemment les résultats une raison
cultivée par tout procédé spécial autre que la logique abstraite je
conteste particulièrement le raisonnement tiré de étude des
mathématiques les mathématiques sont la science des formes et des
qualités le raisonnement mathématique est autre que la simple logique
appliquée à la forme et à la quantité la grande erreur consiste à
supposer que les vérités on nomme purement algébriques sont des
vérités abstraites ou générales et cette erreur est si énorme que je
suis émerveillé de unanimité avec laquelle elle est accueillie les
axiomes mathématiques ne sont pas des axiomes une vérité générale ce
qui est vrai un rapport de forme ou de quantité est souvent une grosse
erreur relativement à la morale par exemple dans cette dernière
science il est faux que la somme des fractions soit
égale au tout de même en chimie axiome a tort dans appréciation
une force motrice il a également tort car deux moteurs chacun étant
une puissance donnée ont pas nécessairement quand ils sont
associés une puissance égale à la somme de leurs puissances prises
séparément il y a une foule autres vérités mathématiques qui ne sont
des vérités que dans des limites de rapport mais le mathématicien
argumente incorrigiblement après ses vérités finies comme si elles
étaient une application générale et absolue —valeur que ailleurs le
monde leur attribue bryant dans sa mythologie
mentionne une source analogue erreurs quand il dit que bien que
personne ne croie aux fables du paganisme cependant nous nous oublions
sans cesse au point en tirer des déductions comme si elles
étaient des réalités vivantes il y a ailleurs chez nos algébristes
qui sont des païens de certaines fables païennes auxquelles
on ajoute foi et dont on a tiré des conséquences non pas tant par une
absence de mémoire que par un incompréhensible trouble du cerveau bref
je ai jamais rencontré de pur mathématicien en qui on pût avoir
confiance en dehors de ses racines et de ses équations je en ai pas
connu un seul qui ne tînt pas clandestinement pour article de foi que
est absolument et inconditionnellement égal à q dites à un
de ces messieurs en matière expérience si cela vous amuse que vous
croyez à la possibilité de cas où ne serait pas absolument égal
à q et quand vous lui aurez fait comprendre ce que vous voulez dire
mettez hors de sa portée et le plus lestement possible car sans
aucun doute il essayera de vous assommer

« je veux dire continua dupin pendant que je me contentais de rire de
ses dernières observations que si le ministre avait été un
mathématicien le préfet aurait pas été dans la nécessité de me
souscrire ce billet je le connaissais pour un mathématicien et un
poëte et avais pris mes mesures en raison de sa capacité et en
tenant compte des circonstances où il se trouvait placé je savais que
était un homme de cour et un intrigant déterminé je réfléchis un
pareil homme devait indubitablement être au courant des pratiques de la
police Évidemment il devait avoir prévu—et événement a
prouvé—les qui lui ont été préparés je me dis il avait
prévu les perquisitions secrètes dans son hôtel ces fréquentes absences
nocturnes que notre bon préfet avait saluées comme des adjuvants
positifs de son futur succès je les regardais simplement comme des
ruses pour faciliter les libres recherches de la police et lui persuader
plus facilement que la lettre était pas dans hôtel je sentais aussi
que toute la série idées relatives aux principes invariables de
action policière dans le cas de perquisition —idées que je vous
expliquerai tout à heure non sans quelque peine —je sentais dis
que toute cette série idées avait dû nécessairement se dérouler dans
esprit du ministre

« cela devait impérativement le conduire à dédaigner toutes les cachettes
vulgaires cet homme ne pouvait être assez faible pour ne pas deviner
que la cachette la plus compliquée la plus profonde de son hôtel
serait aussi peu secrète une antichambre ou une armoire pour les
yeux les sondes les vrilles et les microscopes du préfet enfin je
voyais il avait dû viser nécessairement à la simplicité il y
avait pas été induit par un goût naturel vous vous rappelez sans doute
avec quels éclats de rire le préfet accueillit idée que exprimai
dans notre première entrevue à savoir que si le mystère embarrassait
si fort était en raison de son absolue simplicité

—oui dis je me rappelle parfaitement son hilarité je croyais
vraiment il allait tomber dans des attaques de nerfs

—le monde matériel continua dupin est plein analogies exactes avec
immatériel et est ce qui donne une couleur de vérité à ce dogme de
rhétorique une métaphore ou une comparaison peut fortifier un
argument aussi bien embellir une description

« le principe de la force inertie par exemple semble identique dans
les deux natures physique et métaphysique un gros corps est plus
difficilement mis en mouvement un petit et sa quantité de mouvement
est en proportion de cette difficulté voilà qui est aussi positif que
cette proposition analogue les intellects une vaste capacité qui
sont en même temps plus impétueux plus constants et plus accidentés
dans leur mouvement que ceux un degré inférieur sont ceux qui se
meuvent le moins aisément et qui sont les plus embarrassés hésitation
quand ils se mettent en marche autre exemple avez jamais remarqué
quelles sont les enseignes de boutique qui attirent le plus attention

—je ai jamais songé à cela dis

—il existe reprit dupin un jeu de divination on joue avec une
carte géographique un des joueurs prie un de deviner un mot
donné un nom de ville de rivière État ou empire enfin un mot
quelconque compris dans étendue bigarrée et embrouillée de la carte
une personne novice dans le jeu cherche en général à embarrasser ses
adversaires en leur donnant à deviner des noms écrits en caractères
imperceptibles mais les adeptes du jeu choisissent des mots en gros
caractères qui étendent un bout de la carte à autre ces mots
comme les enseignes et les affiches à lettres énormes échappent à
observateur par le fait même de leur excessive évidence et ici
oubli matériel est précisément analogue à inattention morale un
esprit qui laisse échapper les considérations trop palpables évidentes
à la banalité et importunité mais est là un cas à ce il
semble un peu ou de intelligence du préfet il
a jamais cru probable ou possible que le ministre eût déposé sa lettre
juste sous le nez du monde entier comme pour mieux empêcher un individu
quelconque de apercevoir

« mais plus je réfléchissais à audacieux au distinctif et brillant
esprit de d … —à ce fait il avait dû toujours avoir le document
sous la main pour en faire immédiatement usage si besoin était —et à
cet autre fait que après la démonstration décisive fournie par le
préfet ce document était pas caché dans les limites une
perquisition ordinaire et en règle —plus je me sentais convaincu que le
ministre pour cacher sa lettre avait eu recours à expédient le plus
ingénieux du monde le plus large qui était de ne pas même essayer de
la cacher

« pénétré de ces idées ajustai sur mes yeux une paire de lunettes
vertes et je me présentai un beau matin comme par hasard à hôtel du
ministre je trouve d … chez lui bâillant flânant musant et se
prétendant accablé un suprême ennui d … est homme le
plus réellement énergique qui soit mais est seulement
quand il est sûr de être vu de personne

« pour être pas en reste avec lui je me plaignais de la faiblesse de
mes yeux et de la nécessité de porter des lunettes mais derrière ces
lunettes inspectais soigneusement et minutieusement tout
appartement en faisant semblant être tout à la conversation de mon
hôte

« je donnai une attention spéciale à un vaste bureau auprès duquel il
était assis et sur lequel gisaient des lettres diverses et
autres papiers avec un ou deux instruments de musique et quelques
livres après un long examen fait à loisir je y vis rien qui pût
exciter particulièrement mes soupçons

« À la longue mes yeux en faisant le tour de la chambre tombèrent sur
un misérable orné de clinquant et suspendu par un ruban
bleu crasseux à un petit bouton de cuivre du manteau de la
cheminée ce qui avait trois ou quatre compartiments
contenait cinq ou six cartes de visite et une lettre unique cette
dernière était fortement salie et chiffonnée elle était presque
déchirée en deux par le milieu comme si on avait eu abord intention
de la déchirer entièrement ainsi on fait un objet sans valeur
mais on avait vraisemblablement changé idée elle portait un large
sceau noir avec le chiffre de d … très en évidence et était adressée
au ministre la suscription était une écriture de femme
on avait jetée négligemment et même à ce il semblait
assez dédaigneusement dans un des compartiments supérieurs du


« À peine eus jeté un coup sur cette lettre que je conclus que
était celle dont étais en quête Évidemment elle était par son
aspect absolument différente de celle dont le préfet nous avait lu une
description si minutieuse ici le sceau était large et noir avec le
chiffre de d … dans autre il était petit et rouge avec les armes
ducales de la famille s … ici la suscription était une écriture
menue et féminine dans autre adresse portant le nom une
personne royale était une écriture hardie décidée et caractérisée
les deux lettres ne se ressemblaient en un point la dimension mais
le caractère excessif de ces différences fondamentales en somme la
saleté état déplorable du papier fripé et déchiré qui
contredisaient les véritables habitudes de d … si méthodique et qui
dénonçaient intention de dérouter un indiscret en lui offrant toutes
les apparences un document sans valeur —tout cela en y ajoutant la
situation imprudente du document mis en plein sous les yeux de tous les
visiteurs et concordant ainsi exactement avec mes conclusions
antérieures —tout cela dis était fait pour corroborer décidément
les soupçons de un venu avec le parti pris du soupçon

« je prolongeai ma visite aussi longtemps que possible et tout en
soutenant une discussion avec le ministre sur un point que je
savais être pour lui un intérêt toujours nouveau je gardais
invariablement mon attention braquée sur la lettre tout en faisant cet
examen je réfléchissais sur son aspect extérieur et sur la manière dont
elle était arrangée dans le et à la longue je tombai sur
une découverte qui mit à néant le léger doute qui pouvait me rester
encore en analysant les bords du papier je remarquai ils étaient
plus éraillés que nature ils présentaient aspect cassé un papier
dur qui ayant été plié et foulé par le couteau à papier a été replié
dans le sens inverse mais dans les mêmes plis qui constituaient sa
forme première cette découverte me suffisait il était clair pour moi
que la lettre avait été retournée comme un gant repliée et recachetée
je souhaitai le bonjour au ministre et je pris soudainement congé de
lui en oubliant une tabatière en or sur son bureau

« le matin suivant je vins pour chercher ma tabatière et nous reprîmes
la conversation de la veille mais pendant que la
discussion engageait une détonation comme un coup de
pistolet se fit entendre sous les fenêtres de hôtel et fut suivie
des cris et des vociférations une foule épouvantée d … se précipita
vers une fenêtre ouvrit et regarda dans la rue en même temps
allai droit au je pris la lettre je la mis dans ma
poche et je la remplaçai par une autre une espèce de
quant à extérieur que avais soigneusement préparé chez moi —en
contrefaisant le chiffre de d … à aide un sceau de mie de pain

« le tumulte de la rue avait été causé par le caprice insensé un homme
armé un fusil il avait déchargé son arme au milieu une foule de
femmes et enfants mais comme elle était pas chargée à balle on
prit ce drôle pour un lunatique ou un ivrogne et on lui permit de
continuer son chemin quand il fut parti d … se retira de la fenêtre
où je avais suivi immédiatement après être assuré de la précieuse
lettre peu instants après je lui dis adieu le prétendu fou était un
homme payé par moi

—mais quel était votre but demandai à mon ami en remplaçant la
lettre par une contrefaçon eût pas été plus simple dès votre
première visite de vous en emparer sans autres précautions et de vous
en aller

… répliqua dupin est capable de tout et de plus est un homme
solide ailleurs il a dans son hôtel des serviteurs à sa dévotion si
avais fait extravagante tentative dont vous parlez je ne serais pas
sorti vivant de chez lui le bon peuple de paris aurait plus entendu
parler de moi mais à part ces considérations avais un but
particulier vous connaissez mes sympathies politiques dans cette
affaire agis comme partisan de la dame en question

voilà mois que le ministre la tient en son pouvoir est elle
maintenant qui le tient il ignore que la lettre est plus chez
lui et il va vouloir procéder à son chantage habituel il va donc
infailliblement opérer lui et du premier coup sa ruine politique
sa chute ne sera pas moins précipitée que ridicule on parle fort
lestement du facilis descensus averni mais en matière escalades on
peut dire ce que la catalani disait du chant il est plus facile de
monter que de descendre dans le cas présent je ai aucune sympathie
pas même de pitié pour celui qui va descendre d … est le vrai
monstrum horrendum —un homme de génie sans principes je vous avoue
cependant que je ne serais pas fâché de connaître le caractère exact de
ses pensées quand mis au défi par celle que le préfet appelle une
certaine personne il sera réduit à ouvrir la lettre que ai laissée
pour lui dans son

—comment est que vous y avez mis quelque chose de particulier

—eh mais il ne a pas semblé tout à fait convenable de laisser
intérieur en blanc —cela aurait eu air une insulte une fois à
vienne d … a joué un vilain tour et je lui dis un ton tout à fait
gai que je en souviendrais aussi comme je savais il éprouverait
une certaine curiosité relativement à la personne par qui il se trouvait
joué je pensai que ce serait vraiment dommage de ne pas lui laisser un
indice quelconque il connaît fort bien mon écriture et ai copié tout
au beau milieu de la page blanche ces mots

 … un dessein si funeste 
il est digne atrée est digne de thyeste 

vous trouverez cela dans atrée de crébillon






oh oh est que cela ce garçon a une folie dans les jambes il a
été mordu par la tarentule
tout de travers


il y a quelques années je me liai intimement avec un william
legrand il était une ancienne famille protestante et jadis il avait
été riche mais une série de malheurs avait réduit à la misère pour
éviter humiliation de ses désastres il quitta la la
ville de ses aïeux et établit sa demeure dans île de sullivan près
charleston dans la caroline du sud

cette île est des plus singulières elle est guère composée que de
sable de mer et a environ trois milles de long en largeur elle a
jamais plus un quart de mille elle est séparée du continent par une
crique à peine visible qui filtre à travers une masse de roseaux et de
vase rendez habituel des poules eau la végétation comme on
peut le supposer est pauvre ou pour ainsi dire naine on y trouve
pas arbres une certaine dimension vers extrémité occidentale à
endroit où élèvent le fort moultrie et quelques misérables bâtisses
de bois habitées pendant été par les gens qui fuient les poussières et
les fièvres de charleston on rencontre il est vrai le palmier nain
sétigère mais toute île à exception de ce point occidental et un
espace triste et blanchâtre qui borde la mer est couverte épaisses
broussailles de myrte odoriférant si estimé par les horticulteurs
anglais arbuste y monte souvent à une hauteur de quinze ou vingt
pieds il y forme un taillis presque impénétrable et charge atmosphère
de ses parfums

au plus profond de ce taillis non loin de extrémité orientale de
île de la plus éloignée legrand était bâti
une petite hutte il occupait quand pour la première fois et par
hasard je fis sa connaissance cette connaissance mûrit bien vite en
amitié —car il y avait certes dans le cher reclus de quoi exciter
intérêt et estime je vis il avait reçu une forte éducation
heureusement servie par des facultés spirituelles peu communes mais
il était infecté de misanthropie et sujet à de malheureuses
alternatives enthousiasme et de mélancolie bien il eût chez lui
beaucoup de livres il en servait rarement ses principaux amusements
consistaient à chasser et à pêcher ou à flâner sur la plage et à
travers les myrtes en quête de coquillages et échantillons
entomologiques —sa collection aurait pu faire envie à un swammerdam
dans ces excursions il était ordinairement accompagné par un vieux
nègre nommé jupiter qui avait été affranchi avant les revers de la
famille mais on avait pu décider ni par menaces ni par promesses
à abandonner son jeune massa will il considérait comme son droit de
le suivre partout il est pas improbable que les parents de legrand
jugeant que celui avait la tête un peu dérangée se soient appliqués
à confirmer jupiter dans son obstination dans le but de mettre une
espèce de gardien et de surveillant auprès du fugitif

sous la latitude de île de sullivan les hivers sont rarement
rigoureux et est un événement quand au déclin de année le feu
devient indispensable cependant vers le milieu octobre il y
eut une journée un froid remarquable juste avant le coucher du
soleil je me frayais un chemin à travers les taillis vers la hutte de
mon ami que je avais pas vu depuis quelques semaines je demeurais
alors à charleston à une distance de neuf milles de île et les
facilités pour aller et revenir étaient bien moins grandes
en arrivant à la hutte je frappai selon mon habitude
et ne recevant pas de réponse je cherchai la clef où je savais elle
était cachée ouvris la porte et entrai un beau feu flambait dans
le foyer était une surprise et à coup sûr une des plus agréables
je me débarrassai de mon paletot —je traînai un fauteuil auprès des
bûches pétillantes et attendis patiemment arrivée de mes hôtes

peu après la tombée de la nuit ils arrivèrent et me firent un accueil
tout à fait cordial jupiter tout en riant une oreille à autre se
donnait du mouvement et préparait quelques poules eau pour le souper
legrand était dans une de ses crises enthousiasme —car de quel
autre nom appeler cela il avait trouvé un bivalve inconnu formant
un genre nouveau et mieux encore il avait chassé et attrapé avec
assistance de jupiter un scarabée il croyait tout à fait nouveau
et sur lequel il désirait avoir mon opinion le lendemain matin

—et pourquoi pas ce soir demandai en me frottant les mains devant
la flamme et envoyant mentalement au diable toute la race des
scarabées

—ah si avais seulement su que vous étiez ici dit legrand mais il y
a si longtemps que je ne vous ai vu et comment pouvais deviner que
vous me rendriez visite justement cette nuit en revenant au logis ai
rencontré le lieutenant g … du fort et je lui ai
prêté le scarabée de sorte il vous sera impossible de le voir avant
demain matin restez ici cette nuit et enverrai jupiter le chercher
au lever du soleil est bien la plus ravissante chose de la création

—quoi le lever du soleil

—eh non que diable —le scarabée il est une brillante couleur
or —gros à peu près comme une grosse noix avec deux taches un noir
de jais à une extrémité du dos et une troisième un peu plus allongée
à autre les antennes sont …

—il y a pas du tout étain sur lui massa will je vous le
parie interrompit jupiter le scarabée est un scarabée or or
massif un bout à autre dedans et partout excepté les ailes —je
ai jamais vu de ma vie un scarabée à moitié aussi lourd

est bien mettons que vous ayez raison jup répliqua legrand un peu
plus vivement à ce il me sembla que ne le comportait la situation
est une raison pour laisser brûler les poules la couleur de
insecte —et il se tourna vers moi —suffirait en vérité à rendre
plausible idée de jupiter vous avez jamais vu un éclat métallique
plus brillant que celui de ses élytres mais vous ne pourrez en juger
que demain matin en attendant essayerai de vous donner une idée de
sa forme

tout en parlant il assit à une petite table sur laquelle il y avait
une plume et de encre mais pas de papier il chercha dans un tiroir
mais en trouva pas

importe dit à la fin cela suffira

et il tira de la poche de son gilet quelque chose qui me fit effet
un morceau de vieux vélin fort sale et il fit dessus une espèce de
croquis à la plume pendant ce temps avais gardé ma place auprès du
feu car avais toujours quand son dessin fut achevé il me
le passa sans se lever comme je le recevais de sa main un fort
grognement se fit entendre suivi un grattement à la porte jupiter
ouvrit et un énorme appartenant à legrand se précipita
dans la chambre sauta sur mes épaules et accabla de caresses car je
étais fort occupé de lui dans mes visites précédentes quand il eut
fini ses gambades je regardai le papier et pour dire la vérité je me
trouvai passablement intrigué par le dessin de mon ami

—oui dis après avoir contemplé quelques minutes est là un
étrange scarabée je le confesse il est nouveau pour moi je ai
jamais rien vu approchant à moins que ce ne soit un crâne ou une tête
de mort à quoi il ressemble plus aucune autre chose il ait
jamais été donné examiner

—une tête de mort répéta legrand ah oui il y a un peu de cela sur
le papier je comprends les deux taches noires supérieures font les
yeux et la plus longue qui est plus bas figure une bouche est
pas ailleurs la forme générale est ovale …

est cela dis mais je crains legrand que vous ne
soyez pas attendrai que aie vu la bête elle pour
me faire une idée quelconque de sa physionomie

—fort bien je ne sais comment cela se fait dit un peu piqué je
dessine assez joliment ou du moins je le devrais —car ai eu de bons
maîtres et je me flatte de être pas tout à fait une brute

—mais alors mon cher camarade dis vous plaisantez ceci est un
crâne fort passable je puis même dire que est un crâne parfait
après toutes les idées reçues relativement à cette partie de
ostéologie et votre scarabée serait le plus étrange de tous les
scarabées du monde il ressemblait à ceci nous pourrions établir
quelque petite superstition naissante je présume que vous
nommerez votre insecte scarabaeus caput hominis ou quelque chose
approchant il y a dans les livres histoire naturelle beaucoup
appellations de ce genre —mais où sont les antennes dont vous
parliez

—les antennes dit legrand qui échauffait inexplicablement vous
devez voir les antennes en suis sûr je les ai faites aussi
distinctes elles le sont dans original et je présume que cela est
bien suffisant

—À la bonne heure dis mettons que vous les ayez faites toujours
est vrai que je ne les vois pas

et je lui tendis le papier sans ajouter aucune remarque ne voulant pas
le pousser à bout mais étais fort étonné de la tournure que affaire
avait prise sa mauvaise humeur intriguait —et quant au croquis de
insecte il y avait positivement pas antennes visibles et
ensemble ressemblait à y méprendre à image ordinaire une tête
de mort

il reprit son papier un air maussade et il était au moment de le
froisser sans doute pour le jeter dans le feu quand son regard étant
tombé par hasard sur le dessin toute son attention y parut enchaînée
en un instant son visage devint un rouge intense puis excessivement
pâle pendant quelques minutes sans bouger de sa place il continua à
examiner minutieusement le dessin À la longue il se leva prit une
chandelle sur la table et alla asseoir sur un coffre à autre
extrémité de la chambre il recommença à examiner curieusement le
papier le tournant dans tous les sens néanmoins il ne dit rien et sa
conduite me causait un étonnement extrême mais je jugeai prudent de
exaspérer par aucun commentaire sa mauvaise humeur croissante enfin
il tira de la poche de son habit un portefeuille y serra soigneusement
le papier et déposa le tout dans un pupitre il ferma à clef il
revint dès lors à des allures plus calmes mais son premier enthousiasme
avait totalement disparu il avait air plutôt concentré que boudeur À
mesure que la soirée avançait il absorbait de plus en plus dans sa
rêverie et aucune de mes saillies ne put en arracher primitivement
avais eu intention de passer la nuit dans la cabane comme avais
déjà fait plus une fois mais en voyant humeur de mon hôte je
jugeai plus convenable de prendre congé il ne fit aucun effort pour me
retenir mais quand je partis il me serra la main avec une cordialité
encore plus vive que de coutume

un mois environ après cette aventure —et durant cet intervalle je
avais pas entendu parler de legrand —je reçus à charleston une visite
de son serviteur jupiter je avais jamais vu le bon vieux nègre si
complètement abattu et je fus pris de la crainte il ne fût arrivé à
mon ami quelque sérieux malheur

—eh bien jup dis quoi de neuf comment va ton maître

—dame pour dire la vérité massa il ne va pas aussi bien il
devrait

—pas bien vraiment je suis navré apprendre cela mais de quoi se
plaint

—ah voilà la question il ne se plaint jamais de rien mais il est
tout de même bien malade

—bien malade jupiter —eh que ne disais cela tout de suite est
au lit

—non non il est pas au lit il est bien nulle part —voilà
justement où le soulier me blesse ai esprit au sujet
du pauvre massa will

—jupiter je voudrais bien comprendre quelque chose à tout ce que tu me
racontes là tu dis que ton maître est malade ne a pas dit de
quoi il souffre

—oh massa est bien inutile de se creuser la tête massa will dit
il a absolument rien —mais alors pourquoi donc en va
deçà et delà tout pensif les regards sur son chemin la tête basse
les épaules voûtées et pâle comme une oie et pourquoi donc fait
toujours et toujours des chiffres

—il fait quoi jupiter

—il fait des chiffres avec des signes sur une ardoise —les signes les
plus bizarres que aie jamais vus je commence à avoir peur tout de
même il faut que aie toujours un œil braqué sur lui rien que sur
lui autre jour il a échappé avant le lever du soleil et il a
décampé pour toute la sainte journée avais coupé un bon bâton exprès
pour lui administrer une correction de tous les diables quand il
reviendrait mais je suis si bête que je en ai pas eu le courage il
a air si malheureux

—ah vraiment —eh bien après tout je crois que tu as mieux fait
être indulgent pour le pauvre garçon il ne faut pas lui donner le
fouet jupiter —il est pas en état de le supporter —mais
ne peux pas te faire une idée de ce qui a occasionné cette maladie
ou plutôt ce changement de conduite lui est arrivé quelque chose de
fâcheux depuis que je vous ai vus

—non massa il est rien arrivé de fâcheux depuis lors —mais avant
cela —oui en ai peur était le jour même que vous étiez

—comment que veux dire

—eh massa je veux parler du scarabée voilà tout

—du quoi

—du scarabée … —je suis sûr que massa will a été mordu quelque part à
la tête par ce scarabée or

—et quelle raison as jupiter pour faire une pareille supposition

—il a bien assez de pinces pour cela massa et une bouche aussi je
ai jamais vu un scarabée aussi endiablé —il attrape et mord tout ce
qui approche massa will avait abord attrapé mais il a bien
vite lâché je vous assure est alors sans doute il a été mordu
la mine de ce scarabée et sa bouche ne me plaisaient guère
certes —aussi je ne voulus pas le prendre avec mes doigts mais je pris
un morceau de papier et empoignai le scarabée dans le papier je
enveloppai donc dans le papier avec un petit morceau de papier dans
la bouche —voilà comment je y pris

—et tu penses donc que ton maître a été réellement mordu par le
scarabée et que cette morsure a rendu malade

—je ne pense rien du tout —je le sais pourquoi donc rêve
toujours or si ce est parce il a été mordu par le scarabée or
en ai déjà entendu parler de ces scarabées or

—mais comment sais il rêve or

—comment je le sais parce il en parle même en dormant —voilà
comment je le sais

—au fait jupiter tu as raison mais à quelle bienheureuse
circonstance dois honneur de ta visite

—que voulez dire massa

apportes un message de legrand

—non massa je vous apporte une lettre que voici

et jupiter me tendit un papier où je lus

« mon cher

« pourquoi donc ne vous ai pas vu depuis si longtemps espère que
vous avez pas été assez enfant pour vous formaliser une petite
brusquerie de ma part mais non —cela est par trop improbable

« depuis que je vous ai vu ai eu un grand sujet inquiétude ai
quelque chose à vous dire mais à peine sais comment vous le dire
sais même si je vous le dirai

« je ai pas été tout à fait bien depuis quelques jours et le pauvre
vieux jupiter ennuie insupportablement par toutes ses bonnes
intentions et attentions le croiriez il avait autre jour
préparé un gros bâton à effet de me châtier pour lui avoir échappé et
avoir passé la journée seul au milieu des collines sur le continent
je crois vraiment que ma mauvaise mine a seule sauvé de la bastonnade

« je ai rien ajouté à ma collection depuis que nous nous sommes vus

« revenez avec jupiter si vous le pouvez sans trop inconvénients
venez venez je désire vous voir ce soir pour affaire grave je vous
assure que est de la plus haute importance

« votre tout dévoué

« »

il y avait dans le ton de cette lettre quelque chose qui me causa une
forte inquiétude ce style différait absolument du style habituel de
legrand À quoi diable rêvait quelle nouvelle lubie avait pris
possession de sa trop excitable cervelle quelle affaire de si haute
importance pouvait avoir à accomplir le rapport de jupiter ne
présageait rien de bon je tremblais que la pression continue de
infortune eût à la longue singulièrement dérangé la raison de mon
ami sans hésiter un instant je me préparai donc à accompagner le
nègre

en arrivant au quai je remarquai une faux et trois bêches toutes
également neuves qui gisaient au fond du bateau dans lequel nous
allions nous embarquer

est que tout cela signifie jupiter demandai

—Ça est une faux massa et des bêches

—je le vois bien mais est que tout cela fait ici

—massa will a dit acheter pour lui cette faux et ces bêches à la
ville et je les ai payées bien cher cela nous coûte un argent de tous
les diables

—mais au nom de tout ce il y a de mystérieux est que ton
massa will a à faire de faux et de bêches

—vous en demandez plus que je ne sais lui massa en sait pas
davantage le diable emporte si je en suis pas convaincu mais tout
cela vient du scarabée

voyant que je ne pouvais tirer aucun éclaircissement de jupiter dont
tout entendement paraissait absorbé par le scarabée je descendis dans
le bateau et je déployai la voile une belle et forte brise nous poussa
bien vite dans la petite anse au nord du fort moultrie et après une
promenade de deux milles environ nous arrivâmes à la hutte il était à
peu près trois heures de legrand nous attendait avec une
vive impatience il me serra la main avec un empressement nerveux qui
alarma et renforça mes soupçons naissants son visage était une
pâleur spectrale et ses yeux naturellement fort enfoncés brillaient
un éclat surnaturel après quelques questions relatives à sa santé je
lui demandai ne trouvant rien de mieux à dire si le lieutenant g …
lui avait enfin rendu son scarabée

—oh oui répliqua en rougissant beaucoup je le lui ai repris le
lendemain matin pour rien au monde je ne me séparerais de ce scarabée
savez bien que jupiter a tout à fait raison à son égard

—en quoi demandai avec un triste pressentiment dans le cœur

—en supposant que est un scarabée or véritable

il dit cela avec un sérieux profond qui me fit indiciblement mal

—ce scarabée est destiné à faire ma fortune continua avec un
sourire de triomphe à me réintégrer dans mes possessions de famille
est donc étonnant que je le tienne en si haut prix puisque la
fortune a jugé bon de me octroyer je ai à en user
convenablement et arriverai à or dont il est indice
jupiter

—quoi le scarabée massa aime mieux avoir rien à démêler avec le
scarabée vous saurez bien le prendre

legrand se leva avec un air grave et imposant et alla me
chercher insecte sous un globe de verre où il était déposé était un
superbe scarabée inconnu à cette époque aux naturalistes et qui devait
avoir un grand prix au point de vue scientifique il portait à une des
extrémités du dos deux taches noires et rondes et à autre une tache
de forme allongée les élytres étaient excessivement durs et luisants et
avaient positivement aspect de or bruni insecte était
remarquablement lourd et tout bien considéré je ne pouvais pas trop
blâmer jupiter de son opinion mais que legrand entendît avec lui sur
ce sujet voilà ce il était impossible de comprendre et quand il
se serait agi de ma vie je aurais pas trouvé le mot de énigme

—je vous ai envoyé chercher dit un ton magnifique quand eus
achevé examiner insecte je vous ai envoyé chercher pour vous
demander conseil et assistance dans accomplissement des vues de la
destinée et du scarabée …

—mon cher legrand écriai en interrompant vous êtes
certainement pas bien et vous feriez beaucoup mieux de prendre quelques
précautions vous allez vous mettre au lit et je resterai auprès de
vous quelques jours à ce que vous soyez rétabli vous avez la
fièvre et …

—tâtez mon pouls dit

je le tâtai et pour dire la vérité je ne trouvai pas le plus léger
symptôme de fièvre

—mais vous pourriez bien être malade sans avoir la fièvre
pour cette fois seulement de faire le médecin avec vous
avant toute chose allez vous mettre au lit ensuite …

—vous vous trompez interrompit je suis aussi bien que je puis
espérer de être dans état excitation que endure si réellement
vous voulez me voir tout à fait bien vous soulagerez cette excitation

—et que faut faire pour cela

est très facile jupiter et moi nous partons pour une expédition
dans les collines sur le continent et nous avons besoin de aide
une personne en qui nous puissions absolument nous fier vous êtes
cette personne unique que notre entreprise échoue ou réussisse
excitation que vous voyez en moi maintenant sera également apaisée

ai le vif désir de vous servir en toute chose répliquai mais
prétendez dire que cet infernal scarabée ait quelque rapport avec
votre expédition dans les collines

—oui certes

—alors legrand il est impossible de coopérer à une entreprise aussi
parfaitement absurde

en suis fâché —car il nous faudra tenter affaire à
nous seuls

—À vous seuls ah le malheureux est fou à coup sûr —mais voyons
combien de temps durera votre absence

—probablement toute la nuit nous allons partir immédiatement et dans
tous les cas nous serons de retour au lever du soleil

—et vous me promettez sur votre honneur que ce caprice passé et
affaire du scarabée—bon dieu —vidée à votre satisfaction vous
rentrerez au logis et que vous y suivrez exactement mes prescriptions
comme celles de votre médecin

—oui je vous le promets et maintenant partons car nous avons pas
de temps à perdre

accompagnai mon ami le cœur gros À quatre heures nous nous mîmes
en route legrand jupiter le chien et moi jupiter prit la faux et les
bêches il insista pour en charger plutôt à ce il me parut par
crainte de laisser un de ces instruments dans la main de son maître que
par excès de zèle et de complaisance il était ailleurs une humeur
de chien et ces mots damné scarabée furent les seuls qui lui
échappèrent tout le long du voyage avais pour ma part la charge de
deux lanternes sourdes quant à legrand il était contenté du
scarabée il portait attaché au bout un morceau de ficelle et
il faisait tourner autour de lui tout en marchant avec des airs de
magicien quand observais ce symptôme suprême de démence dans mon
pauvre ami je pouvais à peine retenir mes larmes je pensai toutefois
il valait mieux épouser sa fantaisie au moins pour le moment ou
à ce que je pusse prendre quelques mesures énergiques avec chance
de succès cependant essayais mais fort inutilement de le sonder
relativement au but de expédition il avait réussi à me persuader de
accompagner et semblait désormais peu disposé à lier conversation sur
un sujet une si maigre importance À toutes mes questions il ne
daignait répondre que par un « nous verrons bien »

nous traversâmes dans un esquif la crique à la pointe de île et
grimpant sur les terrains montueux de la rive opposée nous nous
dirigeâmes vers le à travers un pays horriblement sauvage et
désolé où il était impossible de découvrir la trace un pied humain
legrand suivait sa route avec décision arrêtant seulement de temps en
temps pour consulter certaines indications il paraissait avoir
laissées lui dans une occasion précédente

nous marchâmes ainsi deux heures environ et le soleil était au moment
de se coucher quand nous entrâmes dans une région infiniment plus
sinistre que tout ce que nous avions vu alors était une espèce
de plateau au sommet une montagne affreusement escarpée couverte de
bois de la base au sommet et semée énormes blocs de pierre qui
semblaient éparpillés sur le sol et dont plusieurs se seraient
infailliblement précipités dans les vallées inférieures sans le secours
des arbres contre lesquels ils appuyaient de profondes ravines
irradiaient dans diverses directions et donnaient à la scène un
caractère de solennité plus lugubre

la naturelle sur laquelle nous étions grimpés était si
profondément encombrée de ronces que nous vîmes bien que sans la faux
il nous eût été impossible de nous frayer un passage jupiter après
les ordres de son maître commença à nous éclaircir un chemin au
pied un tulipier gigantesque qui se dressait en compagnie de huit ou
dix chênes sur la et les surpassait tous ainsi que tous
les arbres que avais vus alors par la beauté de sa forme et de
son feuillage par immense développement de son branchage et par la
majesté générale de son aspect quand nous eûmes atteint cet arbre
legrand se tourna vers jupiter et lui demanda il se croyait capable
y grimper le pauvre vieux parut légèrement étourdi par cette
question et resta quelques instants sans répondre cependant il
approcha de énorme tronc en fit lentement le tour et examina avec
une attention minutieuse quand il eut achevé son examen il dit
simplement

—oui massa jup a pas vu arbre où il ne puisse grimper

—alors monte allons allons et rondement car il fera bientôt trop
noir pour voir ce que nous faisons

où faut monter massa demanda jupiter

—grimpe abord sur le tronc et puis je te dirai quel chemin tu dois
suivre —ah un instant —prends ce scarabée avec toi

—le scarabée massa will —le scarabée or cria le nègre reculant de
frayeur pourquoi donc faut que je porte avec moi ce scarabée sur
arbre que je sois damné si je le fais

—jup si vous avez peur vous un grand nègre un gros et fort nègre
de toucher à un petit insecte mort et inoffensif eh bien vous pouvez
emporter avec cette ficelle —mais si vous ne emportez pas avec
vous une manière ou une autre je serai dans la cruelle nécessité de
vous fendre la tête avec cette bêche

—mon dieu est il y a donc massa dit jup que la honte
rendait évidemment plus complaisant il faut toujours que vous cherchiez
noise à votre vieux nègre est une farce voilà tout moi avoir peur
du scarabée je en soucie bien du scarabée

et il prit avec précaution extrême bout de la corde et maintenant
insecte aussi loin de sa personne que les circonstances le
permettaient il se mit en devoir de grimper à arbre

dans sa jeunesse le tulipier ou liriodendron tulipiferum le plus
magnifique des forestiers américains a un tronc singulièrement lisse et
élève souvent à une grande hauteur sans pousser de branches
latérales mais quand il arrive à sa maturité écorce devient rugueuse
et inégale et de petits rudiments de branches se manifestent en grand
nombre sur le tronc aussi escalade dans le cas actuel était
beaucoup plus difficile en apparence en réalité embrassant de son
mieux énorme cylindre avec ses bras et ses genoux empoignant avec les
mains des pousses appuyant ses pieds nus sur les autres
jupiter après avoir failli tomber une ou deux fois se hissa à la
longue à la première grande fourche et sembla dès lors regarder
la besogne comme virtuellement accomplie en effet le risque principal
de entreprise avait disparu bien que le brave nègre se trouvât à
soixante ou pieds du sol

—de quel côté faut que aille maintenant massa will demanda

—suis toujours la plus grosse branche celle de ce côté dit legrand

le nègre lui obéit promptement et apparemment sans trop de peine il
monta monta toujours plus haut de sorte à la fin sa personne
rampante et ramassée disparut dans épaisseur du feuillage il était
tout à fait invisible alors sa voix lointaine se fit entendre il
criait

où faut monter encore

—À quelle hauteur es demanda legrand

—si haut si haut répliqua le nègre que je peux voir le ciel à
travers le sommet de arbre

—ne occupe pas du ciel mais fais attention à ce que je te dis
regarde le tronc et compte les branches de toi de ce côté
combien de branches as passées

—une deux trois quatre cinq ai passé cinq grosses branches
massa de ce

—alors monte encore une branche

au bout de quelques minutes sa voix se fit entendre de nouveau il
annonçait il avait atteint la septième branche

—maintenant jup cria legrand en proie à une agitation manifeste il
faut que tu trouves le moyen de avancer sur cette branche aussi loin
que tu pourras si tu vois quelque chose de singulier tu me le diras

dès lors les quelques doutes que avais essayé de conserver
relativement à la démence de mon pauvre ami disparurent complètement je
ne pouvais plus ne pas le considérer comme frappé aliénation mentale
et je commençai à inquiéter sérieusement des moyens de le ramener au
logis pendant que je méditais sur ce que avais de mieux à faire la
voix de jupiter se fit entendre de nouveau

ai bien peur de aventurer un peu loin sur cette branche est
une branche morte presque dans toute sa longueur

—tu dis bien que est une branche morte jupiter cria legrand une
voix tremblante émotion

—oui massa morte comme un vieux clou de porte est une affaire
faite —elle est bien morte tout à fait sans vie

—au nom du ciel que faire demanda legrand qui semblait en proie à un
vrai désespoir

—que faire dis heureux de saisir occasion pour placer un mot
raisonnable retourner au logis et nous aller coucher allons
venez —soyez gentil mon camarade —il se fait tard et puis
souvenez de votre promesse

—jupiter criait sans écouter le moins du monde entends

—oui massa will je vous entends parfaitement

—entame donc le bois avec ton couteau et si tu le trouves bien
pourri

—pourri massa assez pourri répliqua bientôt le nègre mais pas aussi
pourri il pourrait être je pourrais aventurer un peu plus sur la
branche mais moi seul

—toi seul est que tu veux dire

—je veux parler du scarabée il est bien lourd le scarabée si je le
lâchais abord la branche porterait bien sans casser le poids un
nègre tout seul

—infernal coquin cria legrand qui avait air fort soulagé quelles
sottises me chantes là si tu laisses tomber insecte je te tords
le cou fais attention jupiter —tu entends est pas

—oui massa ce est pas la peine de traiter comme ça un pauvre nègre

—eh bien maintenant si tu te hasardes sur la branche
aussi loin que tu pourras le faire sans danger et sans lâcher le
scarabée je te ferai cadeau un dollar argent aussitôt que tu seras
descendu

y vais massa will y voilà répliqua lestement le nègre je suis
presque au bout

—au bout cria legrand veux dire que tu es au bout de
cette branche

—je suis bientôt au bout massa —oh oh oh seigneur dieu
miséricorde y a sur arbre

—eh bien cria legrand au comble de la joie est il y a

—eh ce est rien un crâne un a laissé sa tête sur
arbre et les corbeaux ont becqueté toute la viande

—un crâne dis —comment est attaché à la
branche est qui le retient

—oh il tient bien —mais il faut voir —ah est une drôle de chose
sur ma parole —il y a un gros clou dans le crâne qui le retient à
arbre

—bien maintenant jupiter fais exactement ce que je vais te dire —tu
entends

—oui massa

—fais bien attention —trouve gauche du crâne

—oh oh voilà qui est drôle il y a pas gauche du tout

—maudite stupidité sais distinguer ta main droite de ta main
gauche

—oui je sais —je sais tout cela ma main gauche est celle avec
laquelle je fends le bois

—sans doute tu es gaucher et ton œil gauche est du même côté que ta
main gauche maintenant je suppose tu peux trouver gauche du
crâne ou la place où était gauche as trouvé

il y eut ici une longue pause enfin le nègre demanda

gauche du crâne est aussi du même côté que la main gauche du
crâne —mais le crâne a pas de mains du tout —cela ne fait rien ai
trouvé gauche —voilà gauche que faut faire
maintenant

—laisse filer le scarabée à travers aussi loin que la ficelle peut
aller mais prends bien garde de lâcher le bout de la corde

—voilà qui est fait massa will était chose facile de faire passer
le scarabée par le trou —tenez voyez descendre

pendant tout ce dialogue la personne de jupiter était restée invisible
mais insecte il laissait filer apparaissait maintenant au bout de
la ficelle et brillait comme une boule or bruni aux derniers rayons
du soleil couchant dont éclairaient encore faiblement
éminence où nous étions placés le scarabée en descendant émergeait
des branches et si jupiter avait laissé tomber il serait tombé à
nos pieds legrand prit immédiatement la faux et éclaircit un espace
circulaire de trois ou quatre yards de diamètre juste de
insecte et ayant achevé cette besogne ordonna à jupiter de lâcher
la corde et de descendre de arbre

avec un soin scrupuleux mon ami enfonça dans la terre une cheville à
endroit précis où le scarabée était tombé et tira de sa poche un
ruban à mesurer il attacha par un bout à endroit du tronc de
arbre qui était le plus près de la cheville le déroula à la
cheville et continua ainsi à le dérouler dans la direction donnée par
ces deux points —la cheville et le tronc à la distance de
cinquante pieds pendant ce temps jupiter nettoyait les ronces avec la
faux au point ainsi trouvé il enfonça une seconde cheville il prit
comme centre et autour duquel il décrivit grossièrement un cercle de
quatre pieds de diamètre environ il empara alors une bêche en
donna une à jupiter une à moi et nous pria de creuser aussi vivement
que possible

pour parler franchement je avais jamais eu beaucoup de goût pour un
pareil amusement et dans le cas présent je en serais bien
volontiers passé car la nuit avançait et je me sentais passablement
fatigué de exercice que avais déjà pris mais je ne voyais aucun
moyen de y soustraire et je tremblais de troubler par un refus la
prodigieuse sérénité de mon pauvre ami si avais pu compter sur aide
de jupiter je aurais pas hésité à ramener par la force notre fou chez
lui mais je connaissais trop bien le caractère du vieux nègre pour
espérer son assistance dans le cas une lutte personnelle avec son
maître et dans importe quelle circonstance je ne doutais pas que
legrand eût le cerveau infecté de une des innombrables
superstitions du sud relatives aux trésors enfouis et que cette
imagination eût été confirmée par la trouvaille du scarabée ou
même par obstination de jupiter à soutenir que était un
scarabée or véritable un esprit tourné à la folie pouvait bien se
laisser entraîner par de pareilles suggestions surtout quand elles
accordaient avec ses idées favorites préconçues puis je me rappelais
le discours du pauvre garçon relativement au scarabée indice de sa
fortune tout étais cruellement tourmenté et embarrassé
mais enfin je résolus de faire contre mauvaise fortune bon cœur et
bêcher de bonne volonté pour convaincre mon visionnaire le plus tôt
possible par une démonstration oculaire de inanité de ses rêveries

nous allumâmes les lanternes et nous attaquâmes notre besogne avec un
ensemble et un zèle dignes une cause plus rationnelle et comme la
lumière tombait sur nos personnes et nos outils je ne pus empêcher de
songer que nous composions un groupe vraiment pittoresque et que si
quelque intimes était tombé par hasard au milieu de nous nous lui
serions apparus comme faisant une besogne bien étrange et bien suspecte

nous creusâmes ferme deux heures durant nous parlions peu notre
principal embarras était causé par les aboiements du chien qui prenait
un intérêt excessif à nos travaux À la longue il devint tellement
turbulent que nous craignîmes il ne donnât alarme à quelques
rôdeurs du voisinage —ou plutôt était la grande appréhension de
legrand —car pour mon compte je me serais réjoui de toute
interruption qui aurait permis de ramener mon vagabond à la maison À
la fin le vacarme fut étouffé grâce à jupiter qui élançant hors du
trou avec un air furieusement décidé musela la gueule de animal avec
une de ses bretelles et puis retourna à sa tâche avec un petit rire de
triomphe

les deux heures écoulées nous avions atteint une profondeur de cinq
pieds et aucun indice de trésor ne se montrait nous fîmes une pause
générale et je commençai à espérer que la farce touchait à sa fin
cependant legrand quoique évidemment essuya le front
un air pensif et reprit sa bêche notre trou occupait déjà toute
étendue du cercle de quatre pieds de diamètre nous entamâmes
légèrement cette limite et nous creusâmes encore de deux pieds rien
apparut mon chercheur or dont avais sérieusement pitié sauta
enfin du trou avec le plus affreux désappointement écrit sur le visage
et se décida lentement et comme à regret à reprendre son habit il
avait ôté avant de se mettre à ouvrage pour moi je me gardai bien de
faire aucune remarque jupiter à un signal de son maître commença à
rassembler les outils cela fait et le chien étant démuselé nous
reprîmes notre chemin dans un profond silence

nous avions fait une douzaine de pas quand legrand poussant
un terrible juron sauta sur jupiter et empoigna au collet le nègre
stupéfait ouvrit les yeux et la bouche dans toute leur ampleur lâcha
les bêches et tomba sur les genoux

—scélérat criait legrand en faisant siffler les syllabes entre ses
dents infernal noir gredin de noir —parle te dis à
instant et surtout ne prévarique pas —quel est quel est ton œil
gauche

—ah miséricorde massa will est pas là pour sûr mon œil
gauche rugissait jupiter épouvanté plaçant sa main sur organe
droit de la vision et y maintenant avec opiniâtreté du désespoir
comme il eût craint que son maître ne voulût le lui arracher

—je en doutais —je le savais bien hourra vociféra legrand en
lâchant le nègre et en exécutant une série de gambades et de cabrioles
au grand étonnement de son domestique qui en se relevant promenait
sans mot dire ses regards de son maître à moi et de moi à son maître

—allons il nous faut retourner dit celui la partie est pas
perdue

et il reprit son chemin vers le tulipier

—jupiter dit quand nous fûmes arrivés au pied de arbre viens
ici le crâne est cloué à la branche avec la face tournée à
extérieur ou tournée contre la branche

—la face est tournée à extérieur massa de sorte que les corbeaux
ont pu manger les yeux sans aucune peine

—bien alors est par cet œil ou par celui que tu as fait
couler le scarabée

et legrand touchait alternativement les deux yeux de jupiter

—par cet œil massa —par gauche —juste comme vous me
aviez dit

et était encore son œil droit indiquait le pauvre nègre

—allons allons il nous faut recommencer

alors mon ami dans la folie duquel je voyais maintenant ou croyais
voir certains indices de méthode reporta la cheville qui marquait
endroit où le scarabée était tombé à trois pouces vers ouest de sa
première position Étalant de nouveau son cordeau du point le plus
rapproché du tronc à la cheville comme il avait déjà fait et
continuant à étendre en ligne droite à une distance de cinquante
pieds il marqua un nouveau point éloigné de plusieurs yards de
endroit où nous avions précédemment creusé

autour de ce nouveau centre un cercle fut tracé un peu plus large que
le premier et nous nous mîmes derechef à jouer de la bêche étais
effroyablement fatigué mais sans me rendre compte de ce qui
occasionnait un changement dans ma pensée je ne sentais plus une aussi
grande aversion pour le labeur qui était imposé je y intéressais
inexplicablement je dirai plus je me sentais excité y
avait dans toute extravagante conduite de legrand un certain air
délibéré une certaine allure prophétique qui impressionnait
je bêchais ardemment et de temps à autre je me surprenais cherchant
pour ainsi dire des yeux avec un sentiment qui ressemblait à de
attente ce trésor imaginaire dont la vision avait affolé mon
infortuné camarade dans un de ces moments où ces rêvasseries étaient
plus singulièrement emparées de moi et comme nous avions déjà travaillé
une heure et demie à peu près nous fûmes de nouveau interrompus par les
violents hurlements du chien son inquiétude dans le premier cas
était évidemment que le résultat un caprice ou une gaieté folle
mais cette fois elle prenait un ton plus violent et plus caractérisé
comme jupiter efforçait de nouveau de le museler il fit une
résistance furieuse et bondissant dans le trou il se mit à gratter
frénétiquement la terre avec ses griffes en quelques secondes il avait
découvert une masse ossements humains formant deux squelettes
complets et mêlés de plusieurs boutons de métal avec quelque chose qui
nous parut être de la vieille laine pourrie et émiettée un ou deux
coups de bêche firent sauter la lame un grand couteau espagnol nous
creusâmes encore et trois ou quatre pièces de monnaie or et argent
apparurent éparpillées

À cette vue jupiter put à peine contenir sa joie mais la physionomie
de son maître exprima un affreux désappointement il nous supplia
toutefois de continuer nos efforts et à peine avait fini de parler
que je trébuchai et tombai en avant la pointe de ma botte était
engagée dans un gros anneau de fer qui gisait à moitié enseveli sous un
amas de terre fraîche

nous nous remîmes au travail avec une ardeur nouvelle jamais je ai
passé dix minutes dans une aussi vive exaltation durant cet intervalle
nous déterrâmes complètement un coffre de forme oblongue qui à en
juger par sa parfaite conservation et son étonnante dureté avait été
évidemment soumis à quelque procédé de minéralisation au
bichlorure de mercure ce coffre avait trois pieds et demi de long
trois de large et deux et demi de profondeur il était solidement
maintenu par des lames de fer forgé rivées et formant tout autour une
espèce de treillage de chaque côté du coffre près du couvercle
étaient trois anneaux de fer six en tout au moyen desquels six
personnes pouvaient en emparer tous nos efforts réunis ne réussirent
à le déranger légèrement de son lit nous vîmes tout de suite
impossibilité emporter un si énorme poids par bonheur le couvercle
était retenu que par deux verrous que nous fîmes glisser —tremblants
et pantelants anxiété en un instant un trésor une valeur
incalculable épanouit étincelant devant nous les rayons des
lanternes tombaient dans la fosse et faisaient jaillir un amas confus
or et de bijoux des éclairs et des splendeurs qui nous éclaboussaient
positivement les yeux

je essayerai pas de décrire les sentiments avec lesquels je
contemplais ce trésor la stupéfaction comme on peut le supposer
dominait tous les autres legrand paraissait épuisé par son excitation
même et ne prononça que quelques paroles quant à jupiter sa figure
devint aussi mortellement pâle que cela est possible à une figure de
nègre il semblait stupéfié foudroyé bientôt il tomba sur ses genoux
dans la fosse et plongeant ses bras nus dans or au coude il
les y laissa longtemps comme il jouissait des voluptés un bain
enfin il écria avec un profond soupir comme se parlant à lui

—et tout cela vient du scarabée or le joli scarabée or le pauvre
petit scarabée or que injuriais que je calomniais as pas
honte de toi vilain nègre —hein as à répondre

il fallut que je réveillasse pour ainsi dire le maître et le valet et
que je leur fisse comprendre il y avait urgence à emporter le trésor
il se faisait tard et il nous fallait déployer quelque activité si
nous voulions que tout fût en sûreté chez nous avant le jour nous ne
savions quel parti prendre et nous perdions beaucoup de temps en
délibérations tant nous avions les idées en désordre finalement nous
allégeâmes le coffre en enlevant les deux tiers de son contenu et nous
pûmes enfin mais non sans peine encore arracher de son trou les
objets que nous en avions tirés furent déposés parmi les ronces et
confiés à la garde du chien à qui jupiter enjoignit strictement de ne
bouger sous aucun prétexte et de ne pas même ouvrir la bouche à
notre retour alors nous nous mîmes précipitamment en route avec le
coffre nous atteignîmes la hutte sans accident mais après une fatigue
effroyable et à une heure du matin Épuisés comme nous étions nous ne
pouvions immédiatement nous remettre à la besogne eût été dépasser
les forces de la nature nous nous reposâmes à deux heures puis
nous soupâmes enfin nous nous remîmes en route pour les montagnes
munis de trois gros sacs que nous trouvâmes par bonheur dans la hutte
nous arrivâmes un peu avant quatre heures à notre fosse nous nous
partageâmes aussi également que possible le reste du butin et sans
nous donner la peine de combler le trou nous nous remîmes en marche
vers notre case où nous déposâmes pour la seconde fois nos précieux
fardeaux juste comme les premières bandes de aube apparaissaient à
est de la cime des arbres

nous étions absolument brisés mais la profonde excitation actuelle nous
refusa le repos après un sommeil inquiet de trois ou quatre heures
nous nous levâmes comme si nous nous étions concertés pour procéder à
examen du trésor

le coffre avait été rempli aux bords et nous passâmes toute la
journée et la plus grande partie de la nuit suivante à inventorier son
contenu on y avait mis aucune espèce ordre ni arrangement tout y
avait été empilé quand nous eûmes fait soigneusement un
classement général nous nous trouvâmes en possession une fortune qui
dépassait tout ce que nous avions supposé il y avait en espèces plus de
dollars —en estimant la valeur des pièces aussi rigoureusement
que possible après les tables de époque dans tout cela pas une
parcelle argent tout était en or de vieille date et une grande
variété monnaies française espagnole et allemande quelques guinées
anglaises et quelques jetons dont nous avions jamais vu aucun modèle
il y avait plusieurs pièces de monnaie et
mais si usées il nous fut impossible de déchiffrer les inscriptions
aucune monnaie américaine quant à estimation des bijoux ce fut une
affaire un peu plus difficile nous trouvâmes des diamants dont
très beaux et une grosseur singulière —en tout cent
dix dont pas un était petit rubis un éclat remarquable
trois cent dix émeraudes toutes vingt et un saphirs et une
opale toutes ces pierres avaient été arrachées de leurs montures et
jetées dans le coffre quant aux montures dont
nous fîmes une catégorie distincte de autre or elles paraissaient
avoir été broyées à coups de marteau comme pour rendre toute
reconnaissance impossible outre tout cela il y avait une énorme
quantité ornements en or massif —près de deux cents bagues ou boucles
oreilles massives de belles chaînes au nombre de trente si ai
bonne mémoire crucifix et
cinq encensoirs or un grand prix un gigantesque bol à punch en or
orné de feuilles de vigne et de figures de bacchantes largement
ciselées deux poignées épées merveilleusement travaillées et une
foule autres articles plus petits et dont ai perdu le souvenir le
poids de toutes ces valeurs dépassait trois cent cinquante livres et
dans cette estimation ai omis cent montres or
superbes dont trois valaient chacune cinq cents dollars plusieurs
étaient et sans aucune valeur comme pièces horlogerie
les mouvements ayant plus ou moins souffert de action corrosive de la
terre mais toutes étaient magnifiquement ornées de pierreries et les
boîtes étaient un grand prix nous évaluâmes cette nuit le contenu
total du coffre à un million et demi de dollars et lorsque plus tard
nous disposâmes des bijoux et des pierreries —après en avoir gardé
pour notre usage personnel —nous trouvâmes que nous avions
singulièrement le trésor

lorsque nous eûmes enfin terminé notre inventaire et que notre terrible
exaltation fut en grande partie apaisée legrand qui voyait que je
mourais impatience de posséder la solution de cette prodigieuse
énigme entra dans un détail complet de toutes les circonstances qui y
rapportaient

—vous vous rappelez dit le soir où je vous fis passer la grossière
esquisse que avais faite du scarabée vous vous souvenez aussi que je
fus passablement choqué de votre insistance à me soutenir que mon dessin
ressemblait à une tête de mort la première fois que vous lâchâtes cette
assertion je crus que vous plaisantiez ensuite je me rappelai les
taches particulières sur le dos de insecte et je reconnus en
que votre remarque avait en somme quelque fondement toutefois votre
ironie à endroit de mes facultés graphiques irritait car on me
regarde comme un artiste fort passable aussi quand vous me tendîtes le
morceau de parchemin étais au moment de le froisser avec humeur et de
le jeter dans le feu

—vous voulez parler du morceau de papier dis

—non cela avait toute apparence du papier et moi avais
abord supposé que en était mais quand je voulus dessiner dessus
je découvris tout de suite que était un morceau de parchemin
il était fort sale vous vous le rappelez au moment même où
allais le chiffonner mes yeux tombèrent sur le dessin que vous aviez
regardé et vous pouvez concevoir quel fut mon étonnement quand
aperçus image positive une tête de mort à endroit même où
avais cru dessiner un scarabée pendant un moment je me sentis trop
étourdi pour penser avec rectitude je savais que mon croquis différait
de ce nouveau dessin par tous ses détails bien il y eût une certaine
analogie dans le contour général je pris alors une chandelle et
asseyant à autre bout de la chambre je procédai à une analyse plus
attentive du parchemin en le retournant je vis ma propre esquisse sur
le revers juste comme je avais faite ma première impression fut
simplement de la surprise il y avait une analogie réellement
remarquable dans le contour et était une coïncidence singulière que
ce fait de image un crâne inconnue à moi occupant autre côté du
parchemin immédiatement de mon dessin du scarabée —et un
crâne qui ressemblait si exactement à mon dessin non seulement par le
contour mais aussi par la dimension je dis que la singularité de cette
coïncidence me stupéfia positivement pour un instant est effet
ordinaire de ces sortes de coïncidences esprit efforce établir un
rapport une liaison de cause à effet —et se trouvant impuissant à y
réussir subit une espèce de paralysie momentanée mais quand je revins
de cette stupeur je sentis luire en moi par degrés une conviction qui
me frappa bien autrement encore que cette coïncidence je commençai à me
rappeler distinctement positivement il y avait aucun dessin sur
le parchemin quand y fis mon croquis du scarabée en acquis la
parfaite certitude car je me souvins de avoir tourné et retourné en
cherchant endroit le plus propre si le crâne avait été visible je
aurais infailliblement remarqué il y avait réellement là un mystère
que je me sentais incapable de débrouiller mais dès ce moment même il
me sembla voir prématurément poindre une faible lueur dans les régions
les plus profondes et les plus secrètes de mon entendement une espèce
de ver luisant intellectuel une conception embryonnaire de la vérité
dont notre aventure de autre nuit nous a fourni une si splendide
démonstration je me levai décidément et serrant soigneusement le
parchemin je renvoyai toute réflexion ultérieure au moment où je
pourrais être seul

« quand vous fûtes parti et quand jupiter fut bien endormi je me livrai
à une investigation un peu plus méthodique de la chose et abord je
voulus comprendre de quelle manière ce parchemin était tombé dans mes
mains endroit où nous découvrîmes le scarabée était sur la côte du
continent à un mille environ à est de île mais à une petite
distance du niveau de la marée haute quand je en emparai
il me mordit cruellement et je le lâchai jupiter avec sa prudence
accoutumée avant de prendre insecte qui était envolé de son côté
chercha autour de lui une feuille ou quelque chose analogue avec quoi
il pût en emparer ce fut en ce moment que ses yeux et les miens
tombèrent sur le morceau de parchemin que je pris alors pour du papier
il était à moitié enfoncé dans le sable avec un coin en air près de
endroit où nous le trouvâmes observai les restes une coque de
grande embarcation autant du moins que en pus juger ces débris de
naufrage étaient là probablement depuis longtemps car à peine
pouvait y trouver la physionomie une charpente de bateau

« jupiter ramassa donc le parchemin enveloppa insecte et me le donna
peu de temps après nous reprîmes le chemin de la hutte et nous
rencontrâmes le lieutenant g … je lui montrai insecte et il me pria
de lui permettre de emporter au fort y consentis et il le fourra
dans la poche de son gilet sans le parchemin qui lui servait
enveloppe et que je tenais toujours à la main pendant il examinait
le scarabée eut peur que je ne changeasse avis et
jugea prudent de assurer abord de sa prise vous savez il
est fou histoire naturelle et de tout ce qui y rattache il est
évident alors sans y penser ai remis le parchemin dans ma poche

« vous vous rappelez que lorsque je assis à la table pour faire un
croquis du scarabée je ne trouvai pas de papier à endroit où on le
met ordinairement je regardai dans le tiroir il y en avait point je
cherchai dans mes poches espérant trouver une vieille lettre quand mes
doigts rencontrèrent le parchemin je vous détaille minutieusement toute
la série de circonstances qui ont jeté dans mes mains car toutes ces
circonstances ont singulièrement frappé mon esprit

« sans aucun doute vous me considérerez comme un rêveur —mais avais
déjà établi une espèce de connexion avais uni deux anneaux une
grande chaîne un bateau échoué à la côte et non loin de ce bateau un
parchemin non pas un papier —portant image un crâne vous allez
naturellement me demander où est le rapport je répondrai que le crâne
ou la tête de mort est emblème bien connu des pirates ils ont
toujours dans tous leurs engagements hissé le pavillon à tête de mort

« je vous ai dit que était un morceau de parchemin et non pas de
papier le parchemin est une chose durable presque impérissable on
confie rarement au parchemin des documents une minime importance
il répond beaucoup moins bien que le papier aux besoins
ordinaires de écriture et du dessin cette réflexion induisit à
penser il devait y avoir dans la tête de mort quelque rapport
quelque sens singulier je ne faillis pas non plus à remarquer la forme
du parchemin bien que un des coins eût été détruit par quelque
accident on voyait bien que la forme primitive était oblongue était
donc une de ces bandes on choisit pour écrire pour consigner un
document important une note on veut conserver longtemps et
soigneusement

—mais interrompis vous dites que le crâne était pas sur le
parchemin quand vous y dessinâtes le scarabée comment donc pouvez
établir un rapport entre le bateau et le crâne —puisque ce dernier
après votre propre aveu a dû être dessiné—dieu sait comment ou par
qui —postérieurement à votre dessin du scarabée

—ah est que roule tout le mystère bien que aie eu
comparativement peu de peine à résoudre ce point de énigme ma marche
était sûre et ne pouvait me conduire à un seul résultat je
raisonnais ainsi par exemple quand je dessinai mon scarabée il y
avait pas trace de crâne sur le parchemin quand eus fini mon dessin
je vous le fis passer et je ne vous perdis pas de vue que vous ne me
eussiez rendu conséquemment ce était pas vous qui aviez dessiné le
crâne et il y avait là aucune autre personne pour le faire il
avait donc pas été créé par action humaine et cependant il était
là sous mes yeux

« arrivé à ce point de mes réflexions je appliquai à me rappeler et je
me rappelai en effet et avec une parfaite exactitude tous les
incidents survenus dans intervalle en question la température était
froide —oh heureux le rare accident —et un bon feu flambait dans
la cheminée étais suffisamment réchauffé par exercice et je
assis près de la table vous cependant vous aviez tourné votre
chaise tout près de la cheminée juste au moment où je vous mis le
parchemin dans la main et comme vous alliez examiner wolf mon
entra et vous sauta sur les épaules vous le caressiez avec
la main gauche et vous cherchiez à écarter en laissant tomber
nonchalamment votre main droite celle qui tenait le parchemin entre
vos genoux et tout près du feu je crus un moment que la flamme allait
atteindre et allais vous dire de prendre garde mais avant que
eusse parlé vous aviez retiré et vous vous étiez mis à examiner
quand eus bien considéré toutes ces circonstances je ne doutai pas un
instant que la chaleur eût été agent qui avait fait apparaître sur
le parchemin le crâne dont je voyais image vous savez bien il y
a—il y en a eu de tout temps—des préparations chimiques au moyen
desquelles on peut écrire sur du papier ou sur du vélin des caractères
qui ne deviennent visibles que ils sont soumis à action du feu
on emploie quelquefois le safre digéré dans eau régale et délayé dans
quatre fois son poids eau il en résulte une teinte verte le régule
de cobalt dissous dans esprit de nitre donne une couleur rouge ces
couleurs disparaissent plus ou moins longtemps après que la substance
sur laquelle on a écrit est refroidie mais reparaissent à volonté par
application nouvelle de la chaleur

« examinai alors la tête de mort avec le plus grand soin les contours
extérieurs les plus rapprochés du bord du vélin étaient
beaucoup plus distincts que les autres Évidemment action du calorique
avait été imparfaite ou inégale allumai immédiatement du feu et je
soumis chaque partie du parchemin à une chaleur brûlante abord cela
eut autre effet que de renforcer les lignes un peu pâles du crâne
mais en continuant expérience je vis apparaître dans un coin de la
bande au coin diagonalement opposé à celui où était tracée la tête de
mort une figure que je supposai abord être celle une chèvre mais
un examen plus attentif me convainquit on avait voulu représenter un
chevreau

—ah ah dis je ai certes pas le droit de me moquer de vous —un
million et demi de dollars est chose trop sérieuse pour on en
plaisante —mais vous allez pas ajouter un troisième anneau à votre
chaîne vous ne trouverez aucun rapport spécial entre vos pirates et une
chèvre —les pirates vous le savez ont rien à faire avec les
chèvres —cela regarde les fermiers

—mais je viens de vous dire que image était pas celle une chèvre

—bon va pour un chevreau est presque la même chose

—presque mais pas tout à fait dit legrand —vous avez entendu parler
un certain capitaine kidd je considérai tout de suite la
figure de cet animal comme une espèce de signature logogriphique ou
hiéroglyphique kid chevreau je dis signature parce que la place
elle occupait sur le vélin suggérait naturellement cette idée quant
à la tête de mort placée au coin diagonalement opposé elle avait air
un sceau une estampille mais je fus cruellement déconcerté par
absence du reste —du corps même de mon document rêvé —du texte de
mon contexte

—je présume que vous espériez trouver une lettre entre le timbre et la
signature

—quelque chose comme cela le fait est que je me sentais comme
irrésistiblement pénétré du pressentiment une immense bonne fortune
imminente pourquoi je ne saurais trop le dire après tout
était plutôt un désir une croyance positive —mais croiriez
que le dire absurde de jupiter que le scarabée était en or massif a eu
une influence remarquable sur mon imagination et puis cette série
accidents et de coïncidences était vraiment si extraordinaire
avez remarqué tout ce il y a de fortuit il a fallu
que tous ces événements arrivassent le seul jour de toute année où il
a pu faire assez froid pour nécessiter du feu et sans ce feu et sans
intervention du chien au moment précis où il a paru je aurais
jamais eu connaissance de la tête de mort et aurais jamais possédé ce
trésor

—allez allez je suis sur des charbons

—eh bien vous avez donc connaissance une foule histoires qui
courent de mille rumeurs vagues relatives aux trésors enfouis quelque
part sur la côte de atlantique par kidd et ses associés en somme
tous ces bruits devaient avoir quelque fondement et si ces bruits
duraient depuis si longtemps et avec tant de persistance cela ne
pouvait selon moi tenir à un fait est que le trésor enfoui était
resté enfoui si kidd avait caché son butin pendant un certain temps et
avait ensuite repris ces rumeurs ne seraient pas sans doute venues
à nous sous leur forme actuelle et invariable remarquez que les
histoires en question roulent toujours sur des chercheurs et jamais sur
des trouveurs de trésors si le pirate avait repris son argent
affaire en serait restée là il me semblait que quelque accident par
exemple la perte de la note qui indiquait endroit précis avait dû le
priver des moyens de le recouvrer je supposais que cet accident était
arrivé à la connaissance de ses compagnons qui autrement auraient
jamais su un trésor avait été enfoui et qui par leurs recherches
infructueuses sans guide et sans notes positives avaient donné
naissance à cette rumeur universelle et à ces légendes si
communes avez jamais entendu parler un trésor important on
aurait déterré sur la côte

—jamais

—or il est notoire que kidd avait accumulé immenses richesses je
considérais donc comme chose sûre que la terre les gardait encore et
vous ne vous étonnerez pas quand je vous dirai que je sentais en moi une
espérance —une espérance qui montait presque à la certitude est que
le parchemin si singulièrement trouvé contiendrait indication
disparue du lieu où avait été fait le dépôt

—mais comment avez fait

exposai de nouveau le vélin au feu après avoir augmenté la chaleur
mais rien ne parut je pensai que la couche de crasse pouvait bien être
pour quelque chose dans cet insuccès aussi je nettoyai soigneusement le
parchemin en versant de eau chaude dessus puis je le plaçai dans une
casserole de le crâne en dessous et je posai la casserole
sur un réchaud de charbons allumés au bout de quelques minutes la
casserole étant parfaitement chauffée je retirai la bande de vélin et
je aperçus avec une joie inexprimable elle était mouchetée en
plusieurs endroits de signes qui ressemblaient à des chiffres rangés en
lignes je replaçai la chose dans la casserole et y laissai encore
une minute et quand je en retirai elle était juste comme vous allez
la voir

ici legrand ayant de nouveau chauffé le vélin le soumit à mon examen
les caractères suivants apparaissaient en rouge grossièrement tracés
entre la tête de mort et le chevreau





—mais dis en lui tendant la bande de vélin je y vois pas plus
clair si tous les trésors de golconde devaient être pour moi le prix de
la solution de cette énigme je serais parfaitement sûr de ne pas les
gagner

—et cependant dit legrand la solution est certainement pas aussi
difficile on se imaginerait au premier coup ces caractères
comme chacun pourrait le deviner facilement forment un chiffre
ils présentent un sens mais après ce que nous savons
de kidd je ne devais pas le supposer capable de fabriquer un
échantillon de cryptographie bien abstruse je jugeai donc tout abord
que celui était une espèce simple —tel cependant à
intelligence grossière du marin il dût paraître absolument insoluble
sans la clef

—et vous avez résolu vraiment

en ai résolu autres dix mille fois plus compliqués
les circonstances et une certaine inclination esprit ont amené à
prendre intérêt à ces sortes énigmes et il est vraiment douteux que
ingéniosité humaine puisse créer une énigme de ce genre dont
ingéniosité humaine ne vienne à bout par une application suffisante
aussi une fois que eus réussi à établir une série de caractères
lisibles je daignai à peine songer à la difficulté en dégager la
signification

« dans le cas actuel —et en somme dans tous les cas écriture
secrète —la première question à vider est la langue du chiffre
car les principes de solution particulièrement quand il agit des
chiffres les plus simples dépendent du génie de chaque idiome et
peuvent être modifiés en général il y a pas autre moyen que
essayer successivement en se dirigeant suivant les probabilités
toutes les langues qui vous sont connues à ce que vous ayez trouvé
la bonne mais dans le chiffre qui nous occupe toute difficulté à cet
égard était résolue par la signature le rébus sur le mot kidd est
possible que dans la langue anglaise sans cette circonstance aurais
commencé mes essais par espagnol et le français comme étant les
langues dans lesquelles un pirate des mers espagnoles aurait dû le plus
naturellement enfermer un secret de cette nature mais dans le cas
actuel je présumai que le cryptogramme était anglais

« vous remarquez il y a pas espaces entre les mots il y avait
eu des espaces la tâche eût été singulièrement plus facile dans ce
cas aurais commencé par faire une collation et une analyse des mots
les plus courts et si avais trouvé comme cela est toujours
probable un mot une seule lettre a ou i un je par exemple
aurais considéré la solution comme assurée mais il y avait
pas espaces mon premier devoir était de relever les lettres
prédominantes ainsi que celles qui se rencontraient le plus rarement
je les comptai toutes et je dressai la table que voici

le caractère se trouve fois

le caractère se trouve fois

le caractère se trouve fois

le et se trouvent fois

le caractère se trouve fois

le caractère se trouve fois

le caractère se trouve fois

le et se trouvent fois

le caractère se trouve fois

le et se trouvent fois

le et se trouvent fois

le caractère se trouve fois

le caractère ¶ se trouve fois

le—et se trouvent fois

« or la lettre qui se rencontre le plus fréquemment en anglais est e
les autres lettres se succèdent dans cet ordre a o i d h n r s t u y c
f g l m w b k p q x z e prédomine si singulièrement il est
de trouver une phrase une certaine longueur dont il ne soit
pas le caractère principal

« nous avons donc tout en commençant une base opérations qui donne
quelque chose de mieux une conjecture usage général on peut
faire de cette table est évident mais pour ce chiffre particulier
nous ne nous en servirons que puisque notre caractère
dominant est nous commencerons par le prendre pour e de
alphabet naturel pour vérifier cette supposition voyons si le se
rencontre souvent double car e se redouble en
anglais comme par exemple dans les mots meet fleet speed seen
been agree or dans le cas présent nous voyons il est pas
redoublé moins de cinq fois bien que le cryptogramme soit

« donc représentera e maintenant de tous les mots de la langue
the est le plus utilisé conséquemment il nous faut voir si nous ne
trouverons pas répétée plusieurs fois la même combinaison de trois
caractères ce étant le dernier des trois si nous trouvons des
répétitions de ce genre elles représenteront le mot
the vérification faite nous en trouvons pas moins de et les
caractères sont nous pouvons donc supposer que   représente t
que représente h et que représente e —la valeur du dernier se
trouvant ainsi confirmée de nouveau il y a maintenant un grand pas de
fait

« nous avons déterminé un mot mais ce seul mot nous permet
établir un point beaucoup plus important les
commencements et les terminaisons autres mots voyons par exemple
cas où se présente la combinaison presque à la fin
du chiffre nous savons que le   qui vient immédiatement après est le
commencement un mot et des six caractères qui suivent ces the nous
en connaissons pas moins de cinq remplaçons donc ces caractères par
les lettres ils représentent en laissant un espace pour inconnu

t eeth 

« nous devons tout abord écarter le th comme ne pouvant pas faire
partie du mot qui commence par le premier t puisque nous voyons en
essayant successivement toutes les lettres de alphabet pour combler la
lacune il est impossible de former un mot dont ce th puisse faire
partie réduisons donc nos caractères à

t ee 

et reprenant de nouveau tout alphabet il le faut nous concluons au
mot tree arbre comme à la seule version possible nous gagnons
ainsi une nouvelle lettre r représentée par plus deux mots
juxtaposés the tree arbre

« un peu plus loin nous retrouvons la combinaison et nous nous en
servons comme de terminaison à ce qui précède immédiatement cela nous
donne arrangement suivant

the tree the

ou en substituant les lettres naturelles aux caractères que nous
connaissons

the tree thr h the

maintenant si aux caractères inconnus nous substituons des blancs ou
des points nous aurons

the tree thr … h the 

et le mot through par à travers se dégage pour ainsi dire de
mais cette découverte nous donne trois lettres de plus o u
et g représentées par et

« maintenant cherchons attentivement dans le cryptogramme des
combinaisons de caractères connus et nous trouverons non loin du
commencement arrangement suivant

ou egree

qui est évidemment la terminaison du mot degree degré et qui nous
livre encore une lettre d représentée par

« quatre lettres plus loin que ce mot degree nous trouvons la
combinaison



dont nous traduisons les caractères connus et représentons inconnu par
un point cela nous donne

th rtee

arrangement qui nous suggère immédiatement le mot thirteen treize
et nous fournit deux lettres nouvelles i et n représentées par
et

« reportons maintenant au commencement du cryptogramme nous
trouvons la combinaison



« traduisant comme nous avons déjà fait nous obtenons

good

ce qui nous montre que la première lettre est un a et que les deux
premiers mots sont a good un bon une bonne

« il serait temps maintenant pour éviter toute confusion de disposer
toutes nos découvertes sous forme de table cela nous fera un
commencement de clef

représente a

représente d

représente e

représente g

représente h

représente i

représente n

représente o

représente r

représente t

représente u

ainsi nous avons pas moins de onze des lettres les plus importantes
et il est inutile que nous poursuivions la solution à travers tous ses
détails je vous en ai dit assez pour vous convaincre que des chiffres
de cette nature sont faciles à résoudre et pour vous donner un aperçu
de analyse raisonnée qui sert à les débrouiller mais tenez pour
certain que le spécimen que nous avons sous les yeux appartient à la
catégorie la plus simple de la cryptographie il ne me reste plus à
vous donner la traduction complète du document comme si nous avions
déchiffré successivement tous les caractères la voici

a good glass in the hostel in the seat
degrees and thirteen minutes northeast and by north main branch seventh
limb east side shoot from the left eye of the a
from the tree through the shot fifty feet out 

 un bon verre dans hostel de évêque dans la chaise du diable
quarante et un degrés et treize minutes quart de nord
principale tige septième branche côté est lâchez de gauche de la
tête de mort une ligne abeille de arbre à travers la balle cinquante
pieds au large 

—mais dis énigme me paraît une qualité tout aussi désagréable
auparavant comment peut tirer un sens quelconque de tout ce
jargon de chaise du diable de tête de mort et hostel de
évêque 

—je conviens répliqua legrand que affaire a air encore
passablement sérieux quand on y jette un simple coup mon
premier soin fut essayer de retrouver dans la phrase les divisions
naturelles qui étaient dans esprit de celui qui écrivit

—de la ponctuer voulez dire

—quelque chose comme cela

—mais comment diable avez fait

—je réfléchis que écrivain était fait une loi assembler les mots
sans aucune division espérant rendre ainsi la solution plus difficile
or un homme qui est pas excessivement fin sera presque toujours
enclin dans une pareille tentative à dépasser la mesure quand dans
le cours de sa composition il arrive à une interruption de sens qui
demanderait naturellement une pause ou un point il est fatalement porté
à serrer les caractères plus que habitude examinez ce manuscrit et
vous découvrirez facilement cinq endroits de ce genre où il y a pour
ainsi dire encombrement de caractères en me dirigeant après cet
indice établis la division suivante

a good glass in the hostel in the
degrees and thirteen minutes—northeast and by north—main branch
seventh limb east side—shoot from the left eye of the
bee line from the tree through the shot fifty feet out 

 un bon verre dans hostel de évêque dans la chaise du
diable—quarante et un degrés et treize quart de
nord—principale tige septième branche côté est—lâchez de gauche
de la tête de mort—une ligne abeille de arbre à travers la balle
cinquante pieds au large 

—malgré votre division dis je reste toujours dans les ténèbres

y restai moi pendant quelques jours répliqua legrand pendant
ce temps je fis force recherches dans le voisinage de île de sullivan
sur un bâtiment qui devait appeler hôtel de Évêque car je ne
inquiétai pas de la vieille orthographe du mot hostel ayant
trouvé aucun renseignement à ce sujet étais sur le point étendre la
sphère de mes recherches et de procéder une manière plus systématique
quand un matin je avisai tout à coup que ce hostel
pouvait bien avoir rapport à une vieille famille du nom de bessop qui
de temps immémorial était en possession un ancien manoir à quatre
milles environ au nord de île allai donc à la plantation et je
recommençai mes questions parmi les plus vieux nègres de endroit
enfin une des femmes les plus âgées me dit elle avait entendu parler
un endroit comme castle château de bessop et elle
croyait bien pouvoir y conduire mais que ce était ni un château ni
une auberge mais un grand rocher

« je lui offris de la bien payer pour sa peine et après quelque
hésitation elle consentit à accompagner à endroit précis
nous le découvrîmes sans trop de difficulté je la congédiai et
commençai à examiner la localité le château consistait en un
assemblage irrégulier de pics et de rochers dont un était aussi
remarquable par sa hauteur que par son isolement et sa configuration
quasi artificielle je grimpai au sommet et là je me sentis fort
embarrassé de ce que avais désormais à faire

« pendant que y rêvais mes yeux tombèrent sur une étroite saillie dans
la face orientale du rocher à un yard environ de la pointe
où étais placé cette saillie se projetait de pouces à peu
près et avait guère plus un pied de large une niche creusée dans
le pic juste lui donnait une grossière ressemblance avec les
chaises à dos concave dont se servaient nos ancêtres je ne doutai pas
que ce ne fût la chaise du diable dont il était fait mention dans le
manuscrit et il me sembla que je tenais désormais tout le secret de
énigme

« le bon verre je le savais ne pouvait pas désigner autre chose
une car nos marins emploient rarement le mot glass dans
un autre sens je compris tout de suite il fallait ici se servir
une en se plaçant à un point de vue défini et admettant
aucune variation or les phrases quarante et un degrés et treize
minutes et quart de nord —je hésitai pas un instant à le
croire —devaient donner la direction pour pointer la
fortement remué par toutes ces découvertes je me précipitai chez moi
je me procurai une et je retournai au rocher

« je me laissai glisser sur la corniche et je aperçus on ne pouvait
y tenir assis que dans une certaine position ce fait confirma ma
conjecture je pensai alors à me servir de la naturellement
les quarante et un degrés et treize minutes ne pouvaient avoir trait
à élévation de horizon sensible puisque la direction
horizontale était clairement indiquée par les mots quart de
nord établis cette direction au moyen une boussole de poche puis
pointant aussi juste que possible par approximation ma à un
angle de quarante et un degrés élévation je la fis mouvoir avec
précaution de haut en bas et de bas en haut à ce que mon
attention fût arrêtée par une espèce de trou circulaire ou de lucarne
dans le feuillage un grand arbre qui dominait tous ses voisins dans
étendue visible au centre de ce trou aperçus un point blanc mais
je ne pus pas tout abord distinguer ce que était après avoir ajusté
le foyer de ma je regardai de nouveau et je assurai enfin
que était un crâne humain

« après cette découverte qui me combla de confiance je considérai
énigme comme résolue car la phrase principale tige septième
branche côté est ne pouvait avoir trait à la position du crâne sur
arbre et celle lâchez de gauche de la tête de mort
admettait aussi une interprétation il agissait de la
recherche un trésor enfoui je compris il fallait laisser tomber
une balle de gauche du crâne et une ligne abeille ou en
autres termes une ligne droite partant du point le plus rapproché du
tronc et étendant à travers la balle à travers le
point où tomberait la balle indiquerait endroit précis —et sous cet
endroit je jugeai il était pour le moins possible un dépôt
précieux fût encore enfoui

—tout cela dis est excessivement clair et tout à la fois
ingénieux simple et explicite et quand vous eûtes quitté hôtel de
Évêque que fîtes

—mais ayant soigneusement noté mon arbre sa forme et sa position je
retournai chez moi À peine eus quitté la chaise du diable que le
trou circulaire disparut et de quelque côté que je me tournasse il me
fut désormais impossible de apercevoir ce qui me paraît le
de ingéniosité dans toute cette affaire est ce fait
car ai répété expérience et me suis convaincu que est un fait
que ouverture circulaire en question est visible que un seul
point et cet unique point de vue est étroite corniche sur le flanc
du rocher

« dans cette expédition à hôtel de Évêque avais été suivi par
jupiter qui observait sans doute depuis quelques semaines mon air
préoccupé et mettait un soin particulier à ne pas me laisser seul
mais le jour suivant je me levai de matin je réussis à lui
échapper et je courus dans les montagnes à la recherche de mon arbre
eus beaucoup de peine à le trouver quand je revins chez moi à la
nuit mon domestique se disposait à me donner la bastonnade quant au
reste de aventure vous êtes je présume aussi bien renseigné que
moi

—je suppose dis que lors de nos premières fouilles vous aviez
manqué endroit par suite de la bêtise de jupiter qui laissa tomber le
scarabée par droit du crâne au lieu de le laisser filer par
gauche

—précisément cette méprise faisait une différence de deux pouces et
demi environ relativement à la balle à la position de la
cheville près de arbre si le trésor avait été sous endroit marqué
par la balle cette erreur eût été sans importance mais la balle et
le point le plus rapproché de arbre étaient deux points ne servant
à établir une ligne de direction naturellement erreur fort
minime au commencement augmentait en proportion de la longueur de la
ligne et quand nous fûmes arrivés à une distance de cinquante pieds
elle nous avait totalement dévoyés sans idée fixe dont étais
possédé il y avait positivement là quelque part un trésor enfoui
nous aurions bien perdu toutes nos peines

—mais votre emphase vos attitudes solennelles en balançant le
scarabée —quelles bizarreries je vous croyais positivement fou et
pourquoi avez absolument voulu laisser tomber du crâne votre
insecte au lieu une balle

—ma foi pour être franc je vous avouerai que je me sentais quelque
peu vexé par vos soupçons relativement à état de mon esprit et je
résolus de vous punir tranquillement à ma manière par un petit brin de
mystification froide voilà pourquoi je balançais le scarabée et voilà
pourquoi je voulus le faire tomber du haut de arbre une observation
que vous fîtes sur son poids singulier me suggéra cette dernière idée

—oui je comprends et maintenant il y a plus un point qui
embarrasse que dirons des squelettes trouvés dans le trou

—ah est une question à laquelle je ne saurais pas mieux répondre que
vous je ne vois une manière plausible de expliquer —et mon
hypothèse implique une atrocité telle que cela est horrible à croire il
est clair que kidd —si est bien kidd qui a enfoui le trésor ce dont
je ne doute pas pour mon compte —il est clair que kidd a dû se faire
aider dans son travail mais la besogne finie il a pu juger convenable
de faire disparaître tous ceux qui possédaient son secret deux bons
coups de pioche ont suffi pendant que ses aides étaient
encore occupés dans la fosse il en a peut être fallu une douzaine —qui
nous le dira








À


À



le jeu esprit avec qui précède en
magnifiques capitales soigneusement émaillé de points
admiration fut publié primitivement comme un fait positif dans
le sun feuille périodique et y remplit complètement le
but de fournir un aliment indigeste aux insatiables badauds durant
les quelques heures intervalle entre deux courriers de
charleston la cohue qui se fit pour se disputer le seul journal
qui eût les nouvelles fut quelque chose qui dépasse même le
prodige et en somme si comme affirment le
a pas absolument accompli la traversée en question il
serait difficile de trouver une raison quelconque qui eût empêché
de accomplir 

le grand problème est à la fin résolu air aussi bien que la terre et
océan a été conquis par la science et deviendra pour humanité une
grande voie commune et commode atlantique vient être traversé en
ballon et cela sans trop de difficultés —sans grand danger
apparent —avec une machine dont on est absolument maître —et dans
espace inconcevablement court de heures un continent à
autre grâce à activité un correspondant de charleston nous
sommes en mesure de donner les premiers au public un récit détaillé de
cet extraordinaire voyage qui a été accompli —du samedi du courant
à quatre heures du matin au mardi du courant à deux heures de
—par sir everard bringhurst osborne un neveu de lord
bentinck monck mason et robert holland les célèbres aéronautes m
harrison ainsworth auteur de jack sheppard henson
inventeur du malheureux projet de la dernière machine volante —et deux
marins de woolwich —en tout huit personnes les détails fournis
peuvent être considérés comme parfaitement authentiques et
exacts sous tous les rapports ils sont à une légère exception
près copiés mot à mot après les journaux réunis de monck mason et
harrison ainsworth à la politesse desquels notre agent doit également
bon nombre explications verbales relativement au ballon lui à sa
construction et à autres matières un haut intérêt la seule
altération dans le manuscrit communiqué a été faite dans le but de
donner au récif hâtif de notre agent forsyth une forme suivie et
intelligible


le ballon

deux insuccès notoires et récents—ceux de henson et de sir george
cayley—avaient beaucoup amorti intérêt du public relativement à la
navigation aérienne le plan de henson qui fut abord considéré
comme même par les hommes de science était fondé sur
le principe un plan incliné lancé une hauteur par une force
intrinsèque créée et continuée par la rotation de palettes semblables
en forme et en nombre aux ailes un moulin à vent mais dans toutes
les expériences qui furent faites avec des modèles à
il se trouva que opération de ces ailes non
seulement ne faisait pas avancer la machine mais empêchait positivement
son vol

la seule force propulsive elle ait jamais montrée fut le simple
mouvement acquis par la descente du plan incliné et ce mouvement
portait la machine plus loin quand les palettes étaient au repos que
quand elles fonctionnaient —fait qui démontrait suffisamment leur
inutilité et en absence du propulseur qui lui servait en même temps
appui toute la machine devait nécessairement descendre vers le sol
cette considération induisit sir george cayley à ajuster un propulseur à
une machine qui aurait en elle la force de se soutenir —en un mot
à un ballon idée néanmoins était nouvelle ou originale chez sir
george en ce qui regardait le mode application pratique il exhiba
un modèle de son invention à institution polytechnique la force
motrice ou principe propulseur était ici encore attribuée à des
surfaces non continues ou ailes tournantes ces ailes étaient au nombre
de quatre mais il se trouva elles étaient totalement impuissantes à
mouvoir le ballon ou à aider sa force ascensionnelle tout le projet
dès lors était plus un four complet

ce fut dans cette conjoncture que monck mason dont le voyage de
douvres à weilburg sur le ballon le nassau excita un si grand intérêt
en eut idée appliquer le principe de la vis archimède au
projet de la navigation aérienne attribuant judicieusement insuccès
des plans de henson et de sir george cayley à la des
surfaces dans appareil des roues il fit sa première expérience
publique à rooms puis plus tard porta son modèle à


comme le ballon de sir george cayley le sien était un ellipsoïde sa
longueur était de treize pieds six pouces sa hauteur de six pieds huit
pouces il contenait environ trois cent vingt pieds cubes de gaz qui
si était de hydrogène pur pouvaient supporter vingt et une livres
aussitôt après il était enflé avant que le gaz eût eu le temps de
se détériorer ou de fuir le poids de toute la machine et de appareil
était de livres —donnant ainsi une économie de quatre livres
environ au centre du ballon en dessous était une charpente de bois
fort léger longue environ neuf pieds et attachée au ballon par un
réseau de espèce ordinaire À cette charpente était suspendue une
corbeille ou nacelle osier

la vis consiste en un axe formé un tube de cuivre creux long de six
pouces à travers lequel sur une spirale inclinée à un angle de quinze
degrés passe une série de rayons de fil acier longs de deux pieds et
se projetant un pied de chaque côté ces rayons sont réunis à leurs
extrémités externes par deux lames de fil métallique aplati —le tout
formant ainsi la charpente de la vis qui est complétée par un tissu de
soie huilée coupée en pointes et tendue de manière à présenter une
surface passablement lisse aux deux bouts de son axe cette vis est
surmontée par des montants cylindriques de cuivre descendant du cerceau
aux bouts inférieurs de ces tubes sont des trous dans lesquels tournent
les pivots de axe du bout de axe qui est le plus près de la nacelle
part une flèche acier qui relie la vis à une machine à levier fixée à
la nacelle par opération de ce ressort la vis est forcée et tournée
avec une grande rapidité communiquant à ensemble un mouvement de
progression

au moyen du gouvernail la machine pouvait aisément orienter dans
toutes les directions le levier était une grande puissance
comparativement à sa dimension pouvant soulever un poids de
livres sur un cylindre de quatre pouces de diamètre après
le premier tour et davantage à mesure il fonctionnait il pesait en
tout huit livres six onces le gouvernail était une légère charpente de
roseau recouverte de soie façonnée à peu près comme une raquette de
trois pieds de long à peu près et un pied dans sa plus grande largeur
son poids était de deux onces environ il pouvait se tourner à plat et
se diriger en haut et en bas aussi bien à droite et à gauche et
donner à aéronaute la faculté de transporter la résistance de air
il devait dans une position inclinée créer sur son passage du côté
sur lequel il désirait agir déterminant ainsi pour le ballon la
direction opposée

ce modèle que faute de temps nous avons nécessairement décrit une
manière imparfaite fut mis en mouvement dans où
il donna une vélocité de cinq milles à heure et chose étrange à
dire il excita un mince intérêt en comparaison de la précédente
machine compliquée de henson —tant le monde est décidé à mépriser
toute chose qui se présente avec un air de simplicité pour accomplir le
grand desideratum de la navigation aérienne on supposait généralement
application singulièrement compliquée de quelque principe
extraordinairement profond de dynamique

toutefois mason était tellement satisfait du récent succès de son
invention il résolut de construire immédiatement il était
possible un ballon une capacité suffisante pour vérifier le problème
par un voyage de quelque étendue —son projet primitif était de
traverser la manche comme il avait déjà fait avec le ballon le nassau
pour favoriser ses vues il sollicita et obtint le patronage de sir
everard bringhurst et de osborne deux gentlemen bien connus par
leurs lumières scientifiques et spécialement pour intérêt ils ont
manifesté pour les progrès de aérostation le projet selon le désir
de osborne fut soigneusement caché au public —les seules personnes
auxquelles il fut confié furent les personnes engagées dans la
construction de la machine qui fut établie sous la surveillance de
mason holland de sir everard bringhurst et de osborne dans
habitation de ce dernier près de penstruthal dans le pays de galles

henson accompagné de son ami ainsworth fut admis à examiner le
ballon samedi dernier —après les derniers arrangements pris par ces
messieurs pour être admis à la participation de entreprise nous ne
savons pas pour quelle raison les deux marins firent aussi partie de
expédition —mais dans un délai un ou deux jours nous mettrons le
lecteur en possession des plus minutieux détails concernant cet
extraordinaire voyage

le ballon est fait de soie recouverte un vernis de caoutchouc il est
conçu dans de grandes proportions et contient plus de pieds cubes
de gaz mais comme le gaz de houille a été employé préférablement à
hydrogène dont la trop grande force expansion a des inconvénients
la puissance de appareil quand il est parfaitement gonflé et aussitôt
après son gonflement enlève pas plus de livres environ non
seulement le gaz de houille est moins coûteux mais on peut se le
procurer et le gouverner plus aisément

introduction de ce gaz dans les procédés usuels de aérostation est
due à charles green avant sa découverte le procédé du gonflement
était non seulement excessivement dispendieux mais peu sûr on a
souvent perdu deux ou même trois jours en efforts futiles pour se
procurer la quantité suffisante hydrogène pour un ballon où il avait
toujours une tendance à fuir grâce à son excessive subtilité et à son
affinité pour atmosphère ambiante un ballon assez bien fait pour
tenir sa contenance de gaz de houille intacte en qualité et en
quantité pendant six mois ne pourrait pas conserver six semaines la
même quantité hydrogène dans une égale intégrité

la force du support étant estimée à livres et les poids réunis de
cinq individus seulement à environ il restait un surplus de
dont étaient prises par le lest réparti en différents sacs
dont le poids était marqué sur chacun —par les cordages les
baromètres les télescopes les barils contenant des provisions pour une
quinzaine les barils eau les portemanteaux les sacs de nuits et
divers autres objets indispensables y compris une cafetière à faire
bouillir le café à la chaux pour se dispenser totalement de feu si
cela était jugé prudent tous ces articles à exception du lest et de
quelques bagatelles étaient appendus au cerceau la nacelle est plus
légère et plus petite à proportion que celle qui la représente dans le
modèle elle est faite un osier fort léger et singulièrement forte
pour une machine qui a air si fragile elle a environ quatre pieds de
profondeur le gouvernail diffère aussi de celui du modèle en ce il
est beaucoup plus large et que la vis est considérablement plus petite
le ballon est en outre muni un grappin et un ce
dernier étant de la plus indispensable utilité quelques mots
explication seront nécessaires ici pour ceux de nos lecteurs qui ne
sont pas versés dans les détails de aérostation

aussitôt que le ballon quitte la terre il est sujet à influence de
mille circonstances qui tendent à créer une différence dans son poids
augmentant ou diminuant sa force ascensionnelle par exemple il y a
parfois sur la soie une masse de rosée qui peut aller à quelques
centaines de livres il faut alors jeter du lest sinon aérostat
descendra ce lest jeté et un bon soleil vaporisant la rosée et
augmentant la force expansion du gaz dans la soie le tout montera de
nouveau pour modérer notre ascension le seul moyen est
ou plutôt était au inventé par charles green la
faculté de faire échapper du gaz par une soupape mais la perte du gaz
impliquait une déperdition proportionnelle de la force ascension si
bien que dans un laps de temps comparativement le ballon le
mieux construit devait nécessairement épuiser toutes ses ressources et
abattre sur le sol était là le grand obstacle aux voyages un peu
longs

le remédie à la difficulté de la manière la plus simple du
monde est simplement une corde on laisse traîner hors
de la nacelle et dont effet est empêcher le ballon de changer de
niveau à un degré sensible si par exemple la soie est chargée
humidité et si conséquemment la machine commence à descendre il y
a pas de nécessité de jeter du lest pour compenser augmentation du
poids car on y remédie ou on la neutralise dans une proportion exacte
en déposant à terre autant de longueur de corde il est nécessaire
si au contraire quelques circonstances amènent une légèreté excessive
et une ascension précipitée cette légèreté sera immédiatement
neutralisée par le poids additionnel de la corde on ramène de terre

ainsi le ballon ne peut monter ou descendre que dans des proportions
et ses ressources en gaz et en lest restent à peu près
intactes quand on passe une étendue eau il devient
nécessaire employer de petits barils de cuivre ou de bois remplis un
lest liquide plus léger que eau ils flottent et remplissent office
une corde sur la terre un autre office du
est de marquer la direction du ballon la corde drague pour ainsi
dire soit sur terre soit sur mer quand le ballon est libre ce
dernier conséquemment toutes les fois il marche est en avance
ainsi une appréciation faite au compas des positions des deux objets
indiquera toujours la direction de la même façon angle formé par la
corde avec axe vertical de la machine indique la vitesse quand il y
a pas angle —en autres termes quand la corde descend
perpendiculairement est que la machine est stationnaire mais plus
angle est ouvert plus le ballon est en avance sur le
bout de la corde plus grande est la vitesse —et réciproquement

comme le projet des voyageurs dans le principe était de traverser le
canal de la manche et de descendre aussi près de paris il serait
possible ils avaient pris la précaution de se munir de passeports visés
pour toutes les parties du continent spécifiant la nature de
expédition comme dans le cas du voyage sur le nassau et assurant
aux courageux aventuriers une dispense des formalités usuelles de
bureaux mais des événements inattendus rendirent les passeports
superflus opération du gonflement commença fort tranquillement samedi
matin du courant au point du jour dans la grande cour de
résidence de osborne à un mille environ de
penstruthal dans la galles du nord et à onze heures sept minutes
tout étant prêt pour le départ le ballon fut lâché et éleva
doucement mais constamment dans une direction presque sud on ne fit
point usage pendant la première de la vis ni du gouvernail

nous nous servons maintenant du journal tel il a été transcrit par
forsyth après les manuscrits réunis de monck mason et
ainsworth le corps du journal tel que nous le donnons est de la main
de mason et il a été ajouté un ou appendice de m
ainsworth qui a en préparation et donnera au public
un compte rendu plus minutieux du voyage et sans aucun doute un
intérêt saisissant


le journal

samedi avril —tous les préparatifs qui pouvaient nous embarrasser
ont été finis cette nuit nous avons commencé le gonflement ce matin au
point du jour mais par suite un brouillard épais qui chargeait eau
les plis de la soie et la rendait peu maniable nous ne nous sommes pas
élevés avant onze heures à peu près alors nous fîmes tout larguer
dans un grand enthousiasme et nous nous élevâmes doucement mais sans
interruption par une jolie brise du nord qui nous porta dans la
direction du canal de la manche nous trouvâmes la force ascensionnelle
plus forte que nous ne avions espéré et comme nous montions assez
haut pour dominer toutes les falaises et nous trouver soumis à action
plus prochaine des rayons du soleil notre ascension devenait de plus en
plus rapide cependant je désirais ne pas perdre de gaz dès le
commencement de notre tentative et je résolus il fallait monter pour
le moment présent nous retirâmes bien vite à nous notre
mais même après avoir absolument enlevé de terre nous continuâmes à
monter le ballon marchait avec une assurance singulière
et avait un aspect magnifique dix minutes environ après notre départ
le baromètre indiquait une hauteur de pieds

le temps était remarquablement beau et aspect de la campagne placée
sous nos pieds —un des plus romantiques à tous les points de
vue —était alors particulièrement sublime les gorges nombreuses et
profondes présentaient apparence de lacs en raison des épaisses
vapeurs dont elles étaient remplies et les hauteurs et les rochers
situés au empilés dans un inextricable chaos ressemblaient
absolument aux cités géantes de la fable orientale nous approchions
rapidement des montagnes vers le sud mais notre élévation était plus
que suffisante pour nous permettre de les dépasser en toute sûreté en
quelques minutes nous planâmes magnifiquement et m
ainsworth ainsi que les marins furent frappés de leur apparence peu
élevée vue ainsi de la nacelle une grande élévation en ballon ayant
pour résultat de réduire les inégalités de la surface située
à un niveau presque uni À onze heures et demie nous dirigeant toujours
vers le sud ou à peu près nous aperçûmes pour la première fois le
canal de bristol et quinze minutes après la ligne des brisants de la
côte apparut brusquement de nous et nous marchâmes rondement
de la mer nous résolûmes alors de lâcher assez de gaz pour
laisser notre traîner dans eau avec les bouées
attenantes cela fut fait à la minute et nous commençâmes à descendre
graduellement au bout de vingt minutes environ notre première bouée
toucha et au plongeon de la seconde nous restâmes à une élévation
fixe nous étions tous de vérifier efficacité du
gouvernail et de la vis et nous les mîmes immédiatement en réquisition
dans le but de déterminer davantage notre route vers est et de mettre
le cap sur paris

au moyen du gouvernail nous effectuâmes à instant le changement
nécessaire de direction et notre route se trouva presque à angle droit
avec le vent puis nous mîmes en mouvement le ressort de la vis et nous
fûmes ravis de voir elle nous portait docilement dans le sens voulu
nous poussâmes neuf fois un fort vivat et nous jetâmes à la
mer une bouteille qui contenait une bande de parchemin avec le bref
compte rendu du principe de invention toutefois nous en avions à
peine fini avec nos manifestations de triomphe il survint un accident
imprévu qui était pas peu propre à nous décourager

la verge acier qui reliait le levier au propulseur fut soudainement
jetée hors de sa place par le bout qui confinait à la nacelle ce fut
effet de inclinaison de la nacelle par suite de quelque mouvement de
un des marins que nous avions pris avec nous et en un instant se
trouva suspendue et dansante hors de notre portée loin du pivot de
axe de la vis pendant que nous nous efforcions de la rattraper et
que toute notre attention y était absorbée nous fûmes enveloppés dans
un violent courant air de est qui nous porta avec une force rapide
et croissante du côté de atlantique

nous nous trouvâmes chassés en mer par une vitesse qui était
certainement pas moins de cinquante ou de soixante milles à heure si
bien que nous atteignîmes le cap clear à quarante milles vers notre
nord avant avoir pu assurer la verge acier et avoir eu le temps
de penser à virer de bord ce fut alors que ainsworth fit une
proposition extraordinaire mais qui dans mon opinion était
nullement déraisonnable ni chimérique dans laquelle il fut
immédiatement encouragé par holland —à savoir que nous pourrions
profiter de la forte brise qui nous emportait et tenter au lieu de
rabattre sur paris atteindre la côte du

après une légère réflexion je donnai de bon gré mon assentiment à cette
violente proposition qui chose étrange à dire ne trouva objections
que dans les deux marins

toutefois comme nous étions la majorité nous maîtrisâmes leurs
appréhensions et nous maintînmes résolument notre route nous
gouvernâmes droit à ouest mais comme le traînage des bouées faisait
un obstacle matériel à notre marche et que nous étions suffisamment
maîtres du ballon soit pour monter soit pour descendre nous jetâmes
tout abord cinquante livres de lest et nous ramenâmes au moyen une
manivelle toute la corde hors de la mer nous constatâmes immédiatement
effet de cette manœuvre par un prodigieux accroissement de vitesse
et comme la brise fraîchissait nous filâmes avec une vélocité presque
inconcevable le allongeait derrière la nacelle comme un
sillage de navire il est superflu de dire il nous suffit un
espace de temps pour perdre la côte de vue nous passâmes
innombrables navires de toute espèce dont
louvoyaient avec peine mais dont la plupart restaient en panne nous
causâmes à leur bord le plus grand enthousiasme —enthousiasme fortement
savouré par et particulièrement par nos deux hommes qui
maintenant sous influence de quelques petits verres de genièvre
semblaient résolus à jeter au vent toutes craintes et tous scrupules
plusieurs navires tirèrent le canon de signal et tous nous saluèrent
par de grands vivats que nous entendions avec une netteté surprenante
et par agitation des chapeaux et des mouchoirs nous marchâmes ainsi
tout le jour sans incident matériel et comme les premières ombres se
formaient autour de nous nous fîmes une estimation approximative de la
distance parcourue elle ne pouvait pas être de moins de cinq cents
milles probablement davantage pendant tout ce temps le propulseur
fonctionna et sans aucun doute aida positivement notre marche quand
le soleil se coucha la brise fraîchit et se transforma en une vraie
tempête de nous océan était parfaitement visible en
raison de sa phosphorescence le vent souffla de est toute la nuit et
nous donna les plus brillants présages de succès nous ne souffrîmes pas
peu du froid et humidité de atmosphère nous était fort pénible
mais la place libre dans la nacelle était assez vaste pour nous
permettre de nous coucher et au moyen de nos manteaux et de quelques
couvertures nous nous tirâmes passablement affaire

par ainsworth  —ces neuf dernières heures ont été
incontestablement les plus enflammées de ma vie je ne peux rien
concevoir de plus enthousiasmant que étrange péril et la nouveauté
une pareille aventure dieu veuille nous donner le succès je ne
demande pas le succès pour le simple salut de mon insignifiante
personne mais pour amour de la science humaine et pour immensité du
triomphe et cependant exploit est si évidemment faisable que mon seul
étonnement est que les hommes aient reculé à présent devant la
tentative une simple brise comme celle qui nous favorise
maintenant une pareille rafale pousse un ballon pendant quatre ou
cinq jours ces brises durent quelquefois plus longtemps et le
voyageur sera facilement porté dans ce laps de temps une rive à
autre avec une pareille brise le vaste atlantique est plus un
lac

je suis plus frappé au moment où écris du silence suprême qui règne
sur la mer malgré son agitation que aucun autre phénomène les eaux
ne jettent pas de voix vers les cieux immense océan flamboyant
de nous se tord et se tourmente sans pousser une plainte les
houles montagneuses donnent idée innombrables démons gigantesques
et muets qui se tordaient dans une impuissante agonie dans une nuit
telle est pour moi celle un homme vit —il vit un siècle de vie
ordinaire —et je ne donnerais pas ce délice ravissant pour ce siècle
existence vulgaire

dimanche manuscrit de mason  —ce matin vers dix heures la
tempête était plus une brise de huit ou neuf nœuds pour un navire
en mer et elle nous fait parcourir trente milles à heure
davantage néanmoins elle a tourné ferme vers le nord et
maintenant au coucher du soleil nous nous dirigeons droit à ouest
grâce surtout à la vis et au gouvernail qui fonctionnent admirablement
je regarde entreprise comme entièrement réussie et la navigation
aérienne dans toutes les directions si ce est avec le vent
absolument debout comme un problème résolu nous aurions pas pu faire
tête à la rude brise hier mais en montant nous aurions pu sortir du
champ de son action si nous en avions eu besoin je suis convaincu
avec notre propulseur nous pourrions marcher contre une jolie brise
carabinée à midi nous nous sommes élevés à une hauteur de
pieds en jetant du lest nous avons agi ainsi pour chercher un
courant plus direct mais nous en avons pas trouvé de plus favorable
que celui dans lequel nous sommes à présent nous avons surabondamment
de gaz pour traverser ce petit lac dût le voyage durer trois semaines
je ai pas la plus légère crainte relativement à issue de notre
entreprise les difficultés ont été étrangement exagérées et
incomprises je puis choisir mon courant et eussé contre moi tous
les courants je puis faire passablement ma route avec mon propulseur
nous avons pas eu incidents notables la nuit annonce bien

par ainsworth  ai peu de chose à noter excepté
le fait fort surprenant pour moi à une élévation égale à celle du
cotopaxi je ai éprouvé ni froid trop intense ni migraine ni
difficulté de respiration mason holland sir everard ont pas
plus souffert que moi je crois osborne est plaint une
constriction de la poitrine —mais cela a disparu assez vite nous avons
filé avec une grande vitesse toute la journée et nous devons être à
plus de moitié chemin de atlantique nous avons passé de
vingt ou trente navires de toute sorte et tous semblaient
délicieusement étonnés traverser océan en ballon est pas une
affaire si difficile après tout omne ignotum pro magnifico

nota —À une hauteur de pieds le ciel apparaît presque noir
et les étoiles se voient distinctement pendant que la mer au lieu de
paraître convexe comme on pourrait le supposer semble absolument et
entièrement concave

lundi manuscrit de mason  —ce matin nous avons encore eu
quelque embarras avec la tige du propulseur qui devra être entièrement
modifiée de crainte de sérieux accidents —je parle de la tige acier
et non pas des palettes ces dernières ne laissaient rien à désirer le
vent a soufflé tout le jour du roide et sans interruption
tant la fortune semble résolue à nous favoriser juste avant le jour
nous fûmes tous un peu alarmés par quelques bruits singuliers et
quelques secousses dans le ballon accompagnés de la soudaine
interruption du jeu de la machine ces phénomènes étaient occasionnés
par expansion du gaz résultant une augmentation de chaleur dans
atmosphère et la débâcle naturelle des particules de glace dont le
filet était incrusté pendant la nuit nous avons jeté quelques
bouteilles aux navires que nous avons aperçus une elles a été
recueillie par un grand navire vraisemblablement un des paquebots qui
font le service de new york nous avons essayé de déchiffrer son nom
mais nous ne sommes pas sûrs y avoir réussi le télescope de m
osborne nous a laissé lire quelque chose comme atalante il est
maintenant minuit et nous marchons toujours à peu près vers ouest
une allure rapide la mer est singulièrement phosphorescente

par ainsworth  —il est maintenant deux heures du
matin et il fait presque calme autant du moins que en peux
juger —mais est un point il est fort difficile apprécier depuis
que nous nous mouvons si complètement avec et dans air je ai point
dormi depuis que ai quitté mais je ne peux plus y tenir et
je vais faire un somme nous ne pouvons pas être loin de la côte
amérique

mardi manuscrit de ainsworth  —une heure de
—nous sommes en vue de la côte basse de la caroline du
sud le grand problème est résolu nous avons traversé
atlantique —nous avons traversé en ballon facilement rondement
dieu soit loué qui osera dire maintenant il y a quelque chose
impossible

ici finit le journal quelques détails sur la descente ont été
communiqués toutefois par ainsworth à forsyth il faisait presque
un calme plat quand les voyageurs arrivèrent en vue de la côte qui
fut immédiatement reconnue par les deux marins et par osborne ce
gentleman ayant des connaissances au fort moultrie on résolut
immédiatement de descendre dans le voisinage

le ballon fut porté vers la plage la marée était basse le sable ferme
uni admirablement approprié à une descente et le grappin mordit du
premier coup et tint bon les habitants de île et du fort se
pressaient naturellement pour voir le ballon mais ce était avec
difficulté on ajoutait foi au voyage accompli —la traversée de
atlantique  ancre mordait à deux heures de ainsi le
voyage entier avait duré heures ou plutôt un peu moins
si on compte simplement le trajet un rivage à autre il était
arrivé aucun accident sérieux on avait eu à craindre aucun danger
réel le ballon fut dégonflé et serré sans peine et ces messieurs
étaient encore au fort moultrie quand les manuscrits où ce récit est
tiré partaient par le courrier de charleston on ne sait rien de positif
sur leurs intentions ultérieures mais nous pouvons promettre en toute
sûreté à nos lecteurs quelques informations supplémentaires soit pour
lundi soit pour le jour suivant au plus tard

voilà certainement entreprise la plus prodigieuse la plus
intéressante la plus importante qui ait jamais été accomplie ou même
tentée par un homme quels magnifiques résultats on en peut tirer
est pas superflu maintenant de le déterminer






avec un cœur plein de fantaisies délirantes
dont je suis le capitaine
avec une lance de feu et un cheval air
À travers immensité je voyage

chanson de tom


après les nouvelles les plus récentes de rotterdam il paraît que
cette ville est dans un singulier état effervescence philosophique en
réalité il y est produit des phénomènes un genre si complètement
inattendu si entièrement nouveau si absolument en contradiction avec
toutes les opinions reçues que je ne doute pas avant peu toute
europe ne soit sens dessus dessous toute la physique en fermentation
et que la raison et astronomie ne se prennent aux cheveux

il paraît que le … du mois de … je ne me rappelle pas positivement la
date une foule immense était rassemblée dans un but qui est pas
spécifié sur la grande place de la bourse de la confortable ville de
rotterdam la journée était singulièrement chaude pour la saison il y
avait à peine un souffle air et la foule était pas trop fâchée de
se trouver de temps à autre aspergée une ondée amicale de quelques
minutes qui épanchait des vastes masses de nuages blancs abondamment
éparpillés à travers la voûte bleue du firmament

toutefois vers midi il se manifesta dans assemblée une légère mais
remarquable agitation suivie du brouhaha de dix mille langues une
minute après dix mille visages se tournèrent vers le ciel dix mille
pipes descendirent simultanément du coin de dix mille bouches et un
cri qui ne peut être comparé au rugissement du niagara retentit
longuement hautement furieusement à travers toute la cité et tous les
environs de rotterdam

origine de ce vacarme devint bientôt suffisamment manifeste on vit
déboucher et entrer dans une des lacunes de étendue azurée du fond
une de ces vastes masses de nuages aux contours vigoureusement
définis un être étrange hétérogène une apparence solide si
singulièrement configuré si fantastiquement organisé que la foule de
ces gros bourgeois qui le regardaient en bas bouche béante ne
pouvait absolument y rien comprendre ni se lasser de admirer

est que cela pouvait être au nom de tous les diables de
rotterdam est que cela pouvait présager personne ne le savait
personne ne pouvait le deviner personne —pas même le bourgmestre
mynheer superbus von underduk —ne possédait la plus légère donnée pour
éclaircir ce mystère en sorte que ayant rien de mieux à faire tous
les rotterdamois à un homme près remirent sérieusement leurs pipes
dans le coin de leurs bouches et gardant toujours un œil braqué sur le
phénomène se mirent à pousser leur fumée firent une pause se
dandinèrent de droite à gauche et grognèrent significativement —puis
se dandinèrent de gauche à droite grognèrent firent une pause et
finalement se remirent à pousser leur fumée

cependant on voyait descendre toujours plus bas vers la béate ville de
rotterdam objet une si grande curiosité et la cause une si grosse
fumée en quelques minutes la chose arriva assez près pour on pût la
distinguer exactement cela semblait être —oui était
indubitablement une espèce de ballon mais alors à coup sûr
rotterdam avait pas vu de pareil ballon car qui—je vous le
demande—a jamais entendu parler un ballon entièrement fabriqué avec
des journaux crasseux personne en hollande certainement et cependant
là sous le nez même du peuple ou plutôt à quelque distance de
son nez apparaissait la chose en question la chose elle
ai de bonnes autorités pour affirmer—avec cette même matière
à laquelle personne avait jamais pensé pour un pareil dessein était
une énorme insulte au bon sens des bourgeois de rotterdam

quant à la forme du phénomène elle était encore plus répréhensible —ce
était guère un gigantesque bonnet de fou tourné sens dessus
dessous et cette similitude fut loin être amoindrie quand en
inspectant de plus près la foule vit un énorme gland pendu à la
pointe et autour du bord supérieur ou de la base du cône un rang de
petits instruments qui ressemblaient à des clochettes de brebis et
tintinnabulaient incessamment sur air de betty martin

mais voilà qui était encore plus violent —suspendu par des rubans bleus
au bout de la fantastique machine se balançait en manière de nacelle
un immense chapeau de castor gris américain à bords superlativement
larges à calotte hémisphérique avec un ruban noir et une boucle
argent chose assez remarquable toutefois maint citoyen de rotterdam
aurait juré il connaissait déjà ce chapeau et en vérité toute
assemblée le regardait presque avec des yeux familiers pendant que
dame grettel pfaall poussait en le voyant une exclamation de joie et de
surprise et déclarait que était positivement le chapeau de son cher
homme or était une circonstance autant plus importante à
noter que pfaall avec ses trois compagnons avait disparu de rotterdam
depuis cinq ans environ une manière soudaine et inexplicable et
au moment où commence ce récit tous les efforts pour obtenir des
renseignements sur eux avaient échoué il est vrai on avait découvert
récemment dans une partie retirée de la ville à est quelques
ossements humains mêlés à un amas de décombres un aspect bizarre et
quelques profanes avaient été à supposer un hideux meurtre
avait dû être commis en cet endroit et que hans pfaall et ses camarades
en avaient été les victimes mais revenons à notre
récit

le ballon car en était un décidément était maintenant descendu à
cent pieds du sol et montrait distinctement à la foule le personnage
qui habitait un singulier individu en vérité il ne pouvait guère
avoir plus de deux pieds de haut mais sa taille toute petite elle
était ne aurait pas empêché de perdre équilibre et de passer
le bord de sa toute petite nacelle sans intervention un
rebord circulaire qui lui montait à la poitrine et se rattachait
aux cordes du ballon le corps du petit homme était volumineux au delà
de toute proportion et donnait à ensemble de son individu une
apparence de rotondité singulièrement absurde de ses pieds
naturellement on en pouvait rien voir ses mains étaient
monstrueusement grosses ses cheveux gris et rassemblés par derrière en
une queue son nez prodigieusement long crochu et empourpré ses yeux
bien fendus brillants et perçants son menton et ses joues —quoique
ridées par la vieillesse —larges boursouflés doubles mais sur les
deux côtés de sa tête il était impossible apercevoir le semblant
une oreille

ce drôle de petit monsieur était habillé un de satin bleu
de ciel et de culottes collantes assorties serrées aux genoux par une
boucle argent son gilet était une étoffe jaune et brillante un
bonnet de taffetas blanc était gentiment posé sur le côté de sa tête
et pour compléter cet accoutrement un foulard écarlate entourait son
cou et contourné en un nœud superlatif laissait traîner sur sa
poitrine ses bouts prétentieusement longs

Étant descendu comme je ai dit à cent pieds environ du sol le vieux
petit monsieur fut soudainement saisi une agitation nerveuse et parut
peu soucieux de approcher davantage de la terre ferme il jeta donc
une quantité de sable un sac de toile il souleva à et
resta stationnaire pendant un instant il appliqua alors à extraire de
la poche de son paletot une manière agitée et précipitée un grand
portefeuille de maroquin il le pesa soupçonneusement dans sa main
examina avec un air extrême surprise comme évidemment étonné de son
poids enfin il ouvrit en tira une énorme lettre scellée de cire
rouge et soigneusement entortillée de fil de même couleur et la laissa
tomber juste aux pieds du bourgmestre superbus von underduk

son excellence se baissa pour la ramasser mais aéronaute toujours
fort inquiet et ayant apparemment pas autres affaires qui le
retinssent à rotterdam commençait déjà à faire précipitamment ses
préparatifs de départ et comme il fallait décharger une portion de son
lest pour pouvoir élever de nouveau une de sacs il
jeta un après autre sans se donner la peine de les vider tombèrent
coup sur coup sur le dos de infortuné bourgmestre et le culbutèrent
juste une de fois à la face de tout rotterdam

il ne faut pas supposer toutefois que le grand underduk ait laissé
passer impunément cette impertinence de la part du vieux petit bonhomme
on dit au contraire à chacune de ses six culbutes il ne poussa pas
moins de six bouffées distinctes et furieuses de sa chère pipe il
retenait pendant tout ce temps et de toutes ses forces et il se
propose de tenir ainsi—si dieu le au jour de sa mort

cependant le ballon élevait comme une alouette et planant
de la cité finit par disparaître tranquillement derrière un nuage
semblable à celui où il avait si singulièrement émergé et fut ainsi
perdu pour les yeux éblouis des bons citoyens de rotterdam

toute attention se porta alors sur la lettre dont la transmission
avec les accidents qui la suivirent avait failli être si fatale à la
personne et à la dignité de son excellence von underduk toutefois ce
fonctionnaire avait pas oublié durant ses mouvements giratoires de
mettre en sûreté objet important —la lettre —qui après la
suscription était tombée dans des mains légitimes elle était
adressée à lui abord et au professeur rudabub en leurs qualités
respectives de président et de du collège astronomique de
rotterdam elle fut donc ouverte par ces dignitaires et
ils y trouvèrent la communication suivante et ma
foi

À leurs excellences von underduk et rudabub président et
du collège national astronomique de la ville de
rotterdam 

vos excellences se souviendront un humble artisan du nom de
hans pfaall raccommodeur de soufflets de son métier qui disparut de
rotterdam il y a environ cinq ans avec trois individus et une
manière qui a dû être regardée comme inexplicable est moi hans
pfaall en déplaise à vos excellences—qui suis auteur de
cette communication il est de notoriété parmi la plupart de mes
concitoyens que ai occupé quatre ans durant la petite maison de
briques placée à entrée de la ruelle dite sauerkraut et que y
demeurais encore au moment de ma disparition mes aïeux y ont toujours
résidé de temps immémorial et ils y ont invariablement exercé comme
moi la et profession de
raccommodeurs de soufflets car pour dire la vérité à ces
dernières années où toutes les têtes de la population ont été mises en
feu par la politique jamais plus fructueuse industrie avait été
exercée par un honnête citoyen de rotterdam et personne en était plus
digne que moi le crédit était bon la pratique donnait ferme on ne
manquait ni argent ni de bonne volonté mais comme je ai dit nous
ressentîmes bientôt les effets de la liberté des grands discours du
radicalisme et de toutes les drogues de cette espèce les gens qui
jusque avaient été les meilleures pratiques du monde avaient plus
un moment pour penser à nous ils en avaient à peine assez pour
apprendre histoire des révolutions et pour surveiller dans sa marche
intelligence et idée du siècle ils avaient besoin de souffler
leur feu ils se faisaient un soufflet avec un journal À mesure que le
gouvernement devenait plus faible acquérais la conviction que le cuir
et le fer devenaient de plus en plus indestructibles et bientôt il y
eut pas dans tout rotterdam un seul soufflet qui eût besoin être
repiqué ou qui réclamât assistance du marteau était un état de
choses impossible je fus bientôt aussi gueux un rat et comme
avais une femme et des enfants à nourrir mes charges devinrent à la
longue intolérables et je passai toutes mes heures à réfléchir sur le
mode le plus convenable pour me débarrasser de la vie

cependant mes chiens de créanciers me laissaient peu de loisir pour la
méditation ma maison était littéralement assiégée du matin au soir il
y avait particulièrement trois gaillards qui me tourmentaient au delà du
possible montant continuellement la garde devant ma porte et me
menaçant toujours de la loi je me promis de tirer de ces trois êtres
une vengeance amère si jamais étais assez heureux pour les tenir dans
mes griffes et je crois que cette espérance ravissante fut la seule
chose qui empêcha de mettre immédiatement à exécution mon plan de
suicide qui était de me faire sauter la cervelle un coup espingole
toutefois je jugeai il valait mieux dissimuler ma rage et les
bourrer de promesses et de belles paroles à ce que par un
caprice heureux de la destinée occasion de la vengeance vînt offrir
à moi

un jour que étais parvenu à leur échapper et que je me sentais encore
plus abattu que habitude je continuai à errer pendant longtemps
encore et sans but à travers les rues les plus obscures à ce
enfin je butai contre le coin une échoppe de bouquiniste trouvant
sous ma main un fauteuil à usage des pratiques je y jetai de
mauvaise humeur et sans savoir pourquoi ouvris le premier volume
qui me tomba sous la main il se trouva que était une petite brochure
traitant de astronomie spéculative et écrite soit par le professeur
encke de berlin soit par un français dont le nom ressemblait beaucoup
au sien avais une légère teinture de cette science et je fus bientôt
tellement absorbé par la lecture de ce livre que je le lus deux fois
un bout à autre avant de revenir au sentiment de ce qui se passait
autour de moi

cependant il commençait à faire nuit et je repris le chemin de mon
logis mais la lecture de ce petit traité coïncidant avec une
découverte pneumatique qui avait été récemment communiquée par un
cousin de nantes comme un secret une haute importance avait fait sur
mon esprit une impression indélébile et tout en flânant à travers les
rues crépusculeuses je repassais minutieusement dans ma mémoire les
raisonnements étranges et quelquefois inintelligibles de écrivain
il y avait quelques passages qui avaient affecté mon imagination une
manière extraordinaire

plus y rêvais plus intense devenait intérêt ils avaient excité
en moi mon éducation généralement fort limitée mon ignorance spéciale
des sujets relatifs à la philosophie naturelle loin de ôter toute
confiance dans mon aptitude à comprendre ce que avais lu ou de
induire à mettre en suspicion les notions confuses et vagues qui
avaient surgi naturellement de ma lecture devenaient simplement un
aiguillon plus puissant pour mon imagination et étais assez vain ou
assez raisonnable pour me demander si ces idées indigestes
qui surgissent dans les esprits mal réglés ne contiennent pas souvent en
elles—comme elles en ont la parfaite apparence—toute la force toute
la réalité et toutes les autres propriétés inhérentes à instinct et à
intuition

il était tard quand arrivai à la maison et je me mis immédiatement au
lit mais mon esprit était trop préoccupé pour que je pusse dormir et
je passai la nuit entière en méditations je me levai de grand matin et
je courus vivement à échoppe du bouquiniste où employai tout le peu
argent qui me restait à acquisition de quelques volumes de mécanique
et astronomie pratiques je les transportai chez moi comme un trésor
et je consacrai à les lire tous mes instants de loisir je fis ainsi
assez de progrès dans mes nouvelles études pour mettre à exécution
certain projet qui avait été inspiré par le diable ou par mon bon
génie

pendant tout ce temps je fis tous mes efforts pour me concilier les
trois créanciers qui avaient causé tant de tourments finalement y
réussis tant en vendant une assez grande partie de mon mobilier pour
satisfaire à moitié leurs réclamations en leur faisant la promesse de
solder la différence après la réalisation un petit projet qui me
trottait dans la tête et pour accomplissement duquel je réclamais
leurs services grâce à ces moyens car étaient des gens fort
ignorants je eus pas à les faire entrer dans mes vues

les choses ainsi arrangées je appliquai avec aide de ma femme
avec les plus grandes précautions et dans le plus parfait secret à
disposer du bien qui me restait et à réaliser par de petits emprunts
et sous différents prétextes une assez bonne quantité argent
comptant sans inquiéter le moins du monde je avoue à ma honte des
moyens de remboursement

grâce à cet accroissement de ressources je me procurai en diverses
fois plusieurs pièces de batiste de douze yards
chacune —de la ficelle —une provision de vernis de caoutchouc —un
vaste et profond panier osier fait sur commande —et quelques autres
articles nécessaires à la construction et à équipement un ballon
une dimension extraordinaire je chargeai ma femme de le confectionner
le plus rapidement possible et je lui donnai toutes les instructions
nécessaires pour la manière de procéder

en même temps je fabriquais avec de la ficelle un filet une dimension
suffisante y adaptais un cerceau et des cordes et je faisais
emplette des nombreux instruments et des matières nécessaires pour
faire des expériences dans les plus hautes régions de atmosphère une
nuit je transportai prudemment dans un endroit retiré de rotterdam à
est cinq barriques cerclées de fer qui pouvaient contenir chacune
environ cinquante gallons et une sixième une dimension plus vaste
six tubes en de trois pouces de diamètre et de quatre pieds
de long façonnés ad hoc une bonne quantité une certaine substance
métallique ou que je ne nommerai pas et une douzaine de
remplies un acide le gaz qui devait
résulter de cette combinaison est un gaz qui a jamais été à
présent fabriqué que par moi ou du moins qui a jamais été appliqué à
un pareil objet tout ce que je puis dire est il est une des
parties constituantes de azote qui a été si longtemps regardé comme
irréductible et que sa densité est moindre que celle de hydrogène
environ fois et quatre dixièmes il est sans saveur mais
non sans odeur il brûle quand il est pur avec une flamme verdâtre il
attaque instantanément la vie animale je ne ferais aucune difficulté
en livrer tout le secret mais il appartient de droit comme je ai
déjà fait entendre à un citoyen de nantes en france par qui il a
été communiqué sous condition

le même individu a confié sans être le moins du monde au fait de mes
intentions un procédé pour fabriquer les ballons avec un certain tissu
animal qui rend la fuite du gaz chose presque impossible mais je
trouvai ce moyen beaucoup trop dispendieux et ailleurs il se
pouvait que la batiste revêtue une couche de caoutchouc fût tout
aussi bonne je ne mentionne cette circonstance que parce que je crois
probable que individu en question tentera un de ces jours une
ascension avec le nouveau gaz et la matière dont ai parlé et que je
ne veux pas le priver de honneur une invention

À chacune des places qui devaient être occupées par un des petits
tonneaux je creusai secrètement un petit trou les trous formant de
cette façon un cercle de pieds de diamètre au centre du
cercle qui était la place désignée pour la plus grande barrique je
creusai un trou plus profond dans chacun des cinq petits trous je
disposai une boîte de contenant cinquante livres de poudre à
canon et dans le plus grand un baril qui en tenait cent cinquante je
reliai convenablement le baril et les cinq boîtes par des traînées
couvertes et ayant fourré dans une des boîtes le bout une mèche
longue de quatre pieds environ je comblai le trou et plaçai la barrique
laissant dépasser autre bout de la mèche un pouce à peu
près au delà de la barrique et une manière presque invisible je
comblai successivement les autres trous et disposai chaque barrique à
la place qui lui était destinée

outre les articles que ai énumérés je transportai à mon dépôt général
et y cachai un des appareils perfectionnés de grimm pour la
condensation de air atmosphérique toutefois je découvris que cette
machine avait besoin de singulières modifications pour devenir propre à
emploi auquel je la destinais mais grâce à un travail entêté et à
une incessante persévérance arrivai à des résultats excellents dans
tous mes préparatifs mon ballon fut bientôt parachevé il pouvait
contenir plus de quarante mille pieds cubes de gaz il pouvait
facilement enlever selon mes calculs moi et tout mon attirail et
même en le gouvernant convenablement cent livres de
lest le marché il avait reçu trois couches de vernis et je
vis que la batiste remplissait parfaitement office de la soie elle
était également solide et coûtait beaucoup moins cher

tout étant prêt exigeai de ma femme elle me jurât le secret sur
toutes mes actions depuis le jour de ma première visite à échoppe du
bouquiniste et je lui promis de mon côté de revenir aussitôt que les
circonstances me le permettraient je lui donnai le peu argent qui me
restait et je lui fis mes adieux en réalité je avais pas
inquiétude sur son compte elle était ce que les gens appellent une
maîtresse femme et pouvait faire ses affaires sans mon
assistance je crois même pour tout dire elle avait toujours
regardé comme un triste fainéant —un simple complément de poids —un
remplissage —une espèce homme bon pour bâtir des châteaux en air
et rien de plus —et elle était pas fâchée être débarrassée de
moi il faisait nuit sombre quand je lui fis mes adieux et prenant
avec moi en manière aides de camp les trois créanciers qui avaient
causé tant de souci nous portâmes le ballon avec sa nacelle et tous ses
accessoires par une route détournée à endroit où avais déposé les
autres articles nous les y trouvâmes parfaitement intacts et je me mis
immédiatement à la besogne

nous étions au avril la nuit comme je ai dit était sombre on
ne pouvait pas apercevoir une étoile et une bruine épaisse qui tombait
par intervalles nous incommodait fort mais ma grande inquiétude
était le ballon qui en dépit du vernis qui le protégeait commençait
à alourdir par humidité la poudre aussi pouvait avarier je fis
donc travailler rudement mes trois gredins je leur fis piler de la
glace autour de la barrique centrale et agiter acide dans les autres
cependant ils ne cessaient de importuner de questions pour savoir ce
que je voulais faire avec tout cet attirail et exprimaient un vif
mécontentement de la terrible besogne à laquelle je les condamnais ils
ne comprenaient pas—disaient il pouvait résulter de bon à
leur faire ainsi se mouiller la peau uniquement pour les rendre
complices une aussi abominable incantation je commençais à être un
peu inquiet et avançais ouvrage de toute ma force car en vérité
ces idiots étaient figuré imagine que avais fait un pacte avec
le diable et que dans tout ce que je faisais maintenant il y avait
rien de bien rassurant avais donc une crainte de les voir
me planter là toutefois je efforçai de les apaiser en leur
promettant de les payer au dernier sou aussitôt que aurais mené
à bonne fin la besogne en préparation naturellement ils interprétèrent
ces beaux discours comme ils voulurent imaginant sans doute que de
toute manière allais me rendre maître une immense quantité argent
comptant et pourvu que je leur payasse ma dette et un petit brin en
plus en considération de leurs services ose affirmer ils
inquiétaient fort peu de ce qui pouvait advenir de mon âme ou de ma
carcasse

au bout de quatre heures et demie environ le ballon me parut
suffisamment gonflé y suspendis donc la nacelle et y plaçai tous
mes bagages un télescope un baromètre avec quelques modifications
importantes un thermomètre un électromètre un compas une boussole
une montre à secondes une cloche un ainsi
un globe de verre où avais fait le vide et hermétiquement bouché
sans oublier appareil condensateur de la chaux vive un bâton de cire
à cacheter une abondante provision eau et des vivres en quantité
tels que le pemmican qui contient une énorme matière nutritive
comparativement à son petit volume installai aussi dans ma nacelle un
couple de pigeons et une chatte

nous étions presque au point du jour et je pensai il était
grandement temps effectuer mon départ je laissai donc tomber par
terre comme par accident un cierge allumé et en me baissant pour le
ramasser eus soin de mettre sournoisement le feu à la mèche dont le
bout comme je ai dit dépassait un peu le bord inférieur un des
petits tonneaux

exécutai cette manœuvre sans être vu le moins du monde par mes trois
bourreaux je sautai dans la nacelle je coupai immédiatement unique
corde qui me retenait à la terre et je aperçus avec bonheur que
étais enlevé avec une inconcevable rapidité le ballon emportait
ses cent livres de lest de plomb il
aurait pu en porter le double quand je quittai la terre le baromètre
marquait trente pouces et le thermomètre centigrade degrés

cependant étais à peine monté à une hauteur de cinquante yards quand
arriva derrière moi avec un rugissement et un grondement épouvantables
une si épaisse trombe de feu et de gravier de bois et de métal
enflammés mêlés à des membres humains déchirés que je sentis mon cœur
défaillir et que je me jetai tout au fond de ma nacelle tremblant de
terreur

alors je compris que avais horriblement chargé la mine et que
avais encore à subir les principales conséquences de la secousse en
effet en moins une seconde je sentis tout mon sang refluer vers mes
tempes et immédiatement inopinément une commotion que je oublierai
jamais éclata à travers les ténèbres et sembla déchirer en deux le
firmament plus tard quand eus le temps de la réflexion je
ne manquai pas attribuer extrême violence de explosion
relativement à moi à sa véritable cause à ma position
directement de la mine et dans la ligne de son action la plus
puissante mais en ce moment je ne songeais à sauver ma vie
abord le ballon affaissa puis il se dilata furieusement puis il
se mit à pirouetter avec une vélocité vertigineuse et finalement
vacillant et roulant comme un homme ivre il me jeta le bord
de la nacelle et me laissa accroché à une épouvantable hauteur la tête
en bas par un bout de corde fort mince haut de trois pieds de long
environ qui pendait par hasard à travers une crevasse près du fond du
panier osier et dans lequel au milieu de ma chute mon pied gauche
engagea providentiellement il est impossible absolument impossible
de se faire une idée juste de horreur de ma situation ouvrais
convulsivement la bouche pour respirer un frisson ressemblant à un
accès de fièvre secouait tous les nerfs et tous les muscles de mon
être —je sentais mes yeux jaillir de leurs orbites une horrible nausée
envahit —enfin je évanouis et perdis toute conscience

combien de temps restai dans cet état il est impossible de le
dire il écoula toutefois un assez long temps car lorsque je
recouvrai en partie usage de mes sens je vis le jour qui se
levait —le ballon se trouvait à une prodigieuse hauteur de
immensité de océan et dans les limites de ce vaste horizon aussi
loin que pouvait étendre ma vue je apercevais pas trace de terre
cependant mes sensations quand je revins à moi étaient pas aussi
étrangement douloureuses que aurais dû y attendre en réalité il y
avait beaucoup de folie dans la contemplation placide avec laquelle
examinai abord ma situation je portai mes deux mains devant mes
yeux une après autre et me demandai avec étonnement quel accident
pouvait avoir gonflé mes veines et noirci si horriblement mes ongles
puis examinai soigneusement ma tête je la secouai à plusieurs
reprises et la tâtai avec une attention minutieuse à ce que je
me fusse heureusement assuré elle était pas ainsi que en avais
eu horrible idée plus grosse que mon ballon puis avec habitude
un homme qui sait où sont ses poches je tâtai les deux poches de ma
culotte et apercevant que avais perdu mon calepin et mon étui à
je efforçai de me rendre compte de leur disparition et ne
pouvant y réussir en ressentis un inexprimable chagrin il me sembla
alors que éprouvais une vive douleur à la cheville de mon pied gauche
et une obscure conscience de ma situation commença à poindre dans mon
esprit

mais—chose étrange —je éprouvai ni étonnement ni horreur si je
ressentis une émotion quelconque ce fut une espèce de satisfaction ou
épanouissement en pensant à adresse il me faudrait déployer pour
me tirer de cette singulière alternative et je ne fis pas de mon salut
définitif objet un doute une seconde pendant quelques minutes je
restai plongé dans la plus profonde méditation je me rappelle
distinctement que ai souvent serré les lèvres que ai appliqué mon
index sur le côté de mon nez et ai pratiqué les gesticulations et
grimaces habituelles aux gens qui installés tout à leur aise dans leur
fauteuil méditent sur des matières embrouillées ou importantes

quand je crus avoir suffisamment rassemblé mes idées je portai avec la
plus grande précaution la plus parfaite délibération mes mains
derrière mon dos et je détachai la grosse boucle de fer qui terminait
la ceinture de mon pantalon cette boucle avait trois dents qui étant
un peu rouillées tournaient difficilement sur leur axe cependant avec
beaucoup de patience je les amenai à angle droit avec le corps de la
boucle et aperçus avec joie elles restaient fermes dans cette
position tenant entre mes dents cette espèce instrument je
appliquai à dénouer le nœud de ma cravate je fus obligé de me
reposer plus une fois avant avoir accompli cette manœuvre mais à
la longue y réussis À un des bouts de la cravate assujettis la
boucle et pour plus de sécurité je nouai étroitement autre bout
autour de mon poing soulevant alors mon corps par un déploiement
prodigieux de force musculaire je réussis du premier coup à jeter la
boucle la nacelle et à accrocher comme je avais espéré
dans le rebord circulaire de osier

mon corps faisait alors avec la paroi de la nacelle un angle de
degrés environ mais il ne faut pas entendre que je fusse
à degrés de la perpendiculaire bien loin de
là étais toujours placé dans un plan presque parallèle au niveau de
horizon car la nouvelle position que avais conquise avait eu pour
effet de chasser autant le fond de la nacelle et conséquemment ma
position était des plus périlleuses

mais on suppose que dans le principe lorsque je tombai de la
nacelle je fusse tombé la face tournée vers le ballon au lieu de
avoir tournée du côté opposé comme elle était maintenant —ou en
second lieu que la corde par laquelle étais accroché eût pendu par
hasard du rebord supérieur au lieu de passer par une crevasse du
fond —on concevra facilement que dans ces deux hypothèses il eût
été impossible accomplir un pareil miracle —et les présentes
révélations eussent été entièrement perdues pour la postérité avais
donc toutes les raisons de bénir le hasard mais en somme étais
tellement stupéfié que je me sentais incapable de rien faire et que je
restai suspendu pendant un quart heure dans cette
extraordinaire situation sans tenter de nouveau le plus léger effort
perdu dans un singulier calme et dans une béatitude idiote mais cette
disposition de mon être évanouit bien vite et fit place à un sentiment
horreur effroi absolue désespérance et de destruction en
réalité le sang si longtemps accumulé dans les vaisseaux de la tête et
de la gorge et qui avait jusque créé en moi un délire salutaire dont
action suppléait à énergie commençait maintenant à refluer et à
reprendre son niveau et la clairvoyance qui me revenait augmentant la
perception du danger ne servait à me priver du et du
courage nécessaires pour affronter mais par bonheur pour moi cette
faiblesse ne fut pas de longue durée énergie du désespoir me revint à
propos et avec des cris et des efforts frénétiques je élançai
convulsivement et à plusieurs reprises par une secousse générale
à ce enfin accrochant au bord si désiré avec des griffes
plus serrées un étau je tortillai mon corps et tombai la
tête la première et tout pantelant dans le fond de la nacelle

ce ne fut après un certain laps de temps que je fus assez maître de
moi pour occuper de mon ballon mais alors je examinai avec
attention et découvris à ma grande joie il avait subi aucune
avarie tous mes instruments étaient sains et saufs et
je avais perdu ni lest ni provisions À la vérité
je les avais si bien assujettis à leur place un pareil accident était
chose tout à fait improbable je regardai à ma montre elle marquait six
heures je continuais à monter rapidement et le baromètre me donnait
alors une hauteur de trois milles trois quarts juste de moi
apparaissait dans océan un petit objet noir une forme légèrement
allongée à peu près de la dimension un domino et ressemblant
fortement à tous égards à un de ces petits joujoux je dirigeai mon
télescope sur lui et je vis distinctement que était un vaisseau
anglais de canons tanguant lourdement dans la mer
au plus près du vent et le cap à À exception de ce
navire je ne vis rien que océan et le ciel et le soleil qui était
levé depuis longtemps

il est grandement temps que explique à vos excellences objet de mon
voyage vos excellences se souviennent que ma situation déplorable à
rotterdam avait à la longue poussé à la résolution du suicide ce
était pas cependant que eusse un dégoût positif de la vie elle
mais étais harassé à en pouvoir plus par les misères accidentelles
de ma position dans cette disposition esprit désirant vivre encore
et cependant fatigué de la vie le traité que je lus à échoppe du
bouquiniste appuyé par opportune découverte de mon cousin de nantes
ouvrit une ressource à mon imagination je pris enfin un parti décisif
je résolus de partir mais de vivre —de quitter le monde mais de
continuer mon existence —bref et pour couper court aux énigmes je
résolus sans inquiéter du reste de me frayer si je pouvais un
passage à la lune

maintenant pour on ne me croie pas plus fou que je ne le suis je
vais exposer en détail et le mieux que je pourrai les considérations
qui induisirent à croire une entreprise de cette nature quoique
difficile sans doute et pleine de dangers était pas absolument pour
un esprit audacieux située au delà des limites du possible

la première chose à considérer était la distance positive de la lune à
la terre or la distance moyenne ou approximative entre les centres de
ces deux planètes est de fois plus une fraction le
rayon équatorial de la terre ou environ milles je dis la
distance moyenne ou approximative mais il est facile de concevoir que
la forme de orbite lunaire étant une ellipse une excentricité qui
est pas de moins de de son axe et le centre de la
terre occupant le foyer de cette ellipse si je pouvais réussir une
manière quelconque à rencontrer la lune à son périgée la distance
évaluée se trouverait sensiblement diminuée mais pour
laisser de côté cette hypothèse il était positif en tout cas avais
à déduire des milles le rayon de la terre
et le rayon de la lune en tout et il ne
me resterait ainsi à franchir une distance approximative de
milles cet espace pensais était pas vraiment extraordinaire on
a fait nombre de fois sur cette terre des voyages une vitesse de
milles par heure et en réalité il y a tout lieu de croire on
arrivera à une plus grande vélocité mais même en me contentant de la
vitesse dont je parlais il ne me faudrait pas plus de cent soixante et
un jours pour atteindre la surface de la lune

il y avait toutefois de nombreuses circonstances qui induisaient à
croire que la vitesse approximative de mon voyage dépasserait de
beaucoup celle de soixante milles à heure et comme ces
considérations produisirent sur moi une impression profonde je les
expliquerai plus amplement par la suite

le second point à examiner était une bien autre importance après
les indications fournies par le baromètre nous savons que on
élève de la surface de la terre à une hauteur de
pieds on laisse de soi environ un trentième de la masse
atmosphérique à pieds nous arrivons à peu près à un tiers
et à pieds ce qui est presque la hauteur du cotopaxi nous
avons dépassé la moitié de la masse fluide ou en tout cas la moitié
de la partie pondérable de air qui enveloppe notre globe on a aussi
calculé à une hauteur qui excède pas la centième partie du diamètre
terrestre milles —la raréfaction devait être telle
que la vie animale ne pouvait en aucune façon y maintenir et de
plus que les moyens les plus subtils que nous ayons de constater la
présence de atmosphère devenaient alors totalement insuffisants mais
je ne manquai pas observer que ces derniers calculs étaient uniquement
basés sur notre connaissance expérimentale des propriétés de air et
des lois mécaniques qui régissent sa dilatation et sa compression dans
ce on peut appeler comparativement parlant la proximité immédiate
de la terre et en même temps on regarde comme chose positive à une
distance quelconque donnée mais inaccessible de sa surface la vie
animale est et doit être essentiellement incapable de modification
maintenant tout raisonnement de ce genre et après de pareilles
données doit évidemment être purement analogique la plus grande
hauteur où homme soit jamais parvenu est de pieds je parle de
expédition aéronautique de et biot est une hauteur
assez médiocre même quand on la compare aux milles en question et
je ne pouvais empêcher de penser que la question laissait une place au
doute et une grande latitude aux conjectures

mais en fait en supposant une ascension opérée à une hauteur donnée
quelconque la quantité air pondérable traversée dans toute période
ultérieure de ascension est nullement en proportion avec la hauteur
additionnelle acquise comme on peut le voir après ce qui a été énoncé
précédemment mais dans une raison constamment décroissante il est donc
évident que nous élevant aussi haut que possible nous ne pouvons pas
littéralement parlant arriver à une limite au delà de laquelle
atmosphère cesse absolument exister elle doit exister
concluais elle puisse il est vrai exister à un état de
raréfaction infinie

un autre côté je savais que les arguments ne manquent pas pour
prouver il existe une limite réelle et déterminée de atmosphère au
delà de laquelle il y a absolument plus air respirable mais une
circonstance a été omise par ceux qui opinent pour cette limite qui
semblait non pas une réfutation péremptoire de leur doctrine mais un
point digne une sérieuse investigation comparons les intervalles
entre les retours successifs de la comète encke à son périhélie en
tenant compte de toutes les perturbations dues à attraction
planétaire et nous verrons que les périodes diminuent graduellement
que le grand axe de ellipse de la comète va toujours se
raccourcissant dans une proportion lente mais parfaitement régulière
or est précisément le cas qui doit avoir lieu si nous supposons que
la comète subisse une résistance par le fait un milieu éthéré
excessivement rare qui pénètre les régions de son orbite car il est
évident un pareil milieu doit en retardant la vitesse de la comète
accroître sa force centripète et affaiblir sa force centrifuge en
autres termes attraction du soleil deviendrait de plus en plus
puissante et la comète en rapprocherait davantage à chaque
révolution véritablement il y a pas autre moyen de se rendre
compte de la variation en question

mais voici un autre fait on observe que le diamètre réel de la partie
nébuleuse de cette comète se contracte rapidement à mesure elle
approche du soleil et se dilate avec la même rapidité quand elle repart
vers son aphélie avais pas quelque raison de supposer avec valz
que cette apparente condensation de volume prenait son origine dans la
compression de ce milieu éthéré dont je parlais tout à heure et dont
la densité est en proportion de la proximité du soleil le phénomène qui
affecte la forme lenticulaire et on appelle la lumière zodiacale
était aussi un point digne attention cette lumière si visible sous
les tropiques et il est impossible de prendre pour une lumière
météorique quelconque élève obliquement de horizon et suit
généralement la ligne de équateur du soleil elle me semblait
évidemment provenir une atmosphère rare qui étendrait depuis le
soleil jusque par delà orbite de vénus au moins et même selon moi
indéfiniment plus loin je ne pouvais pas supposer que ce milieu fût
limité par la ligne du parcours de la comète ou fût confiné dans le
voisinage immédiat du soleil il était si simple imaginer au contraire
il envahissait toutes les régions de notre système planétaire
condensé autour des planètes en ce que nous appelons atmosphère et
modifié chez par des circonstances purement
géologiques modifié ou varié dans ses proportions ou dans
sa nature essentielle par les matières volatilisées émanant de leurs
globes respectifs

ayant pris la question sous ce point de vue je avais plus guère à
hésiter en supposant que dans mon passage je trouvasse une atmosphère
essentiellement semblable à celle qui enveloppe la surface de la
terre je réfléchis au moyen du appareil de grimm
je pourrais facilement la condenser en suffisante quantité pour les
besoins de la respiration voilà qui écartait le principal obstacle à un
voyage à la lune avais donc dépensé quelque argent et beaucoup de
peine pour adapter appareil au but que je me proposais et avais
pleine confiance dans son application pourvu que je pusse accomplir le
voyage dans un espace de temps suffisamment court ceci me ramène à la
question de la vitesse possible

tout le monde sait que les ballons dans la première période de leur
ascension élèvent avec une vélocité comparativement modérée or la
force ascension consiste uniquement dans la pesanteur de air ambiant
relativement au gaz du ballon et à première vue il ne paraît pas du
tout probable ni vraisemblable que le ballon à mesure il gagne en
élévation et arrive successivement dans des couches atmosphériques une
densité décroissante puisse gagner en vitesse et accélérer sa vélocité
primitive un autre côté je avais pas souvenir que dans un compte
rendu quelconque une expérience antérieure on eût jamais constaté
une diminution apparente dans la vitesse absolue de ascension quoique
tel eût pu être le cas en raison de la fuite du gaz à travers un
aérostat mal confectionné et généralement revêtu un vernis
insuffisant ou pour toute autre cause il me semblait donc que effet
de cette déperdition pouvait seulement contrebalancer accélération
acquise par le ballon à mesure il éloignait du centre de
gravitation or je considérai que pourvu que dans ma traversée je
trouvasse le milieu que avais imaginé et pourvu il fût de même
essence que ce que nous appelons air atmosphérique il importait
relativement assez peu que je le trouvasse à tel ou tel degré de
raréfaction relativement à ma force ascensionnelle car
non seulement le gaz du ballon serait soumis à la même raréfaction et
dans cette occurrence je avais à lâcher une quantité
proportionnelle de gaz suffisante pour prévenir une explosion mais
par la nature de ses parties intégrantes il devait en tout cas être
toujours spécifiquement plus léger un composé quelconque de pur azote
et oxygène il y avait donc une chance —et même en somme une forte
probabilité pour à aucune période de mon ascension je arrivasse à
un point où les différentes pesanteurs réunies de mon immense ballon du
gaz inconcevablement rare il renfermait de sa nacelle et de son
contenu pussent égaler la pesanteur de la masse atmosphère ambiante
déplacée et on conçoit facilement que était là unique condition
qui pût arrêter ma fuite ascensionnelle mais encore si jamais
atteignais ce point imaginaire il me restait la faculté user de mon
lest et autres poids montant à peu près à un total de livres

en même temps la force centripète devait toujours décroître en raison
du carré des distances et ainsi je devais avec une vélocité
prodigieusement accélérée arriver à la longue dans ces lointaines
régions où la force attraction de la lune serait substituée à celle de
la terre

il y avait une autre difficulté qui ne laissait pas de me causer quelque
inquiétude on a observé que dans les ascensions poussées à une hauteur
considérable outre la gêne de la respiration on éprouvait dans la tête
et dans tout le corps un immense malaise souvent accompagné de
saignements de nez et autres symptômes passablement alarmants et qui
devenait de plus en plus insupportable à mesure on élevait
était là une considération passablement effrayante était pas
probable que ces symptômes augmenteraient à ce ils se
terminassent par la mort elle après mûre réflexion je conclus que
non il fallait en chercher origine dans la disparition progressive de
la pression atmosphérique à laquelle est accoutumée la surface de notre
corps et dans la distension inévitable des vaisseaux sanguins
superficiels —et non dans une désorganisation positive du système
animal comme dans le cas de difficulté de respiration où la densité
atmosphérique est chimiquement insuffisante pour la rénovation régulière
du sang dans un ventricule du cœur excepté dans le cas où cette
rénovation ferait défaut je ne voyais pas de raison pour que la vie ne
se maintînt pas même dans le vide car expansion et la compression de
la poitrine on appelle communément respiration est une action
purement musculaire elle est la cause et non effet de la respiration
en un mot je concevais que le corps habituant à absence de
pression atmosphérique ces sensations douloureuses devaient diminuer
graduellement et pour les supporter tant elles dureraient avais
toute confiance dans la solidité de fer de ma constitution

ai donc exposé des considérations—non pas toutes
certainement—qui induisirent à former le projet un voyage à la
lune je vais maintenant il plaît à vos excellences vous exposer le
résultat une tentative dont la conception paraît si audacieuse et
qui dans tous les cas a pas sa pareille dans les annales de
humanité

ayant atteint la hauteur dont il a été parlé
trois milles trois quarts je jetai hors de la nacelle une quantité
de plumes et je vis que je montais toujours avec une rapidité
suffisante il y avait donc pas nécessité de jeter du lest en fus
car je désirais garder avec moi autant de lest que en
pourrais porter par la raison bien simple que je avais aucune donnée
positive sur la puissance attraction et sur la densité atmosphérique
je ne souffrais à présent aucun malaise physique je respirais
avec une parfaite liberté et éprouvais aucune douleur dans la tête la
chatte était couchée fort solennellement sur mon habit que avais ôté
et regardait les pigeons avec un air de nonchaloir ces derniers que
avais attachés par la patte pour les empêcher de envoler étaient
fort occupés à piquer quelques grains de riz éparpillés pour eux au fond
de la nacelle

À six heures vingt minutes le baromètre donnait une élévation de
pieds ou cinq milles à une fraction près la perspective semblait sans
bornes rien de plus facile ailleurs que de calculer à aide de la
trigonométrie sphérique étendue de surface terrestre embrassait mon
regard la surface convexe un segment de sphère est à la surface
entière de la sphère comme le sinus verse du segment est au diamètre de
la sphère or dans mon cas le sinus épaisseur du
segment situé de moi était à peu près égal à mon élévation
ou à élévation du point de vue de la surface la proportion
de cinq milles à huit milles exprimerait donc étendue de la surface
que embrassais que apercevais la seize centième partie
de la surface totale du globe la mer apparaissait polie comme un
miroir bien à aide du télescope je découvrisse elle était dans
un état de violente agitation le navire était plus visible il avait
sans doute dérivé vers je commençai dès lors à ressentir par
intervalles une forte douleur à la tête bien que je continuasse à
respirer à peu près librement la chatte et les pigeons semblaient
éprouver aucune incommodité

À sept heures moins vingt le ballon entra dans la région un grand et
épais nuage qui me causa beaucoup ennui mon appareil condensateur en
fut endommagé et je fus trempé aux os est à coup sûr une
singulière rencontre car je aurais pas supposé un nuage de cette
nature pût se soutenir à une si grande élévation je pensai faire pour
le mieux en jetant deux morceaux de lest de cinq livres chaque ce qui
me laissait encore cent livres de lest grâce à cette
opération je traversai bien vite obstacle et je aperçus
immédiatement que avais gagné prodigieusement en vitesse quelques
secondes après que eus quitté le nuage un éclair éblouissant le
traversa un bout à autre et incendia dans toute son étendue lui
donnant aspect une masse de charbon en ignition on se rappelle
que ceci se passait en plein jour aucune pensée ne pourrait rendre la
sublimité un pareil phénomène se déployant dans les ténèbres de la
nuit enfer lui aurait trouvé son image exacte tel que je le
vis ce spectacle me fit dresser les cheveux cependant je dardais au
loin mon regard dans les abîmes béants je laissais mon imagination
plonger et se promener sous étranges et immenses voûtes dans des
gouffres empourprés dans les abîmes rouges et sinistres un feu
effrayant et insondable je avais échappé belle si le ballon était
resté une minute de plus dans le nuage si incommodité
dont je souffrais ne avait pas déterminé à jeter du lest —ma
destruction pouvait en être et en eût été la
conséquence de pareils dangers on y fasse peu attention sont
les plus grands on puisse courir en ballon avais pendant
ce temps atteint une hauteur assez grande pour avoir aucune inquiétude
à ce sujet

je élevais alors et à sept heures le baromètre
donnait une hauteur qui était pas moindre de neuf milles et demi je
commençais à éprouver une grande difficulté de respiration ma tête
aussi me faisait excessivement souffrir et ayant senti depuis quelque
temps de humidité sur mes joues je découvris à la fin que était du
sang qui suintait continuellement du tympan de mes oreilles mes yeux me
donnaient aussi beaucoup inquiétude en passant ma main dessus il me
sembla ils étaient poussés hors de leurs orbites et à un degré assez
considérable et tous les objets contenus dans la nacelle et le ballon
lui se présentaient à ma vision sous une forme monstrueuse et
faussée ces symptômes dépassaient ceux auxquels je attendais et me
causaient quelque alarme dans cette conjoncture et
sans réflexion je jetai hors de la nacelle trois morceaux de lest de
cinq livres chaque la vitesse dès lors accélérée de mon ascension
emporta trop rapidement et sans gradation suffisante dans une couche
atmosphère singulièrement raréfiée ce qui faillit amener un résultat
fatal pour mon expédition et pour je fus soudainement pris par
un spasme qui dura plus de cinq minutes et même quand il eut en partie
cessé il se trouva que je ne pouvais plus aspirer à de longs
intervalles et une manière convulsive saignant copieusement pendant
tout ce temps par le nez par les oreilles et même légèrement par les
yeux les pigeons semblaient en proie à une excessive angoisse et se
débattaient pour échapper pendant que la chatte miaulait
lamentablement chancelant çà et là à travers la nacelle comme sous
influence un poison

je découvris alors trop tard immense imprudence que avais commise en
jetant du lest et mon trouble devint extrême je attendais pas moins
que la mort et la mort dans quelques minutes la souffrance physique
que éprouvais contribuait aussi à me rendre presque incapable un
effort quelconque pour sauver ma vie il me restait à peine la faculté
de réfléchir et la violence de mon mal de tête semblait augmenter de
minute en minute je aperçus alors que mes sens allaient bientôt
abandonner tout à fait et avais déjà empoigné une des cordes de la
soupape quand le souvenir du mauvais tour que avais joué aux trois
créanciers et la crainte des conséquences qui pouvaient accueillir à
mon retour effrayèrent et arrêtèrent pour le moment je me couchai
au fond de la nacelle et efforçai de rassembler mes facultés y
réussis un peu et je résolus de tenter expérience une saignée

mais comme je avais pas de lancette je fus obligé de procéder à
cette opération tant bien que mal et finalement y réussis en
ouvrant une veine au bras gauche avec la lame de mon canif le sang
avait à peine commencé à couler que éprouvais un soulagement notable
et lorsque en eus perdu à peu près la valeur une de
dimension ordinaire les plus dangereux symptômes avaient pour la
plupart entièrement disparu cependant je ne jugeai pas prudent
essayer de me remettre immédiatement sur mes pieds mais ayant bandé
mon bras du mieux que je pus je restai immobile pendant un quart
heure environ au bout de ce temps je me levai et me sentis plus
libre plus dégagé de toute espèce de malaise que je ne avais été
depuis une heure un quart

cependant la difficulté de respiration avait que fort peu diminué et
je pensai il y aurait bientôt nécessité urgente à faire usage du
condensateur en même temps je jetai les yeux sur ma chatte qui était
commodément réinstallée sur mon habit et à ma grande surprise je
découvris elle avait jugé à propos pendant mon indisposition de
mettre au jour une ventrée de cinq petits chats certes je ne
attendais pas le moins du monde à ce supplément de passagers mais en
somme aventure me fit plaisir elle me fournissait occasion de
vérifier une conjecture qui plus aucune autre avait décidé à
tenter cette ascension

avais imaginé que habitude de la pression atmosphérique à la
surface de la terre était en grande partie la cause des douleurs qui
attaquaient la vie animale à une certaine distance de cette
surface si les petits chats éprouvaient du malaise au même degré que
leur mère je devais considérer ma théorie comme fausse mais je
pouvais regarder le cas contraire comme une excellente confirmation de
mon idée

À huit heures avais atteint une élévation de milles ainsi
il me parut évident que ma vitesse ascensionnelle non seulement
augmentait mais que cette augmentation eût été légèrement sensible
même dans le cas où je aurais pas jeté de lest comme je avais fait
les douleurs de tête et oreilles revenaient par intervalles avec
violence et de temps à autre étais repris par mes saignements de
nez mais en somme je souffrais beaucoup moins que je ne y étais
attendu cependant de minute en minute ma respiration devenait plus
difficile et chaque inhalation était suivie un mouvement spasmodique
de la poitrine des plus fatigants je déployai alors appareil
condensateur de manière à le faire fonctionner immédiatement

aspect de la terre à cette période de mon ascension était vraiment
magnifique À ouest au nord et au sud aussi loin que pénétrait mon
regard étendait une nappe illimitée de mer en apparence immobile
qui de seconde en seconde prenait une teinte bleue plus profonde À
une vaste distance vers est allongeaient les
îles britanniques les côtes occidentales de la france et de espagne
ainsi une petite portion de la partie nord du continent africain il
était impossible de découvrir une trace des édifices particuliers et
les plus orgueilleuses cités de humanité avaient absolument disparu de
la surface de la terre

ce qui étonna particulièrement dans aspect des choses situées
de moi ce fut la concavité apparente de la surface du globe
je attendais assez sottement à voir sa convexité réelle se
manifester plus distinctement à proportion que je élèverais mais
quelques secondes de réflexion me suffirent pour expliquer cette
contradiction une ligne abaissée perpendiculairement sur la terre du
point où je me trouvais aurait formé la perpendiculaire un triangle
rectangle dont la base se serait étendue de angle droit à horizon
et hypoténuse de horizon au point occupé par mon ballon mais
élévation où étais placé était rien ou presque rien
comparativement à étendue embrassée par mon regard en autres
termes la base et hypoténuse du triangle supposé étaient si longues
comparées à la perpendiculaire elles pouvaient être considérées
comme deux lignes presque parallèles de cette façon horizon de
aéronaute lui apparaît toujours au niveau de sa nacelle mais comme
le point situé immédiatement de lui lui apparaît et est en
effet à une immense distance naturellement il lui paraît aussi à une
immense distance de horizon de là impression de
concavité et cette impression durera à ce que élévation se
trouve relativement à étendue de la perspective dans une proportion
telle que le parallélisme apparent de la base et de hypoténuse
disparaisse

cependant comme les pigeons semblaient souffrir horriblement je
résolus de leur donner la liberté je déliai abord un eux un
superbe pigeon gris saumoné et le plaçai sur le bord de la nacelle il
semblait excessivement mal à son aise regardait anxieusement autour de
lui battait des ailes faisait entendre un roucoulement
mais ne pouvait pas se décider à élancer hors de la nacelle À la fin
je le pris et le jetai à six yards environ du ballon cependant bien
loin de descendre comme je y attendais il fit des efforts véhéments
pour rejoindre le ballon poussant en même temps des cris et
enfin il réussit à rattraper sa première position sur le
bord du panier mais à peine y était posé il pencha sa tête sur
sa gorge et tomba mort au fond de la nacelle autre eut pas un sort
aussi déplorable pour empêcher de suivre exemple de son camarade et
effectuer un retour vers le ballon je le précipitai vers la terre de
toute ma force et vis avec plaisir il continuait à descendre avec
une grande vélocité faisant usage de ses ailes et une
manière parfaitement naturelle en de temps il fut hors de
vue et je ne doute pas il ne soit arrivé à bon port quant à la
minette qui semblait en grande partie remise de sa crise elle se
faisait maintenant un joyeux régal de oiseau mort et finit par
endormir avec toutes les apparences du contentement les petits chats
étaient parfaitement vivants et ne manifestaient pas le plus léger
symptôme de malaise

À huit heures un quart ne pouvant pas respirer plus longtemps sans une
douleur intolérable je commençai immédiatement à ajuster autour de la
nacelle appareil attenant au condensateur cet appareil demande
quelques explications et vos excellences voudront bien se rappeler que
mon but en premier lieu était de enfermer entièrement moi et ma
nacelle et de me barricader contre atmosphère singulièrement raréfiée
au sein de laquelle existais et enfin introduire à intérieur à
aide de mon condensateur une quantité de cette même atmosphère
suffisamment condensée pour les besoins de la respiration

dans ce but avais préparé un vaste sac de caoutchouc
absolument imperméable la nacelle tout entière se trouvait
en quelque sorte placée dans ce sac dont les dimensions avaient été
calculées pour cet objet il passait sous le fond de la
nacelle étendait sur ses bords et montait extérieurement le long des
cordes au cerceau où le filet était attaché ayant ainsi déployé
le sac et fait hermétiquement la clôture de tous les côtés il fallait
maintenant assujettir le haut ou ouverture du sac en faisant passer le
tissu de caoutchouc du cerceau en autres termes entre le
filet et le cerceau mais si je détachais le filet du cerceau pour
opérer ce passage comment la nacelle pourrait se soutenir or le
filet était pas ajusté au cerceau une manière permanente mais
attaché par une série de brides mobiles ou de nœuds coulants je ne
défis donc un petit nombre de ces brides à la fois laissant la
nacelle suspendue par les autres ayant fait passer ce que je pus de la
partie supérieure du sac je rattachai les brides —non pas au cerceau
car interposition de enveloppe de caoutchouc rendait cela
impossible —mais à une série de gros boutons fixés à enveloppe
elle à trois pieds environ de ouverture du sac les
intervalles des boutons correspondant aux intervalles des brides cela
fait je détachai du cerceau quelques autres brides introduisis une
nouvelle portion de enveloppe et les brides dénouées furent à leur
tour assujetties à leurs boutons respectifs par ce procédé je pouvais
faire passer toute la partie supérieure du sac entre le filet et le
cerceau

il est évident que le cerceau devait dès lors tomber dans la nacelle
tout le poids de la nacelle et de son contenu étant plus supporté que
par la force des boutons À première vue ce système pouvait ne pas
offrir une garantie suffisante mais il y avait aucune raison de en
défier car non seulement les boutons étaient solides par
mais de plus ils étaient si rapprochés que chacun ne supportait en
réalité une partie du poids total la nacelle et son
contenu auraient pesé trois fois plus que je en aurais pas été inquiet
le moins du monde je relevai alors le cerceau le long de enveloppe de
caoutchouc et je étayai sur trois perches légères préparées pour cet
objet cela avait pour but de tenir le sac convenablement distendu par
le haut et de maintenir la partie inférieure du filet dans la position
voulue tout ce qui me restait à faire maintenant était de nouer
ouverture du sac —ce que opérai facilement en rassemblant les plis
du caoutchouc et en les tordant étroitement ensemble au moyen une
espèce de tourniquet à demeure

sur les côtés de enveloppe ainsi déployée autour de la nacelle
avais fait adapter trois carreaux de verre ronds mais
au travers desquels je pouvais voir facilement autour de
moi dans toutes les directions horizontales dans la partie du sac qui
formait le fond était une quatrième fenêtre analogue correspondant à
une petite ouverture pratiquée dans le fond de la nacelle
celle me permettait de regarder perpendiculairement de
moi mais il avait été impossible ajuster une invention du même
genre de ma tête en raison de la manière particulière dont
étais obligé de fermer ouverture et des plis nombreux qui en
résultaient avais donc renoncé à voir les objets situés dans mon
zénith mais était là une chose de peu importance car lors même
que aurais pu placer une fenêtre de moi le ballon aurait
fait obstacle à ma vue et aurait empêché en faire usage

À un pied environ une des fenêtres latérales était une
ouverture circulaire de trois pouces de diamètre avec un rebord de
cuivre façonné intérieurement pour adapter à la spirale une vis
dans ce rebord se vissait le large tube du condensateur le corps de la
machine étant naturellement placé dans la chambre de caoutchouc en
faisant le vide dans le corps de la machine on attirait dans ce tube
une masse atmosphère ambiante raréfiée qui de là était déversée à
état condensé et mêlée à air subtil déjà contenu dans la chambre
cette opération répétée plusieurs fois remplissait à la longue la
chambre une atmosphère suffisant aux besoins de la respiration mais
dans un espace aussi étroit que celui elle devait nécessairement au
bout un temps se vicier et devenir impropre à la vie par
son contact répété avec les poumons elle était alors rejetée par une
petite soupape placée au fond de la nacelle air dense se précipitant
promptement dans atmosphère raréfiée pour éviter à un certain moment
inconvénient un vide total dans la chambre cette purification ne
devait jamais être effectuée en une seule fois mais graduellement la
soupape étant ouverte que pour quelques secondes puis refermée
à ce un ou deux coups de pompe du condensateur eussent fourni
de quoi remplacer atmosphère expulsée par amour des expériences
avais placé la chatte et ses petits dans un petit panier et les avais
suspendus en dehors de la nacelle par un bouton placé près du fond tout
auprès de la soupape à travers laquelle je pouvais leur faire passer de
la nourriture quand besoin était

accomplis cette manœuvre avant de fermer ouverture de la chambre
et non sans quelque difficulté car il me fallut pour atteindre le
dessous de la nacelle me servir une des perches dont ai parlé à
laquelle était fixé un crochet aussitôt que air condensé eut pénétré
dans la chambre le cerceau et les perches devinrent inutiles
expansion de atmosphère incluse distendit puissamment le caoutchouc

quand eus fini tous ces arrangements et rempli la chambre air
condensé il était neuf heures moins dix pendant tout le temps
avaient duré ces opérations avais horriblement souffert de la
difficulté de respiration et je me repentais amèrement de la négligence
ou plutôt de incroyable imprudence dont je étais rendu coupable en
remettant au dernier moment une affaire une si haute importance

mais enfin lorsque eus fini je commençai à recueillir et
promptement les bénéfices de mon invention je respirai de nouveau avec
une aisance et une liberté parfaites et vraiment pourquoi en eût
pas été ainsi je fus aussi surpris de me trouver en
grande partie soulagé des vives douleurs qui avaient affligé
alors un léger mal de tête accompagné une sensation de
plénitude ou de distension dans les poignets les chevilles et la gorge
était à peu près tout ce dont avais à me plaindre maintenant ainsi
il était positif une grande partie du malaise provenant de la
disparition de la pression atmosphérique était absolument évanouie et
que presque toutes les douleurs que avais endurées pendant les deux
dernières heures devaient être attribuées uniquement aux effets une
respiration insuffisante

À neuf heures moins peu de temps après avoir fermé
ouverture de ma chambre—le mercure avait atteint son extrême limite
et était retombé dans la cuvette du baromètre qui comme je ai dit
était une vaste dimension il me donnait alors une hauteur de
pieds ou de milles et conséquemment mon regard en ce moment
embrassait pas moins de la partie de la superficie totale de la
terre À neuf heures avais de nouveau perdu de vue la terre dans
est mais pas avant de être aperçu que le ballon dérivait rapidement
vers le océan de moi gardait toujours
son apparence de concavité mais sa vue était souvent interceptée par
des masses de nuées qui flottaient çà et là

À neuf heures et demie je recommençai expérience des plumes en
jetai une poignée à travers la soupape elles ne voltigèrent pas comme
je y attendais mais tombèrent perpendiculairement en masse comme un
boulet et avec une telle vélocité que je les perdis de vue en quelques
secondes je ne savais abord que penser de cet extraordinaire
phénomène je ne pouvais croire que ma vitesse ascensionnelle se fût si
soudainement et si prodigieusement accélérée mais je réfléchis bientôt
que atmosphère était maintenant trop raréfiée pour soutenir même des
plumes elles tombaient réellement ainsi il avait semblé avec
une excessive rapidité —et que avais été simplement surpris par les
vitesses combinées de leur chute et de mon ascension

À dix heures il se trouva que je avais plus à faire et
que rien ne réclamait mon attention immédiate mes affaires allaient
donc comme sur des roulettes et étais persuadé que le ballon montait
avec une vitesse incessamment croissante quoique je eusse plus aucun
moyen apprécier cette progression de vitesse je éprouvais de peine
ni de malaise aucune espèce je jouissais même un que je
avais pas encore connu depuis mon départ de rotterdam je occupais
tantôt à vérifier état de tous mes instruments tantôt à renouveler
atmosphère de la chambre quant à ce dernier point je résolus de en
occuper à des intervalles réguliers de quarante minutes plutôt pour
garantir complètement ma santé que par une absolue nécessité cependant
je ne pouvais pas empêcher de faire des rêves et des conjectures ma
pensée ébattait dans les étranges et chimériques régions de la lune
mon imagination se sentant une bonne fois délivrée de toute entrave
errait à son gré parmi les merveilles multiformes une planète
ténébreuse et changeante tantôt étaient des forêts chenues et
vénérables des précipices rocailleux et des cascades retentissantes
écroulant dans des gouffres sans fond tantôt arrivais tout à coup
dans de calmes solitudes inondées un soleil de midi où ne
introduisait jamais aucun vent du ciel et où étalaient à perte de
vue de vastes prairies de pavots et de longues fleurs élancées
semblables à des lis toutes silencieuses et immobiles pour éternité
puis je voyageais longtemps et je pénétrais dans une contrée qui
était tout entière un lac ténébreux et vague avec une frontière de
nuages mais ces images étaient pas les seules qui prissent possession
de mon cerveau parfois des horreurs une nature plus noire plus
effrayante introduisaient dans mon esprit et ébranlaient les
dernières profondeurs de mon âme par la simple hypothèse de leur
possibilité cependant je ne pouvais permettre à ma pensée de
appesantir trop longtemps sur ces dernières contemplations je pensais
judicieusement que les dangers réels et palpables de mon voyage
suffisaient largement pour absorber toute mon attention

À cinq heures de comme étais occupé à renouveler
atmosphère de la chambre je pris cette occasion pour observer la
chatte et ses petits à travers la soupape la chatte semblait de nouveau
souffrir beaucoup et je ne doutai pas il ne fallût attribuer
particulièrement son malaise à la difficulté de respirer mais mon
expérience relativement aux petits avait eu un résultat des plus
étranges naturellement je attendais à les voir manifester une
sensation de peine quoique à un degré moindre que leur mère et cela
eût été suffisant pour confirmer mon opinion touchant habitude de la
pression atmosphérique mais je espérais pas les trouver après un
examen scrupuleux jouissant une parfaite santé et ne laissant pas
voir le plus léger signe de malaise je ne pouvais me rendre compte de
cela en élargissant ma théorie et en supposant que atmosphère
ambiante hautement raréfiée pouvait bien contrairement à opinion que
avais abord adoptée comme positive être pas chimiquement
insuffisante pour les fonctions vitales et une personne née dans un
pareil milieu pourrait ne apercevoir aucune incommodité de
respiration tandis que ramenée vers les couches plus denses avoisinant
la terre elle souffrirait vraisemblablement des douleurs analogues à
celles que avais endurées tout à heure a été pour moi depuis
lors occasion un profond regret un accident malheureux ait
privé de ma petite famille de chats et ait enlevé le moyen
approfondir cette question par une expérience continue en passant ma
main à travers la soupape avec une tasse pleine eau pour la vieille
minette la manche de ma chemise accrocha à la boucle qui supportait
le panier et du coup la détacha du bouton quand même tout le panier se
fût absolument évaporé dans air il aurait pas été escamoté à ma vue
une manière plus abrupte et plus instantanée positivement il ne
écoula pas la dixième partie une seconde entre le moment où le
panier se décrocha et celui où il disparut complètement avec tout ce
il contenait mes souhaits les plus heureux accompagnèrent vers la
terre mais naturellement je espérais guère que la chatte et ses
petits survécussent pour raconter leur odyssée

À six heures je aperçus une grande partie de la surface visible de
la terre vers est était plongée dans une ombre épaisse qui
avançait incessamment avec une grande rapidité enfin à sept heures
moins cinq toute la surface visible fut enveloppée dans les ténèbres de
la nuit ce ne fut toutefois que quelques instants plus tard que les
rayons du soleil couchant cessèrent illuminer le ballon et cette
circonstance à laquelle je attendais parfaitement ne manqua pas de
me causer un immense plaisir il était évident au matin je
contemplerais le corps lumineux à son lever plusieurs heures au moins
avant les citoyens de rotterdam bien ils fussent situés beaucoup
plus loin que moi dans est et ainsi de jour en jour à mesure que
je serais placé plus haut dans atmosphère je jouirais de la lumière
solaire pendant une période de plus en plus longue je résolus alors de
rédiger un journal de mon voyage en comptant les jours de
heures consécutives sans avoir égard aux intervalles de ténèbres

À dix heures sentant venir le sommeil je résolus de me coucher pour le
reste de la nuit mais ici se présenta une difficulté qui quoique de
nature à sauter aux yeux avait échappé à mon attention au dernier
moment si je me mettais à dormir comme en avais intention comment
renouveler air de la chambre pendant cet intervalle respirer cette
atmosphère plus une heure au maximum était une chose absolument
impossible et en supposant ce terme poussé à une heure un quart
les plus déplorables conséquences pouvaient en résulter cette cruelle
alternative ne me causa pas inquiétude et on croira à peine
après les dangers que avais essuyés je pris la chose tellement au
sérieux que je désespérais accomplir mon dessein et que finalement je
me résignai à la nécessité une descente

mais cette hésitation ne fut que momentanée je réfléchis que homme
est le plus parfait esclave de habitude et que mille cas de la
routine de son existence sont considérés comme essentiellement
importants qui ne sont tels que parce il en fait des nécessités de
routine il était positif que je ne pouvais pas ne pas dormir mais je
pouvais facilement accoutumer à me réveiller sans inconvénient heure
en heure durant tout le temps consacré à mon repos il ne me fallait pas
plus de cinq minutes au plus pour renouveler complètement atmosphère
et la seule difficulté réelle était inventer un procédé pour
éveiller au moment nécessaire mais était là un problème dont la
solution je le confesse ne me causait pas peu embarras

avais certainement entendu parler de étudiant qui pour empêcher
de tomber de sommeil sur ses livres tenait dans une main une boule de
cuivre dont la chute retentissante dans un bassin de même métal placé
par terre à côté de sa chaise servait à le réveiller en sursaut si
quelquefois il se laissait aller à engourdissement mon cas
toutefois était fort différent du sien et ne livrait pas de place à une
pareille idée car je ne désirais pas rester éveillé mais me réveiller
à des intervalles réguliers enfin imaginai expédient suivant qui
quelque simple il paraisse fut salué par moi au moment de ma
découverte comme une invention absolument comparable à celle du
télescope des machines à vapeur et même de imprimerie

il est nécessaire de remarquer abord que le ballon à la hauteur où
étais parvenu continuait à monter en ligne droite avec une régularité
parfaite et que la nacelle le suivait conséquemment sans éprouver la
plus légère oscillation cette circonstance me favorisa grandement dans
exécution du plan que avais adopté ma provision eau avait été
embarquée dans des barils qui contenaient chacun cinq gallons et étaient
solidement arrimés dans intérieur de la nacelle je détachai un de
ces barils et prenant deux cordes je les attachai étroitement au
rebord osier de manière elles traversaient la nacelle
parallèlement et à une distance un pied une de autre elles
formaient ainsi une sorte de tablette sur laquelle je plaçai le baril
et assujettis dans une position horizontale

À huit pouces environ de ces cordes et à quatre pieds du fond
de la nacelle je fixai une autre tablette mais faite une planche
mince la seule de cette nature qui fût à ma disposition sur cette
dernière et juste un des bords du baril je déposai une
petite cruche de terre

je perçai alors un trou dans le fond du baril de la cruche
et y fichai une cheville de bois taillée en cône ou en forme de
bougie enfonçai et je retirai cette cheville plus ou moins à
ce elle adaptât après plusieurs tâtonnements juste assez pour que
eau filtrant par le trou et tombant dans la cruche la remplît au
bord dans un intervalle de soixante minutes quant à ceci il me fut
facile de en assurer en peu de temps je eus à observer à
quel point la cruche se remplissait dans un temps donné tout cela
dûment arrangé le reste se devine

mon lit était disposé sur le fond de la nacelle de manière que ma tête
quand étais couché se trouvait immédiatement de la gueule
de la cruche il était évident au bout une heure la cruche remplie
devait déborder et le écouler par la gueule qui était un
peu du niveau du bord il était également certain que eau
tombant ainsi une hauteur de plus de quatre pieds ne pouvait pas ne
pas tomber sur ma face et que le résultat devait être un réveil
instantané quand même aurais dormi du plus profond sommeil

il était au moins onze heures quand eus fini toute cette installation
et je me mis immédiatement au lit plein de confiance dans efficacité
de mon invention et je ne fus pas désappointé dans mes espérances de
soixante en soixante minutes je fus ponctuellement éveillé par mon
fidèle chronomètre je vidais le contenu de la cruche par le trou de
bonde du baril je faisais fonctionner le condensateur et je me
remettais au lit ces interruptions régulières dans mon sommeil me
causèrent même moins de fatigue que je ne y étais attendu et quand
enfin je me levai pour tout de bon il était sept heures et le soleil
avait atteint déjà quelques degrés de la ligne de mon horizon

avril —je trouvai que mon ballon était arrivé à une immense
hauteur et que la convexité de la terre se manifestait enfin une
manière frappante de moi dans océan se montrait un semis
de points noirs qui devaient être indubitablement des îles de
ma tête le ciel était un noir de jais et les étoiles visibles et
scintillantes en réalité elles avaient toujours apparu ainsi depuis
le premier jour de mon ascension bien loin vers le nord apercevais
au bord de horizon une ligne ou une bande mince blanche et
excessivement brillante et je supposai immédiatement que ce devait être
la limite sud de la mer de glaces polaires ma curiosité fut grandement
excitée car avais espoir de avancer beaucoup plus vers le nord
et à un certain moment de me trouver directement
du pôle je déplorai alors que énorme hauteur où étais
placé empêchât en faire un examen aussi positif que je aurais
désiré toutefois il y avait encore quelques bonnes observations à
faire

il ne arriva ailleurs rien extraordinaire durant cette journée
mon appareil fonctionnait toujours et le ballon
montait toujours sans aucune vacillation apparente le froid était
intense et obligeait de envelopper soigneusement un paletot quand
les ténèbres couvrirent la terre je me mis au lit quoique je dusse
être pour plusieurs heures encore enveloppé de la lumière du plein jour
mon horloge hydraulique accomplit ponctuellement son devoir et je
dormis profondément au matin suivant sauf les interruptions
périodiques

avril —je me suis levé en bonne santé et en joyeuse humeur et ai
été fort étonné du singulier changement survenu dans aspect de la mer
elle avait perdu en grande partie la teinte de bleu profond elle
avait revêtue à présent elle était un blanc grisâtre et un
éclat qui éblouissait la convexité de océan était devenue si
évidente que la masse entière de ses eaux lointaines semblait écrouler
précipitamment dans abîme de horizon et je me surpris prêtant
oreille et cherchant les échos de la puissante cataracte

les îles étaient plus visibles soit elles eussent passé derrière
horizon vers le soit que mon élévation croissante les eût
chassées au delà de la portée de ma vue est ce il est impossible
de dire toutefois inclinais vers cette dernière opinion la bande de
glace au nord devenait de plus en plus apparente le froid avait
beaucoup perdu de son intensité il ne arriva rien important et je
passai tout le jour à lire car je avais pas oublié de faire une
provision de livres

avril ai contemplé le singulier phénomène du soleil levant
pendant que presque toute la surface visible de la terre restait
enveloppée dans les ténèbres toutefois la lumière commença à se
répandre sur toutes choses et je revis la ligne de glaces au nord elle
était maintenant et paraissait un ton plus foncé que
les eaux de océan Évidemment je en rapprochais et avec une grande
rapidité je imaginai que je distinguais encore une bande de terre
vers est et une autre vers ouest mais il me fut impossible de en
assurer température modérée rien important ne arriva ce
je me mis au lit de fort bonne heure

avril ai été fort surpris de trouver la bande de glace à une
distance assez modérée et un immense champ de glaces étendant à
horizon vers le nord il était évident que si le ballon gardait sa
direction actuelle il devait arriver bientôt de océan
boréal et maintenant avais une forte espérance de voir le pôle
durant tout le jour je continuai à me rapprocher des glaces

vers la nuit les limites de mon horizon agrandirent
et ce que je devais sans aucun doute à la forme de
notre planète qui est celle un sphéroïde écrasé et parce que
arrivais des régions aplaties qui avoisinent le cercle
arctique À la longue quand les ténèbres envahirent je me mis au lit
dans une grande anxiété tremblant de passer de objet une
si grande curiosité sans pouvoir observer à loisir

avril —je me levai de bonne heure et à ma grande joie je
contemplai ce que je hésitai pas à considérer comme le pôle
il était là sans aucun doute et directement sous mes pieds mais
hélas étais maintenant placé à une si grande hauteur que je ne
pouvais rien distinguer avec netteté en réalité à en juger après la
progression des chiffres indiquant mes diverses hauteurs à différents
moments depuis le avril à six heures du matin à neuf heures
moins vingt de la même matinée moment où le mercure retomba dans la
cuvette du baromètre il y avait vraisemblablement lieu de supposer que
le ballon devait avril quatre heures du matin—avoir
atteint une hauteur qui était au moins de milles du
niveau de la mer cette élévation peut paraître énorme mais estime
sur laquelle elle était basée donnait un résultat bien
inférieur à la réalité en tout cas avais indubitablement sous les
yeux la totalité du plus grand diamètre terrestre tout hémisphère
nord étendait de moi comme une carte en projection
orthographique et le grand cercle même de équateur formait la ligne
frontière de mon horizon vos excellences toutefois concevront
facilement que les régions inexplorées à présent et confinées dans
les limites du cercle arctique quoique situées directement
de moi et conséquemment aperçues sans aucune apparence de raccourci
étaient trop rapetissées et placées à une trop grande distance du point
observation pour admettre un examen quelque peu minutieux

néanmoins ce que en voyais était une nature singulière et
intéressante au nord de cette immense bordure dont ai parlé et que
on peut définir sauf une légère restriction la limite de
exploration humaine dans ces régions continue de étendre sans
interruption ou presque sans interruption une nappe de glace dès son
commencement la surface de cette mer de glace affaisse sensiblement
plus loin elle est déprimée à paraître plane et finalement elle
devient singulièrement concave et se termine au pôle lui en une
cavité centrale circulaire dont les bords sont nettement définis et
dont le diamètre apparent alors relativement à mon ballon
un angle de secondes environ quant à la couleur elle
était obscure variant intensité toujours plus sombre aucun point
de hémisphère visible et approfondissant quelquefois au noir
parfait au delà il était difficile de distinguer quelque chose À
midi la circonférence de ce trou central avait sensiblement décru et
à sept heures de je avais entièrement perdu de vue le
ballon passait vers le bord ouest des glaces et filait rapidement dans
la direction de équateur

avril ai remarqué une sensible diminution dans le diamètre
apparent de la terre sans parler une altération positive dans sa
couleur et son aspect général toute la surface visible participait
alors à différents degrés de la teinte jaune pâle et dans certaines
parties elle avait revêtu un éclat presque douloureux pour ma
vue était singulièrement gênée par la densité de atmosphère et les
amas de nuages qui avoisinaient cette surface est à peine si entre
ces masses je pouvais de temps à autre apercevoir la planète depuis les
dernières heures ma vue avait été plus ou moins empêchée
par ces obstacles mais mon élévation actuelle qui était excessive
rapprochait et confondait ces masses flottantes de vapeur et
inconvénient devenait de plus en plus sensible à mesure que je
montais néanmoins je percevais facilement que le ballon planait
maintenant du groupe des grands lacs du et
courait droit vers le sud ce qui devait amener bientôt vers les
tropiques

cette circonstance ne manqua pas de me causer la plus sensible
satisfaction et je la saluai comme un heureux présage de mon succès
final en réalité la direction que avais prise alors avait
rempli inquiétude car il était évident que si je avais suivie
longtemps encore je aurais jamais pu arriver à la lune dont orbite
est inclinée sur écliptique que un petit angle de degrés
minutes secondes quelque étrange que cela puisse paraître ce ne fut
à cette période tardive que je commençai à comprendre la grande faute
que avais commise en effectuant pas mon départ de quelque point
terrestre situé dans le plan de ellipse lunaire

avril le diamètre de la terre est grandement diminué
et la surface prend heure en heure une teinte jaune plus prononcée le
ballon a toujours filé droit vers le sud et est arrivé à neuf heures de
de la côte nord du golfe du mexique

avril ai été soudainement tiré de mon sommeil vers cinq heures
du matin par un grand bruit un craquement terrible dont je ai pu en
aucune façon me rendre compte il a été de courte durée mais tant
il a duré il ne ressemblait à aucun bruit terrestre dont eusse
gardé la sensation il est inutile de dire que je fus excessivement
alarmé car attribuai abord ce bruit à une déchirure du ballon
cependant examinai tout mon appareil avec une grande attention et je
y pus découvrir aucune avarie ai passé la plus grande partie du
jour à méditer sur un accident aussi extraordinaire mais je ai
absolument rien trouvé de satisfaisant je me suis mis au lit fort
mécontent et dans un état agitation et anxiété excessives

avril ai trouvé une diminution sensible dans le diamètre
apparent de la terre et un accroissement considérable observable pour
la première fois dans celui de la lune qui était à quelques jours
de son plein ce fut alors pour moi un et labeur
de condenser dans la chambre une quantité air atmosphérique suffisante
pour entretien de la vie

avril —un singulier changement a eu lieu dans la direction du
ballon qui bien que je y attendisse parfaitement a causé le plus
sensible plaisir il était parvenu dans sa direction première au
vingtième parallèle de latitude sud et il a tourné brusquement vers
est à angle aigu et a suivi cette route tout le jour en se tenant à
peu près sinon absolument dans le plan exact de ellipse lunaire ce
qui était digne de remarque est que ce changement de direction
occasionnait une oscillation de la nacelle —oscillation
qui a duré plusieurs heures à un degré plus ou moins vif

avril ai été de nouveau par la répétition de ce
grand bruit de craquement qui avait terrifié le ai longtemps
médité sur ce sujet mais il a été impossible arriver à une
conclusion satisfaisante grand décroissement dans le diamètre apparent
de la terre il ne plus relativement au ballon un
angle un peu plus de degrés quant à la lune il était impossible
de la voir elle était presque dans mon zénith je marchais toujours
dans le plan de ellipse mais je faisais peu de progrès vers est

avril —diminution excessivement rapide dans le diamètre de la
terre ai été fortement impressionné de idée que le
ballon courait maintenant sur la ligne des apsides en remontant vers le
périgée —en autres termes il suivait directement la route qui
devait le conduire à la lune dans cette partie de son orbite qui est la
plus rapprochée de la terre la lune était juste de ma tête
et conséquemment cachée à ma vue toujours ce grand et long travail
indispensable pour la condensation de atmosphère

avril —je ne pouvais même plus distinguer nettement sur la planète
les contours des continents et des mers vers midi je fus frappé pour
la troisième fois de ce bruit effrayant qui avait déjà si fort étonné
cette fois cependant il dura quelques moments et prit de
intensité À la longue stupéfié frappé de terreur attendais
anxieusement je ne sais quelle épouvantable destruction lorsque la
nacelle oscilla avec une violence excessive et une masse de matière que
je eus pas le temps de distinguer passa à côté du ballon gigantesque
et enflammée retentissante et rugissante comme la voix de mille
tonnerres quand mes terreurs et mon étonnement furent un peu diminués
je supposai naturellement que ce devait être quelque énorme fragment
volcanique vomi par ce monde dont approchais si rapidement et selon
toute probabilité un morceau de ces substances singulières on
ramasse quelquefois sur la terre et on nomme aérolithes faute une
appellation plus précise

avril en regardant de moi aussi bien que
je pouvais par chacune des deux fenêtres latérales alternativement
aperçus à ma grande satisfaction une portion du disque
lunaire qui avançait pour ainsi dire de tous les côtés au delà de la
vaste circonférence de mon ballon mon agitation devint extrême car
maintenant je ne doutais guère que je atteignisse bientôt le but de
mon périlleux voyage

en vérité le labeur exigeait alors le condensateur était accru
à devenir obsédant et ne laissait presque pas de répit à mes
efforts de sommeil il en était pour ainsi dire plus question je
devenais réellement malade et tout mon être tremblait épuisement la
nature humaine ne pouvait pas supporter plus longtemps une pareille
intensité dans la souffrance durant intervalle des ténèbres bien
court maintenant une pierre météorique passa de nouveau dans mon
voisinage et la fréquence de ces phénomènes commença à me donner de
fortes inquiétudes

avril —cette matinée a fait époque dans mon voyage on se
rappellera que le la terre relativement à moi un angle
de degrés le cet angle avait fortement diminué le
observai une diminution encore plus rapide et le avant de me
coucher avais estimé que angle était plus que de degrés et
minutes on se figure donc quelle dut être ma stupéfaction quand en
éveillant ce matin et sortant un sommeil court et troublé je
aperçus que la surface planétaire placée de moi avait si
inopinément et si effroyablement augmenté de volume que son diamètre
apparent un angle qui ne mesurait pas moins de degrés
étais foudroyé aucune parole ne peut donner une idée exacte de
horreur extrême absolue et de la stupeur dont je fus saisi possédé
écrasé mes genoux vacillèrent sous moi —mes dents claquèrent —mon
poil se dressa sur ma tête —le ballon a donc fait explosion telles
furent les premières idées qui se précipitèrent tumultueusement dans mon
esprit positivement le ballon a crevé —je tombe —je tombe avec la
plus impétueuse la plus incomparable vitesse À en juger par immense
espace déjà si rapidement parcouru je dois rencontrer la surface de la
terre dans dix minutes au plus —dans dix minutes je serai précipité
anéanti

mais à la longue la réflexion vint à mon secours je fis une pause je
méditai et je commençai à douter la chose était impossible je ne
pouvais en aucune façon être descendu aussi rapidement en outre bien
que je me rapprochasse évidemment de la surface située de
moi ma vitesse réelle était nullement en rapport avec épouvantable
vélocité que avais abord imaginée

cette considération calma efficacement la perturbation de mes idées et
je réussis finalement à envisager le phénomène sous son vrai point de
vue il fallait que ma stupéfaction eût privé de exercice de mes
sens pour que je eusse pas vu quelle immense différence il y avait
entre aspect de cette surface placée de moi et celui de ma
planète natale cette dernière était donc de ma tête et
complètement cachée par le ballon tandis que la lune —la lune
elle dans toute sa gloire étendait de moi —je
avais sous mes pieds

étonnement et la stupeur produits dans mon esprit par cet
extraordinaire changement dans la situation des choses étaient
après tout ce il y avait de plus étonnant et de moins
explicable dans mon aventure car ce bouleversement en lui était
non seulement naturel et inévitable mais depuis longtemps même je
avais positivement prévu comme une circonstance toute simple comme
une conséquence qui devait se produire quand arriverais au point exact
de mon parcours où attraction de la planète serait remplacée par
attraction du satellite —ou en termes plus précis quand la
gravitation du ballon vers la terre serait moins puissante que sa
gravitation vers la lune

il est vrai que je sortais un profond sommeil que tous mes sens
étaient encore brouillés quand je me trouvai soudainement en face un
phénomène des plus surprenants un phénomène que attendais mais
que je attendais pas en ce moment

la révolution elle devait avoir eu lieu naturellement de la façon
la plus douce et la plus graduée et il est pas le moins du monde
certain que lors même que eusse été éveillé au moment où elle
opéra eusse eu la conscience du sens dessus dessous —que eusse
perçu un symptôme intérieur quelconque de inversion
une incommodité un dérangement quelconque soit dans ma personne soit
dans mon appareil

il est presque inutile de dire en revenant au sentiment juste de ma
situation et émergeant de la terreur qui avait absorbé toutes les
facultés de mon âme mon attention appliqua abord uniquement à la
contemplation de aspect général de la lune elle se développait
de moi comme une carte —et quoique je jugeasse elle
était encore à une distance assez considérable les aspérités de sa
surface se dessinaient à mes yeux avec une netteté dont
je ne pouvais absolument pas me rendre compte absence complète
océan de mer et même de tout lac et de toute rivière me frappa au
premier coup comme le signe le plus extraordinaire de sa
condition géologique

cependant chose étrange à dire je voyais de vastes régions planes
un caractère positivement alluvial quoique la plus grande partie de
hémisphère visible fût couverte innombrables montagnes volcaniques
en forme de cônes et qui avaient plutôt aspect éminences façonnées
par art que de saillies naturelles la plus haute entre elles
excédait pas trois milles trois quarts en élévation
perpendiculaire ailleurs une carte des régions volcaniques des
campi phlegrœi donnerait à vos excellences une meilleure idée de leur
surface générale que toute description toujours insuffisante que
essayerais en faire —la plupart de ces montagnes étaient évidemment
en état éruption et me donnaient une idée terrible de leur furie et
de leur puissance par les fulminations multipliées des pierres
improprement dites météoriques qui maintenant partaient en bas et
filaient à côté du ballon avec une fréquence de plus en plus effrayante

avril ai trouvé un accroissement énorme dans le
volume apparent de la lune et la vitesse évidemment accélérée de ma
descente a commencé à me remplir alarmes on se rappellera que dans le
principe quand je commençai à appliquer mes rêveries à la possibilité
un passage vers la lune hypothèse une atmosphère ambiante dont la
densité devait être proportionnée au volume de la planète avait pris une
large part dans mes calculs et cela en dépit de mainte théorie
adverse et même je avoue en dépit du préjugé universel contraire à
existence une atmosphère lunaire quelconque mais outre les idées
que ai déjà émises relativement à la comète encke et à la lumière
zodiacale ce qui me fortifiait dans mon opinion étaient certaines
observations de schroeter de lilienthal il a observé la lune âgée
de deux jours et demi le soir peu de temps après le coucher du soleil
avant que la partie obscure fût visible et il continua à la surveiller
à ce que cette partie fût devenue visible les deux cornes
semblaient affiler en une sorte de prolongement dont
extrémité était faiblement éclairée par les rayons solaires alors
aucune partie de hémisphère obscur était visible peu de temps
après tout le bord sombre éclaira je pensai que ce prolongement des
cornes au delà du prenait sa cause dans la réfraction des
rayons du soleil par atmosphère de la lune je calculai aussi que la
hauteur de cette atmosphère qui pouvait réfracter assez de lumière dans
son hémisphère obscur pour produire un crépuscule plus lumineux que la
lumière réfléchie par la terre quand la lune est environ à degrés de
sa conjonction devait être de pieds de roi après cela je
supposai que la plus grande hauteur capable de réfracter le rayon
solaire était de pieds mes idées sur ce sujet se trouvaient
également confirmées par un passage du volume des
transactions philosophiques dans lequel il est dit que lors une
occultation des satellites de jupiter le troisième disparut après avoir
été indistinct pendant une ou deux secondes et que le quatrième devint
indiscernable en approchant du limbe

était sur la résistance ou plus exactement sur le support une
atmosphère existant à un état de densité hypothétique que avais
absolument fondé mon espérance de descendre sain et sauf après tout si
avais fait une conjecture absurde je avais rien de mieux à
attendre comme dénoûment de mon aventure que être pulvérisé contre
la surface raboteuse du satellite et en somme avais toutes les
raisons possibles avoir peur la distance où étais de la lune était
comparativement insignifiante tandis que le labeur exigé par le
condensateur était pas du tout diminué et que je ne découvrais aucun
indice une intensité croissante dans atmosphère

avril —ce matin à ma grande joie vers neuf heures —me trouvant
effroyablement près de la surface lunaire et mes appréhensions étant
excitées au dernier degré —le piston du condensateur a donné des
symptômes évidents une altération de atmosphère À dix heures
avais des raisons de croire sa densité considérablement augmentée À
onze heures appareil ne réclamait plus un travail et
à midi je me hasardai non sans quelque hésitation à desserrer le
tourniquet et voyant il y avait à cela aucun inconvénient
ouvris décidément la chambre de caoutchouc et je déshabillai la
nacelle ainsi que aurais dû y attendre une violente migraine
accompagnée de spasmes fut la conséquence immédiate une expérience si
précipitée et si pleine de dangers mais comme ces inconvénients et
autres encore relatifs à la respiration étaient pas assez grands
pour mettre ma vie en péril je me résignai à les endurer de mon mieux
autant plus que avais tout lieu espérer ils disparaîtraient
progressivement chaque minute me rapprochant des couches plus denses de
atmosphère lunaire

toutefois ce rapprochement opérait avec une impétuosité excessive et
bientôt il me fut démontré certitude fort alarmante—que bien que
je ne me fusse pas trompé en comptant sur une
atmosphère dont la densité devait être proportionnelle au volume du
satellite cependant avais eu bien tort de supposer que cette densité
même à la surface serait suffisante pour supporter immense poids
contenu dans la nacelle de mon ballon tel cependant eût dû être le
cas exactement comme à la surface de la terre si vous supposez sur
une et sur autre planète la pesanteur réelle des corps en raison de
la densité atmosphérique mais tel était pas le cas ma chute
précipitée le démontrait suffisamment mais pourquoi est ce qui ne
pouvait expliquer en tenant compte de ces perturbations géologiques
dont ai déjà posé hypothèse

en tout cas je touchais presque à la planète et je tombais avec la
plus terrible impétuosité aussi je ne perdis pas une minute je jetai
bord tout mon lest puis mes barriques eau puis mon
appareil condensateur et mon sac de caoutchouc et enfin tous les
articles contenus dans la nacelle mais tout cela ne servit à rien je
tombais toujours avec une horrible rapidité et je étais pas à plus
un de la surface comme expédient suprême je me
débarrassai de mon paletot de mon chapeau et de mes bottes je détachai
du ballon la nacelle elle qui était pas un poids médiocre et
accrochant alors au filet avec mes deux mains eus à peine le temps
observer que tout le pays aussi loin que mon œil pouvait atteindre
était criblé habitations lilliputiennes —avant de tomber comme une
balle au cœur même une cité un aspect fantastique et au beau
milieu une multitude de vilain petit peuple dont pas un individu ne
prononça une syllabe ni ne se donna le moindre mal pour me prêter
assistance ils se tenaient tous les poings sur les hanches comme un
tas idiots grimaçant une manière ridicule et me regardant de
travers moi et mon ballon je me détournai eux avec un superbe
mépris et levant mes regards vers la terre que je venais de quitter
et dont je étais exilé pour toujours je aperçus sous la
forme un vaste et sombre bouclier de cuivre un diamètre de degrés
environ fixe et immobile dans les cieux et garni à un de ses bords
un croissant or étincelant on y pouvait découvrir aucune trace de
mer ni de continent et le tout était moucheté de taches variables et
traversé par les zones tropicales et équatoriales comme par des
ceintures

ainsi avec la permission de vos excellences après une longue série
angoisses de dangers inouïs et de délivrances incomparables étais
enfin jours après mon départ de rotterdam arrivé sain et sauf
au terme de mon voyage le plus extraordinaire le plus important qui
ait jamais été accompli entrepris ou même conçu par un citoyen
quelconque de votre planète mais il me reste à raconter mes aventures
car en vérité vos excellences concevront facilement après une
résidence de cinq ans sur une planète qui déjà profondément
intéressante par elle est doublement encore par son intime
parenté en qualité de satellite avec le monde habité par homme je
puisse entretenir avec le collège national astronomique des
correspondances secrètes une bien autre importance que les simples
détails si surprenants ils soient du voyage que ai effectué si
heureusement

telle est en somme la question réelle ai beaucoup beaucoup de
choses à dire et ce serait pour moi un véritable plaisir de vous les
communiquer ai beaucoup à dire sur le climat de cette planète —sur
ses étonnantes alternatives de froid et de chaud —sur cette clarté
solaire qui dure quinze jours implacable et brûlante et sur cette
température glaciale plus que polaire qui remplit autre
quinzaine —sur une translation constante humidité qui opère par
distillation comme dans le vide du point situé du soleil
à celui qui en est le plus éloigné —sur la race même des
habitants sur leurs mœurs leurs coutumes leurs institutions
politiques sur leur organisme particulier leur laideur leur privation
oreilles appendices superflus dans une atmosphère si étrangement
modifiée conséquemment sur leur ignorance de usage et des propriétés
du langage sur la singulière méthode de communication qui remplace la
parole —sur incompréhensible rapport qui unit chaque citoyen de la
lune à un citoyen du globe terrestre —rapport analogue et soumis à
celui qui régit également les mouvements de la planète et du satellite
et par suite duquel les existences et les destinées des habitants de
une sont enlacées aux existences et aux destinées des habitants de
autre —et tout il plaît à vos excellences
tout sur les sombres et horribles mystères relégués dans les régions de
autre hémisphère lunaire régions qui grâce à la concordance presque
miraculeuse de la rotation du satellite sur son axe avec sa révolution
sidérale autour de la terre ont jamais tourné vers nous et dieu
merci ne exposeront jamais à la curiosité des télescopes humains

voici tout ce que je voudrais raconter —tout cela et beaucoup plus
encore mais pour trancher la question je réclame ma récompense
aspire à rentrer dans ma famille et mon chez moi et comme prix de
toute communication ultérieure de ma part en considération de la
lumière que je puis il me plaît jeter sur plusieurs branches
importantes des sciences physiques et métaphysiques je sollicite par
entremise de votre honorable corps le pardon du crime dont je me suis
rendu coupable en mettant à mort mes créanciers lorsque je quittai
rotterdam tel est donc objet de la présente lettre le porteur qui
est un habitant de la lune que ai décidé à me servir de messager sur
la terre et à qui ai donné des instructions suffisantes attendra le
bon plaisir de vos excellences et me rapportera le pardon demandé il
y a moyen de obtenir

ai honneur être de vos excellences le serviteur



en finissant la lecture de ce document le professeur
rudabub dans excès de sa surprise laissa dit tomber sa pipe par
terre et mynheer superbus von underduk ayant ôté essuyé et serré dans
sa poche ses besicles oublia lui et sa dignité au point de
pirouetter trois fois sur son talon dans la quintessence de
étonnement et de admiration

on obtiendrait la grâce —cela ne pouvait pas faire ombre un doute
du moins il en fit le serment le bon professeur rudabub il en fit le
serment avec un parfait juron et telle fut décidément opinion de
illustre von underduk qui prit le bras de son collègue et fit sans
prononcer une parole la plus grande partie de la route vers son
domicile pour délibérer sur les mesures urgentes cependant arrivé à la
porte de la maison du bourgmestre le professeur avisa de suggérer
que le messager ayant jugé à propos de disparaître terrifié sans doute
à la mort par la physionomie sauvage des habitants de rotterdam
le pardon ne servirait pas à il y avait un
homme de la lune qui pût entreprendre un voyage aussi lointain

en face une observation aussi sensée le bourgmestre se rendit et
affaire eut pas autres suites cependant il en fut pas de même
des rumeurs et des conjectures la lettre ayant été publiée donna
naissance à une foule opinions et de cancans
esprits par trop sages—poussèrent le ridicule à discréditer
affaire et à la présenter comme un pur canard mais je crois que le
mot canard est pour cette espèce de gens un terme général ils
appliquent à toutes les matières qui passent leur intelligence je ne
puis quant à moi comprendre sur quelle base ils ont fondé une pareille
accusation voyons ce ils disent

avant tout —que certains farceurs de rotterdam ont de certaines
antipathies spéciales contre certains bourgmestres et astronomes

secundo un petit nain bizarre escamoteur de son métier dont les
deux oreilles avaient été pour quelque méfait coupées au ras de la
tête avait depuis quelques jours disparu de la ville de bruges qui est
toute voisine

tertio —que les gazettes collées tout autour du petit ballon étaient
des gazettes de hollande et conséquemment avaient pas pu être
fabriquées dans la lune étaient des papiers sales
crasseux et gluck imprimeur pouvait jurer sur sa
bible ils avaient été imprimés à rotterdam

quarto —que hans pfaall lui le vilain ivrogne et les trois
fainéants personnages il appelle ses créanciers avaient été vus
ensemble deux ou trois jours auparavant tout au plus dans un cabaret
mal famé des faubourgs juste comme ils revenaient avec de argent
plein leurs poches une expédition

et en dernier lieu —que est une opinion généralement reçue ou qui
doit être que le collège des astronomes de la ville de
rotterdam —aussi bien que tous autres collèges astronomiques de toutes
autres parties de univers sans parler des collèges et des astronomes
en général est pour en pas dire plus ni meilleur ni plus fort
ni plus éclairé il est nécessaire






qui a plus un moment à vivre
a plus rien à dissimuler
atys


de mon pays et de ma famille je ai pas à dire de mauvais
procédés et accumulation des années ont rendu étranger à un et à
autre mon patrimoine me fit bénéficier une éducation peu commune
et un tour contemplatif esprit me rendit apte à classer méthodiquement
tout ce matériel instruction diligemment amassé par une étude précoce
tout les ouvrages des philosophes allemands me procuraient
de grandes délices cela ne venait pas une admiration mal avisée pour
leur éloquente folie mais du plaisir que grâce à mes habitudes
analyse rigoureuse avais à surprendre leurs erreurs on a souvent
reproché aridité de mon génie un manque imagination a été imputé
comme un crime et le pyrrhonisme de mes opinions a fait de moi en tout
temps un homme fameux en réalité une forte appétence pour la
philosophie physique a je le crains imprégné mon esprit un des
défauts les plus communs de ce siècle —je veux dire de habitude de
rapporter aux principes de cette science les circonstances même les
moins susceptibles un pareil rapport tout personne
était moins exposé que moi à se laisser entraîner hors de la sévère
juridiction de la vérité par les feux follets de la superstition ai
jugé à propos de donner ce préambule dans la crainte que incroyable
récit que ai à faire ne soit considéré plutôt comme la frénésie une
imagination indigeste que comme expérience positive un esprit pour
lequel les rêveries de imagination ont été lettre morte et nullité

après plusieurs années dépensées dans un lointain voyage je
embarquai en à batavia dans la riche et populeuse île de java
pour une promenade dans archipel des îles de la sonde je me mis en
route comme passager ayant pas autre mobile une nerveuse
instabilité qui me hantait comme un mauvais esprit

notre bâtiment était un bateau environ quatre cents tonneaux doublé
en cuivre et construit à bombay en teck de malabar il était chargé de
coton de laine et huiles des laquedives nous avions aussi à bord du
filin de cocotier du sucre de palmier de huile de beurre bouilli
des noix de coco et quelques caisses opium arrimage avait été mal
fait et le navire conséquemment donnait de la bande

nous mîmes sous voiles avec un souffle de vent et pendant plusieurs
jours nous restâmes le long de la côte orientale de java sans autre
incident pour tromper la monotonie de notre route que la rencontre de
des petits grabs de archipel où nous étions confinés

un soir comme étais appuyé sur le bastingage de la dunette
observai un nuage isolé vers le il était
remarquable autant par sa couleur que parce il était le premier que
nous eussions vu depuis notre départ de batavia je le surveillai
attentivement au coucher du soleil alors il se répandit tout
un coup de est à ouest cernant horizon une ceinture précise
de vapeur et apparaissant comme une longue ligne de côte
mon attention fut bientôt après attirée par aspect rouge et brun de la
lune et le caractère particulier de la mer cette dernière subissait un
changement rapide et eau semblait plus transparente que habitude
je pouvais distinctement voir le fond et cependant en jetant la sonde
je trouvai que nous étions sur quinze brasses air était devenu
intolérablement chaud et se chargeait exhalaisons spirales semblables
à celles qui élèvent du fer chauffé avec la nuit toute la brise
tomba et nous fûmes pris par un calme plus complet il est possible
de le concevoir la flamme une bougie brûlait à arrière sans le
mouvement le moins sensible et un long cheveu tenu entre index et le
pouce tombait droit et sans la moindre oscillation néanmoins comme le
capitaine disait il apercevait aucun symptôme de danger et comme
nous dérivions vers la terre par le travers il commanda de carguer les
voiles et de filer ancre on ne mit point de vigie de quart et
équipage qui se composait principalement de malais se coucha
délibérément sur le pont je descendis dans la chambre —non sans le
parfait pressentiment un malheur en réalité tous ces symptômes me
donnaient à craindre un simoun je parlai de mes craintes au
capitaine mais il ne fit pas attention à ce que je lui disais et me
quitta sans daigner me faire une réponse mon malaise toutefois
empêcha de dormir et vers minuit je montai sur le pont comme je
mettais le pied sur la dernière marche du capot échelle je fus
effrayé par un profond bourdonnement semblable à celui que produit
évolution rapide une roue de moulin et avant que eusse pu en
vérifier la cause je sentis que le navire tremblait dans son centre
presque aussitôt un coup de mer nous jeta sur le côté et courant
nous balaya tout le pont de avant à arrière

extrême furie du coup de vent fit en grande partie le salut du
navire il fût absolument engagé dans eau comme ses mâts en
étaient allés bord il se releva lentement une minute après
et vacillant quelques instants sous immense pression de la tempête
finalement il se redressa

par quel miracle échappai à la mort il est impossible de le dire
Étourdi par le choc de eau je me trouvai pris quand je revins à moi
entre étambot et le gouvernail ce fut à que je me
remis sur mes pieds et regardant vertigineusement autour de moi je
fus abord frappé de idée que nous étions sur des brisants tant
était effrayant au delà de toute imagination le tourbillon de cette
mer énorme et écumante dans laquelle nous étions engouffrés au bout de
quelques instants entendis la voix un vieux suédois qui était
embarqué avec nous au moment où nous quittions le port je le hélai de
toute ma force et il vint en chancelant me rejoindre à arrière nous
reconnûmes bientôt que nous étions les seuls survivants du sinistre
tout ce qui était sur le pont nous exceptés avait été balayé
bord le capitaine et les matelots avaient péri pendant leur
sommeil car les cabines avaient été inondées par la mer sans
auxiliaires nous ne pouvions pas espérer de faire pour la
sécurité du navire et nos tentatives furent abord paralysées par la
croyance où nous étions que nous allions sombrer un moment à autre
notre câble avait cassé comme un fil emballage au premier souffle de
ouragan sans cela nous eussions été engloutis instantanément nous
fuyions devant la mer avec une vélocité effrayante et eau nous
faisait des brèches visibles la charpente de notre arrière était
excessivement endommagée et presque sous tous les rapports nous
avions essuyé de cruelles avaries mais à notre grande joie nous
trouvâmes que les pompes étaient pas engorgées et que notre
chargement avait pas été

la plus grande furie de la tempête était passée et nous avions plus à
craindre la violence du vent mais nous pensions avec terreur au cas de
sa totale cessation bien persuadés que dans notre état avarie nous
ne pourrions pas résister à épouvantable houle qui ensuivrait mais
cette appréhension ne semblait pas si près de se vérifier
pendant cinq nuits et cinq jours entiers durant lesquels nous vécûmes
de quelques morceaux de sucre de palmier tirés à du gaillard
avant notre coque fila avec une vitesse incalculable devant des
reprises de vent qui se succédaient rapidement et qui sans égaler la
première violence du simoun étaient cependant plus terribles aucune
tempête que eusse essuyée alors pendant les quatre premiers
jours notre route sauf de variations fut au
quart de sud et ainsi nous serions allés nous jeter sur la côte de la


le cinquième jour le froid devint extrême quoique le vent eût tourné
un point vers le nord le soleil se leva avec un éclat jaune et
maladif et se hissa à quelques degrés à peine de horizon
sans projeter une lumière franche il y avait aucun nuage apparent et
cependant le vent fraîchissait fraîchissait et soufflait avec des accès
de furie vers midi ou à peu près autant que nous en pûmes juger
notre attention fut attirée de nouveau par la physionomie du soleil il
émettait pas de lumière à proprement parler mais une espèce de feu
sombre et triste sans réflexion comme si tous les rayons étaient
polarisés juste avant de se plonger dans la mer grossissante son feu
central disparut soudainement comme il était brusquement éteint par
une puissance inexplicable ce était plus une roue pâle et couleur
argent quand il se précipita dans insondable océan

nous attendîmes en vain arrivée du sixième jour —ce jour est pas
encore arrivé pour moi —pour le suédois il est jamais arrivé nous
fûmes dès lors ensevelis dans des ténèbres de poix si bien que nous
aurions pas vu un objet à vingt pas du navire nous fûmes enveloppés
une nuit éternelle que ne tempérait même pas éclat phosphorique de
la mer auquel nous étions accoutumés sous les tropiques nous observâmes
aussi que quoique la tempête continuât à faire rage sans accalmie nous
ne découvrions plus aucune apparence de ce ressac et de ces moutons qui
nous avaient accompagnés autour de nous tout était
horreur épaisse obscurité un noir désert ébène liquide une
terreur superstitieuse infiltrait par degrés dans esprit du vieux
suédois et mon âme quant à moi était plongée dans une muette
stupéfaction nous avions abandonné tout soin du navire comme chose
plus inutile et nous attachant de notre mieux au tronçon du mât de
misaine nous promenions nos regards avec amertume sur immensité de
océan nous avions aucun moyen de calculer le temps et nous ne
pouvions former aucune conjecture sur notre situation nous étions
néanmoins bien sûrs avoir été plus loin dans le sud aucun des
navigateurs précédents et nous éprouvions un grand étonnement de ne pas
rencontrer les obstacles ordinaires de glaces cependant chaque minute
menaçait être la dernière chaque vague se précipitait pour nous
écraser la houle surpassait tout ce que avais imaginé comme possible
et était un miracle de chaque instant que nous ne fussions pas
engloutis mon camarade parlait de la légèreté de notre chargement et
me rappelait les excellentes qualités de notre bateau mais je ne
pouvais empêcher éprouver absolu renoncement du désespoir et je
me préparais mélancoliquement à cette mort que rien selon moi ne
pouvait différer au delà une heure puisque à chaque nœud que filait
le navire la houle de cette mer noire et prodigieuse devenait plus
lugubrement effrayante parfois à une hauteur plus grande que celle de
albatros la respiration nous manquait et autres fois nous étions
pris de vertige en descendant avec une horrible vélocité dans un enfer
liquide où air devenait stagnant et où aucun son ne pouvait troubler
les sommeils du kraken

nous étions au fond un de ces abîmes quand un cri soudain de mon
compagnon éclata sinistrement dans la nuit

—voyez voyez me criait dans les oreilles dieu
voyez voyez

comme il parlait aperçus une lumière rouge un éclat sombre et
triste qui flottait sur le versant du gouffre immense où nous étions
ensevelis et jetait à notre bord un reflet vacillant en levant les
yeux je vis un spectacle qui glaça mon sang À une hauteur terrifiante
juste de nous et sur la crête même du précipice planait un
navire gigantesque de quatre mille tonneaux quoique juché au
sommet une vague qui avait bien cent fois sa hauteur il paraissait
une dimension beaucoup plus grande que celle aucun vaisseau de ligne
ou de la compagnie des indes son énorme coque était un noir profond
que ne tempérait aucun des ornements ordinaires un navire une simple
rangée de canons allongeait de ses sabords ouverts et renvoyait
réfléchis par leurs surfaces polies les feux innombrables fanaux de
combat qui se balançaient dans le gréement mais ce qui nous inspira le
plus horreur et étonnement est il marchait toutes voiles
dehors en dépit de cette mer surnaturelle et de cette tempête effrénée
abord quand nous aperçûmes nous ne pouvions voir que son avant
parce il ne élevait que lentement du noir et horrible gouffre il
laissait derrière lui pendant un moment moment intense terreur —il
fit une pause sur ce sommet vertigineux comme dans enivrement de sa
propre élévation —puis trembla inclina —et enfin—glissa sur la
pente

en ce moment je ne sais quel soudain maîtrisa mon esprit me
rejetant autant que possible vers arrière attendis sans trembler la
catastrophe qui devait nous écraser notre propre navire à la longue
ne luttait plus contre la mer et plongeait de avant le choc de la
masse précipitée le frappa conséquemment dans cette partie de la
charpente qui était déjà sous eau et eut pour résultat inévitable de
me lancer dans le gréement de étranger

comme je tombais ce navire se souleva dans un temps arrêt puis vira
de bord et est je présume à la confusion qui ensuivit que je dus
échapper à attention de équipage je eus pas à me
frayer un chemin sans être vu à la principale écoutille qui
était en partie ouverte et je trouvai bientôt une occasion propice pour
me cacher dans la cale pourquoi fis ainsi je ne saurais trop le
dire ce qui induisit à me cacher fut un sentiment vague de
terreur qui était emparé tout abord de mon esprit à aspect des
nouveaux navigateurs je ne me souciais pas de me confier à une race de
gens qui après le coup sommaire que avais jeté sur eux
avaient offert le caractère une indéfinissable étrangeté et tant de
motifs de doute et appréhension est pourquoi je jugeai à propos de
arranger une cachette dans la cale enlevai une partie du faux
bordage de manière à me ménager une retraite commode entre les énormes
membrures du navire

avais à peine achevé ma besogne un bruit de pas dans la cale me
contraignit en faire usage un homme passa à côté de ma cachette un
pas faible et mal assuré je ne pus pas voir son visage mais eus le
loisir observer son aspect général il y avait en lui tout le
caractère de la faiblesse et de la caducité ses genoux vacillaient sous
la charge des années et tout son être en tremblait il se parlait à
lui marmottait une voix basse et cassée quelques mots une
langue que je ne pus pas comprendre et farfouillait dans un coin où
on avait empilé des instruments un aspect étrange et des cartes
marines délabrées ses manières étaient un singulier mélange de la
maussaderie une seconde enfance et de la dignité solennelle un dieu
À la longue il remonta sur le pont et je ne le vis plus



un sentiment pour lequel je ne trouve pas de mot a pris possession de
mon âme —une sensation qui admet pas analyse qui a pas sa
traduction dans les lexiques du passé et pour laquelle je crains que
avenir lui ne trouve pas de clef —pour un esprit constitué comme
le mien cette dernière considération est un vrai supplice jamais je ne
pourrai je sens que je ne pourrai jamais être édifié relativement à la
nature de mes idées toutefois il est pas étonnant que ces idées
soient indéfinissables elles sont puisées à des sources si
entièrement neuves un nouveau sentiment—une nouvelle entité—est
ajouté à mon âme



il y a bien longtemps que ai touché pour la première fois le pont de
ce terrible navire et les rayons de ma destinée vont je crois se
concentrant et engloutissant dans un foyer incompréhensibles gens
enveloppés dans des méditations dont je ne puis deviner la nature ils
passent à côté de moi sans me remarquer me cacher est pure folie de ma
part car ce monde ne veut pas voir il y a un instant je
passais juste sous les yeux du second peu de temps auparavant je
étais aventuré jusque dans la cabine du capitaine lui et est
là que je me suis procuré les moyens écrire ceci et tout ce qui
précède je continuerai ce journal de temps en temps il est vrai que je
ne puis trouver aucune occasion de le transmettre au monde pourtant
en veux faire essai au dernier moment enfermerai le manuscrit
dans une bouteille et je jetterai le tout à la mer



un incident est survenu qui a de nouveau donné lieu à réfléchir de
pareilles choses sont opération un hasard indiscipliné je
étais faufilé sur le pont et étais étendu sans attirer attention
de personne sur un amas enfléchures et de vieilles voiles dans le
fond de la yole tout en rêvant à la singularité de ma destinée je
barbouillais sans y penser avec une brosse à goudron les bords une
bonnette soigneusement pliée et posée à côté de moi sur un baril la
bonnette est maintenant tendue sur ses et les touches
irréfléchies de la brosse figurent le mot

ai fait récemment plusieurs observations sur la structure du vaisseau
quoique bien armé ce est pas je crois un vaisseau de guerre son
gréement sa structure tout son équipement repoussent une supposition
de cette nature ce il est pas je le perçois facilement mais ce
il est je crains il ne me soit impossible de le dire je ne sais
comment cela se fait mais en examinant son étrange modèle et la
singulière forme de ses espars ses proportions colossales cette
prodigieuse collection de voiles son avant sévèrement simple et son
arrière un style suranné il me semble parfois que la sensation
objets qui ne me sont pas inconnus traverse mon esprit comme un
éclair et toujours à ces ombres flottantes de la mémoire est mêlé un
inexplicable souvenir de vieilles légendes étrangères et de siècles




ai bien regardé la charpente du navire elle est faite de matériaux
qui me sont inconnus il y a dans le bois un caractère qui me frappe
comme le rendant ce me semble impropre à usage auquel il a été
destiné je veux parler de son extrême porosité considérée
indépendamment des dégâts faits par les vers qui sont une conséquence
de la navigation dans ces mers et de la pourriture résultant de la
vieillesse trouvera mon observation quelque peu subtile
mais il me semble que ce bois aurait tout le caractère du chêne
espagnol si le chêne espagnol pouvait être dilaté par des moyens
artificiels

en relisant la phrase précédente il me revient à esprit un curieux
apophtegme un vieux loup de mer hollandais

—cela est positif disait toujours quand on exprimait quelque doute
sur sa véracité comme il est positif il y a une mer où le navire
lui grossit comme le corps vivant un marin



il y a environ une heure je me suis senti la hardiesse de me glisser
dans un groupe hommes de équipage ils ont pas eu air de faire
attention à moi et quoique je me tinsse juste au milieu eux ils
paraissaient avoir aucune conscience de ma présence comme celui que
avais vu le premier dans la cale ils portaient tous les signes une
vieillesse chenue leurs genoux tremblaient de faiblesse leurs épaules
étaient arquées par la décrépitude leur peau ratatinée frissonnait au
vent leur voix était basse chevrotante et cassée leurs yeux
distillaient les larmes brillantes de la vieillesse et leurs cheveux
gris fuyaient terriblement dans la tempête autour eux de chaque côté
du pont gisaient éparpillés des instruments mathématiques une
structure et tout à fait tombée en désuétude



ai parlé un peu plus haut une bonnette on avait installée depuis
ce moment le navire chassé par le vent a pas discontinué sa terrible
course droit au sud chargé de toute sa toile disponible depuis ses
pommes de mâts à ses inférieurs et plongeant ses
bouts de vergues de perroquet dans le plus effrayant enfer liquide que
jamais cervelle humaine ait pu concevoir je viens de quitter le pont
ne trouvant plus la place tenable cependant équipage ne semble pas
souffrir beaucoup est pour moi le miracle des miracles une si
énorme masse ne soit pas engloutie tout de suite et pour toujours nous
sommes condamnés sans doute à côtoyer éternellement le bord de
éternité sans jamais faire notre plongeon définitif dans le gouffre
nous glissons avec la prestesse de hirondelle de mer sur des vagues
mille fois plus effrayantes aucune de celles que ai jamais vues et
des ondes colossales élèvent leurs têtes de nous comme des
démons de abîme mais comme des démons restreints aux simples menaces
et auxquels il est défendu de détruire je suis porté à attribuer cette
bonne chance perpétuelle à la seule cause naturelle qui puisse légitimer
un pareil effet je suppose que le navire est soutenu par quelque fort
courant ou remous



ai vu le capitaine face à face et dans sa propre cabine mais comme
je y attendais il a fait aucune attention à moi bien il y ait
rien dans sa physionomie générale qui révèle pour du premier
venu quelque chose de supérieur ou inférieur à homme toutefois
étonnement que éprouvai à son aspect se mêlait un sentiment de
respect et de terreur irrésistible il est à peu près de ma taille
de cinq pieds huit pouces environ il est bien
proportionné bien pris dans son ensemble mais cette constitution
annonce ni vigueur particulière ni quoi que ce soit de remarquable
mais est la singularité de expression qui règne sur sa face est
intense terrible saisissante évidence de la vieillesse si entière
si absolue qui crée dans mon esprit un sentiment —une sensation
ineffable son front quoique peu ridé semble porter le sceau une
myriade années ses cheveux gris sont des archives du passé et ses
yeux plus gris encore sont des sibylles de avenir le plancher de sa
cabine était encombré étranges à fermoirs de fer
instruments de science usés et anciennes cartes un style
complètement oublié sa tête était appuyée sur ses mains et un œil
ardent et inquiet il dévorait un papier que je pris pour une
commission et qui en tout cas portait une signature royale il se
parlait à lui —comme le premier matelot que avais aperçu dans la
cale —et marmottait une voix basse et chagrine quelques syllabes
une langue étrangère et bien que je fusse tout à côté de lui il me
semblait que sa voix arrivait à mon oreille de la distance un mille



le navire avec tout ce il contient est imprégné de esprit des
anciens âges les hommes de équipage glissent çà et là comme les
ombres des siècles enterrés dans leurs yeux vit une pensée ardente et
inquiète et quand sur mon chemin leurs mains tombent dans la lumière
effarée des fanaux éprouve quelque chose que je ai jamais éprouvé
à présent quoique toute ma vie aie eu la folie des antiquités
et que je me sois baigné dans ombre des colonnes ruinées de balbeck
de tadmor et de persépolis tant à la fin mon âme elle est
devenue une ruine



quand je regarde autour de moi je suis honteux de mes premières
terreurs si la tempête qui nous a poursuivis à présent me fait
trembler ne devrais pas être frappé horreur devant cette bataille
du vent et de océan dont les mots vulgaires tourbillon et simoun ne
peuvent pas donner la moindre idée le navire est littéralement enfermé
dans les ténèbres une éternelle nuit et dans un chaos eau qui
écume plus mais à une distance une lieue environ de chaque côté
nous pouvons apercevoir indistinctement et par intervalles de
prodigieux remparts de glace qui montent vers le ciel désolé et
ressemblent aux murailles de univers



comme je avais pensé le navire est évidemment dans un courant —si
on peut proprement appeler ainsi une marée qui va mugissant et hurlant
à travers les blancheurs de la glace et fait entendre du côté du sud un
tonnerre plus précipité que celui une cataracte tombant à pic



concevoir horreur de mes sensations est je crois chose absolument
impossible cependant la curiosité de pénétrer les mystères de ces
effroyables régions surplombe encore mon désespoir et suffit à me
réconcilier avec le plus hideux aspect de la mort il est évident que
nous nous précipitons vers quelque entraînante découverte —quelque
incommunicable secret dont la connaissance implique la mort
ce courant nous conduit au pôle sud il faut avouer que
cette supposition si étrange en apparence a toute probabilité pour
elle



équipage se promène sur le pont un pas tremblant et inquiet mais il
y a dans toutes les physionomies une expression qui ressemble plutôt à
ardeur de espérance à apathie du désespoir

cependant nous avons toujours le vent arrière et comme nous portons
une masse de toile le navire enlève quelquefois en grand hors de la
mer oh horreur sur horreur —la glace ouvre soudainement à droite et
à gauche et nous tournons vertigineusement dans immenses cercles
concentriques tout autour des bords un gigantesque amphithéâtre dont
les murs perdent leur sommet dans les ténèbres et espace mais il ne
me reste que peu de temps pour rêver à ma destinée les cercles se
rétrécissent rapidement —nous plongeons follement dans étreinte du
tourbillon et à travers le mugissement le beuglement et le
détonnement de océan et de la tempête le navire tremble —ô dieu —il
se dérobe … —il sombre






les voies de dieu dans la nature comme dans ordre de la providence
ne sont point nos voies et les types que nous concevons ont aucune
mesure commune avec la vastitude la profondeur et incompréhensibilité
de ses œuvres qui contiennent en elles un abîme plus profond que le
puits de démocrite




nous avions atteint le sommet du rocher le plus élevé le vieil homme
pendant quelques minutes sembla trop épuisé pour parler

—il y a pas encore bien longtemps —dit à la fin—je vous aurais
guidé par ici aussi bien que le plus jeune de mes fils mais il y a
trois ans il est arrivé une aventure plus extraordinaire que en
essuya jamais un être mortel ou du moins telle que jamais homme y a
survécu pour la raconter et les six mortelles heures que ai endurées
ont brisé le corps et âme vous me croyez mais je ne le
suis pas il a suffi du quart une journée pour blanchir ces cheveux
noirs comme du jais affaiblir mes membres et détendre mes nerfs au
point de trembler après le moindre effort et être effrayé par une
ombre savez bien que je puis à peine sans attraper le vertige
regarder ce petit promontoire

le petit promontoire sur le bord duquel il était si négligemment jeté
pour se reposer de façon que la partie la plus pesante de son corps
surplombait et il était garanti une chute que par le point
appui que prenait son coude sur arête extrême et glissante le petit
promontoire élevait à quinze ou seize cents pieds environ un chaos
de rochers situés de nous —immense précipice de granit
luisant et noir pour rien au monde je aurais voulu me hasarder à six
pieds du bord véritablement étais si profondément agité par la
situation périlleuse de mon compagnon que je me laissai tomber tout de
mon long sur le sol accrochant à quelques arbustes voisins osant
pas même lever les yeux vers le ciel je efforçais en vain de me
débarrasser de idée que la fureur du vent mettait en danger la base
même de la montagne il me fallut du temps pour me raisonner et trouver
le courage de me mettre sur mon séant et de regarder au loin dans
espace

—il vous faut prendre le dessus sur ces lubies me dit le guide car
je vous ai amené ici pour vous faire voir à loisir le théâtre de
événement dont je parlais tout à heure et pour vous raconter toute
histoire avec la scène même sous vos yeux

« nous sommes maintenant reprit avec cette manière minutieuse qui le
caractérisait nous sommes maintenant sur la côte même de norvège au
degré de latitude dans la grande province de nortland et dans le
lugubre district de lofoden la montagne dont nous occupons le sommet
est helseggen la nuageuse maintenant levez un peu
accrochez au gazon si vous sentez venir le vertige est
cela —et regardez au delà de cette ceinture de vapeurs qui cache la mer
à nos pieds »

je regardai vertigineusement et je vis une vaste étendue de mer dont
la couleur encre me rappela tout abord le tableau du géographe
nubien et sa mer des ténèbres était un panorama plus effroyablement
désolé il est donné à une imagination humaine de le concevoir À
droite et à gauche aussi loin que pouvait atteindre
allongeaient comme les remparts du monde les lignes une falaise
horriblement noire et surplombante dont le caractère sombre était
puissamment renforcé par le ressac qui montait jusque sur sa crête
blanche et lugubre hurlant et mugissant éternellement juste en face du
promontoire sur le sommet duquel nous étions placés à une distance de
cinq ou six milles en mer on apercevait une île qui avait air désert
ou plutôt on la devinait au moutonnement énorme des brisants dont elle
était enveloppée À deux milles environ plus près de la terre se
dressait un autre îlot plus petit horriblement pierreux et stérile et
entouré de groupes interrompus de roches noires

aspect de océan dans étendue comprise entre le rivage et île la
plus éloignée avait quelque chose extraordinaire en ce moment même
il soufflait du côté de la terre une si forte brise un brick tout
au large était à la cape avec deux ris dans sa toile et que sa coque
disparaissait quelquefois tout entière et pourtant il y avait rien
qui ressemblât à une houle régulière mais seulement et en dépit du
vent un clapotement eau bref vif et tracassé dans tous les
sens écume excepté dans le voisinage immédiat des rochers

île que vous voyez reprit le vieil homme est appelée par
les norvégiens vurrgh celle qui est à moitié chemin est moskoe celle
qui est à un mille au nord est ambaaren sont islesen hotholm
keildhelm suarven et buckholm plus loin —entre moskoe et
vurrgh —otterholm flimen sandflesen et stockholm tels sont les vrais
noms de ces endroits mais pourquoi ai jugé nécessaire de vous les
nommer je en sais rien je y puis rien comprendre —pas plus que
vous —entendez quelque chose voyez quelque changement sur
eau

nous étions depuis dix minutes environ au haut de helseggen où nous
étions montés en partant de intérieur de lofoden de sorte que nous
avions pu apercevoir la mer que elle nous avait apparu tout
un coup du sommet le plus élevé pendant que le vieil homme parlait
eus la perception un bruit et qui allait croissant comme
le mugissement un immense troupeau de buffles dans une prairie
amérique et au moment même je vis ce que les marins appellent le
caractère clapoteux de la mer se changer rapidement en un courant qui
se faisait vers pendant que je regardais ce courant prit une
prodigieuse rapidité chaque instant ajoutait à sa vitesse —à son
impétuosité déréglée en cinq minutes toute la mer à vurrgh fut
fouettée par une indomptable furie mais était entre moskoe et la côte
que dominait principalement le vacarme le vaste lit des eaux
sillonné et couturé par mille courants contraires éclatait soudainement
en convulsions frénétiques —haletant bouillonnant sifflant
pirouettant en gigantesques et innombrables tourbillons et tournoyant
et se ruant tout entier vers est avec une rapidité qui ne se manifeste
que dans des chutes eau précipitées

au bout de quelques minutes le tableau subit un autre changement
radical la surface générale devint un peu plus unie et les tourbillons
disparurent un à un pendant que de prodigieuses bandes écume
apparurent là où je en avais vu aucune alors ces bandes à la
longue étendirent à une grande distance et se combinant entre
elles elles adoptèrent le mouvement giratoire des tourbillons apaisés
et semblèrent former le germe un vortex plus vaste soudainement
celui apparut et prit une existence distincte et
définie dans un cercle de plus un mille de diamètre le bord du
tourbillon était marqué par une large ceinture écume lumineuse mais
pas une parcelle ne glissait dans la gueule du terrible entonnoir dont
intérieur aussi loin que pouvait y plonger était fait un
mur liquide poli brillant et un noir de jais faisant avec horizon
un angle de degrés environ tournant sur lui sous influence
un mouvement étourdissant et projetant dans les airs une voix
effrayante moitié cri moitié rugissement telle que la puissante
cataracte du niagara elle dans ses convulsions en a jamais
envoyé de pareille vers le ciel

la montagne tremblait dans sa base même et le roc remuait je me jetai
à plat ventre et dans un excès agitation nerveuse je accrochai au
maigre gazon

—ceci dis enfin au vieillard ne peut pas être autre chose que le
grand tourbillon du maelström

—on appelle quelquefois ainsi dit mais nous autres norvégiens
nous le nommons le de île de moskoe qui est située à
moitié chemin

les descriptions ordinaires de ce tourbillon ne avaient nullement
préparé à ce que je voyais celle de jonas ramus qui est plus
détaillée aucune autre ne donne pas la plus légère idée de la
magnificence et de horreur du tableau —ni de étrange et ravissante
sensation de nouveauté qui confond le spectateur je ne sais pas
précisément de quel point de vue ni à quelle heure a vu écrivain en
question mais ce ne peut être ni du sommet de helseggen ni pendant une
tempête il y a néanmoins quelques passages de sa description qui
peuvent être cités pour les détails ils soient
pour donner une impression du spectacle

« entre lofoden et moskoe dit la profondeur de eau est de
à quarante brasses mais de autre côté du côté de ver il
veut dire vurrgh cette profondeur diminue au point un navire ne
pourrait y chercher un passage sans courir le danger de se déchirer sur
les roches ce qui peut arriver par le temps le plus calme quand vient
la marée le courant se jette dans espace compris entre lofoden et
moskoe avec une tumultueuse rapidité mais le rugissement de son
terrible reflux est à peine égalé par celui des plus hautes et des plus
terribles cataractes le bruit se fait entendre à plusieurs lieues et
les tourbillons ou tournants creux sont une telle étendue et une
telle profondeur que si un navire entre dans la région de son
attraction il est inévitablement absorbé et entraîné au fond et là
déchiré en morceaux contre les rochers et quand le courant se relâche
les débris sont rejetés à la surface mais ces intervalles de
tranquillité ont lieu entre le reflux et le flux par un temps
calme et ne durent un quart heure puis la violence du courant
revient graduellement

« quand il bouillonne le plus et quand sa force est accrue par une
tempête il est dangereux en approcher même un mille norvégien des
barques des yachts des navires ont été entraînés pour y avoir pas
pris garde avant de se trouver à portée de son attraction il arrive
assez fréquemment que des baleines viennent trop près du courant et sont
maîtrisées par sa violence et il est impossible de décrire leurs
mugissements et leurs beuglements dans leur inutile effort pour se
dégager

« une fois un ours essayant de passer à la nage le détroit entre
lofoden et moskoe fut saisi par le courant et emporté au fond il
rugissait si effroyablement on entendait du rivage de vastes
troncs de pins et de sapins engloutis par le courant reparaissent
brisés et déchirés au point on dirait il leur a poussé des poils
cela démontre clairement que le fond est fait de roches pointues sur
lesquelles ils ont été roulés çà et là ce courant est réglé par le flux
et le reflux de la mer qui a constamment lieu de six en six heures
dans année le dimanche de la sexagésime de fort grand matin il
se précipita avec un tel fracas et une telle impétuosité que des
pierres se détachaient des maisons de la côte … »

en ce qui concerne la profondeur de eau je ne comprends pas comment
on a pu en assurer dans la proximité immédiate du tourbillon les
quarante brasses doivent avoir trait seulement aux parties du canal
qui sont tout près du rivage soit de moskoe soit de lofoden la
profondeur au centre du doit être incommensurablement plus
grande et il suffit pour en acquérir la certitude de jeter un coup
oblique dans abîme du tourbillon quand on est sur le sommet le
plus élevé de helseggen en plongeant mon regard du haut de ce pic dans
le phlégéthon hurlant je ne pouvais empêcher de sourire de la
simplicité avec laquelle le bon jonas ramus raconte comme choses
difficiles à croire ses anecdotes ours et de baleines car il me
semblait que était chose évidente de soi que le plus grand vaisseau de
ligne possible arrivant dans le rayon de cette mortelle attraction
devait y résister aussi peu une plume à un coup de vent et
disparaître tout en grand et tout un coup

les explications on a données du phénomène —dont je
me le rappelle me paraissaient suffisamment plausibles à la
lecture —avaient maintenant un aspect et
satisfaisant explication généralement reçue est que comme les trois
petits tourbillons des îles féroë celui « a pas autre cause que
le choc des vagues montant et retombant au flux et au reflux le long
un banc de roches qui endigue les eaux et les rejette en cataracte et
ainsi plus la marée élève plus la chute est profonde et que le
résultat naturel est un tourbillon ou vortex dont la prodigieuse
puissance de succion est suffisamment démontrée par de moindres
exemples » tels sont les termes de encyclopédie britannique kircher
et autres imaginent au milieu du canal du maelström est un abîme
qui traverse le globe et aboutit dans quelque région —le
golfe de bothnie a même été désigné une fois un peu légèrement cette
opinion assez puérile était celle à laquelle pendant que je contemplais
le lieu mon imagination donnait le plus volontiers son assentiment et
comme en faisais part au guide je fus assez surpris de entendre me
dire que bien que telle fût opinion presque générale des norvégiens à
ce sujet ce était néanmoins pas la sienne quant à cette idée il
confessa il était incapable de la comprendre et je finis par être
accord avec lui car pour concluante elle soit sur le papier elle
devient absolument inintelligible et absurde à côté du tonnerre de
abîme

—maintenant que vous avez bien vu le tourbillon me dit le vieil homme
si vous voulez que nous nous glissions derrière cette roche sous le
vent de manière elle amortisse le vacarme de eau je vous conterai
une histoire qui vous convaincra que je dois en savoir quelque chose du


je me plaçai comme il le désirait et il commença

—moi et mes deux frères nous possédions autrefois un semaque gréé en
goélette de soixante et dix tonneaux à peu près avec lequel nous
pêchions habituellement parmi les îles au delà de moskoe près de
vurrgh tous les violents remous de mer donnent une bonne pêche pourvu
on y prenne en temps opportun et on ait le courage de tenter
aventure mais parmi tous les hommes de la côte de lofoden nous
trois seuls nous faisions notre métier ordinaire aller aux îles
comme je vous dis les pêcheries ordinaires sont beaucoup plus bas vers
le sud on y peut prendre du poisson à toute heure sans courir grand
risque et naturellement ces endroits sont préférés mais les places
de choix par ici entre les rochers donnent non seulement le poisson
de la plus belle qualité mais aussi en bien plus grande abondance si
bien que nous prenions souvent en un seul jour ce que les timides dans
le métier auraient pas pu attraper tous ensemble en une semaine en
somme nous faisions de cela une espèce de spéculation désespérée —le
risque de la vie remplaçait le travail et le courage tenait lieu de
capital

« nous abritions notre semaque dans une anse à cinq milles sur la côte
de celle et était notre habitude par le beau temps de
profiter du répit de quinze minutes pour nous lancer à travers le canal
principal du bien du trou et aller jeter
ancre quelque part dans la proximité otterholm ou de sandflesen où
les remous ne sont pas aussi violents ailleurs nous attendions
ordinairement pour lever ancre et retourner chez nous à peu près
à heure de apaisement des eaux nous ne nous aventurions
jamais dans cette expédition sans un bon vent arrière pour aller et
revenir —un vent dont nous pouvions être sûrs pour notre retour —et
nous nous sommes rarement trompés sur ce point deux fois en six ans
nous avons été forcés de passer la nuit à ancre par suite un calme
plat ce qui est un cas bien rare dans ces parages et une autre fois
nous sommes restés à terre près une semaine affamés à la mort
grâce à un coup de vent qui se mit à souffler peu de temps après notre
arrivée et rendit le canal trop orageux pour songer à le traverser dans
cette occasion nous aurions été entraînés au large en dépit de tout
car les tourbillons nous ballottaient çà et là avec une telle violence
à la fin nous avions chassé sur notre ancre faussée si nous
avions dérivé dans un de ces innombrables courants qui se forment ici
et demain ailleurs et qui nous conduisit sous le vent de
flimen où par bonheur nous pûmes mouiller

« je ne vous dirai pas la vingtième partie des dangers que nous essuyâmes
dans les pêcheries est un mauvais parage même par le beau
temps —mais nous trouvions toujours moyen de défier le
sans accident parfois pourtant le cœur me montait aux lèvres quand
nous étions une minute en avance ou en retard sur accalmie
quelquefois le vent était pas aussi vif que nous espérions en
mettant à la voile et alors nous allions moins vite que nous ne
aurions voulu pendant que le courant rendait le semaque plus
difficile à gouverner

« mon frère aîné avait un fils âgé de ans et avais pour mon
compte deux grands garçons ils nous eussent été un grand secours dans
de pareils cas soit ils eussent pris les avirons soit ils
eussent pêché à arrière mais vraiment bien que nous consentissions à
risquer notre vie nous avions pas le cœur de laisser ces jeunesses
affronter le danger car tout bien considéré était un horrible
danger est la pure vérité

« il y a maintenant trois ans moins quelques jours arriva ce que je
vais vous raconter était le juillet un jour que les gens de
ce pays oublieront jamais —car ce fut un jour où souffla la plus
horrible tempête qui soit jamais tombée de la calotte des cieux
cependant toute la matinée et même fort avant dans nous
avions eu une jolie brise bien faite du le soleil était
superbe si bien que le plus vieux loup de mer aurait pas pu prévoir
ce qui allait arriver

« nous étions passés tous les trois mes deux frères et moi à travers
les îles à deux heures de environ et nous eûmes bientôt
chargé le semaque de fort beau poisson qui—nous avions remarqué tous
trois—était plus abondant ce jour que nous ne avions jamais vu il
était juste sept heures à ma montre quand nous levâmes ancre pour
retourner chez nous de manière à faire le plus dangereux du strom dans
intervalle des eaux tranquilles que nous savions avoir lieu à huit
heures

« nous partîmes avec une bonne brise à tribord et pendant quelque
temps nous filâmes sans songer le moins du monde au
danger car en réalité nous ne voyions pas la moindre cause
appréhension tout à coup nous fûmes masqués par une saute de vent qui
venait de helseggen cela était tout à fait extraordinaire était une
chose qui ne nous était jamais arrivée—et je commençais à être un peu
inquiet sans savoir exactement pourquoi nous fîmes arriver au vent
mais nous ne pûmes jamais fendre les remous et étais sur le point de
proposer de retourner au mouillage quand regardant à arrière nous
vîmes tout horizon enveloppé un nuage singulier couleur de cuivre
qui montait avec la plus étonnante vélocité

« en même temps la brise qui nous avait pris en tête tomba et surpris
alors par un calme plat nous dérivâmes à la merci de tous les courants
mais cet état de choses ne dura pas assez longtemps pour nous donner le
temps y réfléchir en moins une minute la tempête était sur
nous —une minute après le ciel était entièrement chargé —et il devint
soudainement si noir avec les embruns qui nous sautaient aux yeux
nous ne pouvions plus nous voir un autre à bord

« vouloir décrire un pareil coup de vent ce serait folie le plus vieux
marin de norvège en a jamais essuyé de pareil nous avions amené toute
la toile avant que le coup de vent nous surprît mais dès la première
rafale nos deux mâts vinrent bord comme ils avaient été
sciés par le pied —le grand mât emportant avec lui mon plus jeune frère
qui y était accroché par prudence

« notre bateau était bien le plus léger joujou qui eût jamais glissé sur
la mer il avait un pont effleuré avec une seule petite écoutille à
avant et nous avions toujours eu pour habitude de la fermer
solidement en traversant le strom bonne précaution dans une mer
clapoteuse mais dans cette circonstance présente nous aurions sombré
du premier coup —car pendant quelques instants nous fûmes
littéralement ensevelis sous eau comment mon frère aîné échappa
à la mort je ne puis le dire je ai jamais pu me expliquer pour ma
part à peine avais lâché la misaine que je étais jeté sur le pont
à plat ventre les pieds contre étroit de avant et les
mains accrochées à un boulon auprès du pied du mât de misaine le pur
instinct avait fait agir ainsi était indubitablement ce que avais
de mieux à faire —car étais trop ahuri pour penser

« pendant quelques minutes nous fûmes complètement inondés comme je
vous le disais et pendant tout ce temps je retins ma respiration et
me cramponnai à anneau quand je sentis que je ne pouvais pas rester
ainsi plus longtemps sans être suffoqué je me dressai sur mes genoux
tenant toujours bon avec mes mains et je dégageai ma tête alors notre
petit bateau donna de lui une secousse juste comme un chien qui
sort de eau et se leva en partie de la mer je efforçais
alors de secouer de mon mieux la stupeur qui avait envahi et de
recouvrer suffisamment mes esprits pour voir ce il y avait à faire
quand je sentis un qui me saisissait le bras était mon frère
aîné et mon cœur en sauta de joie car je le croyais parti
bord —mais un moment après toute cette joie se changea en horreur
quand appliquant sa bouche à mon oreille il vociféra ce simple mot
le

« personne ne saura jamais ce que furent en ce moment mes pensées je
frissonnai de la tête aux pieds comme pris du plus violent accès de
fièvre je comprenais suffisamment ce il entendait par ce seul
mot —je savais bien ce il voulait me faire entendre avec le vent
qui nous poussait maintenant nous étions destinés au tourbillon du
strom et rien ne pouvait nous sauver

« vous avez bien compris en traversant le canal de strom nous
faisions toujours notre route bien du tourbillon même par le
temps le plus calme et encore avions bien soin attendre et
épier le répit de la marée mais maintenant nous courions droit sur
le gouffre lui et avec une pareille tempête « À coup sûr
pensai nous y serons juste au moment de accalmie il y a là encore
un petit espoir » mais une minute après je me maudissais avoir été
assez fou pour rêver une espérance quelconque je voyais parfaitement
que nous étions condamnés eussions été un vaisseau de je ne sais
combien de canons

« en ce moment la première fureur de la tempête était passée ou
ne la sentions pas autant parce que nous fuyions devant
mais en tout cas la mer que le vent avait abord maîtrisée plane et
écumeuse se dressait maintenant en véritables montagnes un changement
singulier avait eu lieu aussi dans le ciel autour de nous dans toutes
les directions il était toujours noir comme de la poix mais presque
de nous il était fait une ouverture circulaire —un ciel
clair —clair comme je ne ai jamais vu un bleu brillant et
foncé —et à travers ce trou resplendissait la pleine lune avec un éclat
que je ne lui avais jamais connu elle éclairait toutes choses autour de
nous avec la plus grande netteté —mais grand dieu quelle scène à
éclairer

« je fis un ou deux efforts pour parler à mon frère mais le vacarme
sans que je pusse expliquer comment était accru à un tel point que
je ne pus lui faire entendre un seul mot bien que je criasse dans son
oreille de toute la force de mes poumons tout à coup il secoua la tête
devint pâle comme la mort et leva un de ses doigts comme pour me dire
Écoute

« abord je ne compris pas ce il voulait dire —mais bientôt une
épouvantable pensée se fit jour en moi je tirai ma montre de mon
gousset elle ne marchait pas je regardai le cadran au clair de la
lune et je fondis en larmes en la jetant au loin dans océan elle
était arrêtée à sept heures nous avions laissé passer le répit de la
marée et le tourbillon du strom était dans sa pleine furie 

« quand un navire est bien construit proprement équipé et pas trop
chargé les lames par une grande brise et quand il est au large
semblent toujours échapper de dessous sa quille —ce qui parait
à un homme de terre —et ce on appelle en langage de
bord chevaucher riding cela allait bien tant que nous grimpions
lestement sur la houle mais actuellement une mer gigantesque venait
nous prendre par notre arrière et nous enlevait avec elle —haut
haut —comme pour nous pousser au ciel je aurais jamais cru
une lame pût monter si haut puis nous descendions en faisant une
courbe une glissade un plongeon qui me donnait la nausée et le
vertige comme si je tombais en rêve du haut une immense montagne
mais du haut de la lame avais jeté un rapide coup autour de
moi —et ce seul coup avait suffi je vis exactement notre
position en une seconde le tourbillon de était à un quart
de mille environ droit devant nous mais il ressemblait aussi peu au
de tous les jours que ce tourbillon que vous voyez
maintenant ressemble à un remous de moulin si je avais pas su où nous
étions et ce que nous avions à attendre je aurais pas reconnu
endroit tel que je le vis je fermai involontairement les yeux
horreur mes paupières se collèrent comme dans un spasme

« moins de deux minutes après nous sentîmes tout à coup la vague
apaiser et nous fûmes enveloppés écume le bateau fit un brusque
par bâbord et partit dans cette nouvelle direction comme la
foudre au même instant le rugissement de eau se perdit dans une
espèce de clameur aiguë —un son tel que vous pouvez le concevoir en
imaginant les soupapes de plusieurs milliers de steamers lâchant à la
fois leur vapeur nous étions alors dans la ceinture moutonneuse qui
cercle toujours le tourbillon et je croyais naturellement en une
seconde nous allions plonger dans le gouffre au fond duquel nous ne
pouvions pas voir distinctement en raison de la prodigieuse vélocité
avec laquelle nous y étions entraînés le bateau ne semblait pas plonger
dans eau mais la raser comme une bulle air qui voltige sur la
surface de la lame nous avions le tourbillon à tribord et à bâbord se
dressait le vaste océan que nous venions de quitter il élevait comme
un mur gigantesque se tordant entre nous et horizon

« cela peut paraître étrange mais alors quand nous fûmes dans la gueule
même de abîme je me sentis plus de que quand nous en
approchions ayant fait mon deuil de toute espérance je fus délivré
une grande partie de cette terreur qui avait abord écrasé je
suppose que était le désespoir qui raidissait mes nerfs

« vous prendrez cela pour une fanfaronnade mais ce que je vous
dis est la vérité je commençai à songer quelle magnifique chose était
de mourir une pareille manière et combien il était sot à moi de
occuper un aussi vulgaire intérêt que ma conservation individuelle
en face une si prodigieuse manifestation de la puissance de dieu je
crois que je rougis de honte quand cette idée traversa mon esprit peu
instants après je fus possédé de la plus ardente curiosité
relativement au tourbillon je sentis positivement le désir
explorer ses profondeurs même au prix du sacrifice que allais
faire mon principal chagrin était de penser que je ne pourrais jamais
raconter à mes vieux camarades les mystères que allais connaître
étaient là sans doute de singulières pensées pour occuper esprit
un homme dans une pareille extrémité —et ai souvent eu idée
depuis lors que les évolutions du bateau autour du gouffre avaient un
peu étourdi la tête

« il y eut une autre circonstance qui contribua à me rendre maître de
moi ce fut la complète cessation du vent qui ne pouvait plus nous
atteindre dans notre situation actuelle —car comme vous pouvez en
juger par vous la ceinture écume est considérablement
du niveau général de océan et ce dernier nous dominait maintenant
comme la crête une haute et noire montagne si vous ne vous êtes
jamais trouvé en mer par une grosse tempête vous ne pouvez vous faire
une idée du trouble esprit occasionné par action simultanée du vent
et des embruns cela vous aveugle vous étourdit vous étrangle et vous
ôte toute faculté action ou de réflexion mais nous étions maintenant
grandement soulagés de tous ces embarras —comme ces misérables
condamnés à mort à qui on accorde dans leur prison quelques petites
faveurs on leur refusait tant que arrêt était pas prononcé

« combien de fois fîmes le tour de cette ceinture il est
impossible de le dire nous courûmes tout autour pendant une heure à
peu près nous volions plutôt que nous ne flottions et nous nous
rapprochions toujours de plus en plus du centre du tourbillon et
toujours plus près toujours plus près de son épouvantable arête
intérieure

« pendant tout ce temps je avais pas lâché le boulon mon frère était
à arrière se tenant à une petite barrique vide solidement attachée
sous échauguette derrière habitacle était le seul objet du bord
qui eût pas été balayé quand le coup de temps nous avait surpris

« comme nous approchions de la margelle de ce puits mouvant il lâcha le
baril et tâcha de saisir anneau que dans agonie de sa terreur il
efforçait arracher de mes mains et qui était pas assez large pour
nous donner sûrement prise à tous deux je ai jamais éprouvé de
douleur plus profonde que quand je le vis tenter une pareille
action —quoique je visse bien alors il était insensé et que la pure
frayeur en avait fait un fou furieux

« néanmoins je ne cherchai pas à lui disputer la place je savais bien
il importait fort peu à qui appartiendrait anneau je lui laissai
le boulon et en allai au baril de arrière il y avait pas grande
difficulté à opérer cette manœuvre car le semaque filait en rond avec
assez aplomb et assez droit sur sa quille poussé quelquefois çà et là
par les immenses houles et les bouillonnements du tourbillon À peine
étais arrangé dans ma nouvelle position que nous donnâmes une
violente embardée à tribord et que nous piquâmes la tête la première
dans abîme je murmurai une rapide prière à dieu et je pensai que
tout était fini

« comme je subissais effet douloureusement nauséabond de la descente
je étais instinctivement cramponné au baril avec plus énergie et
avais fermé les yeux pendant quelque secondes je osai pas les
ouvrir attendant à une destruction instantanée et étonnant de ne
pas déjà en être aux angoisses suprêmes de immersion mais les
secondes écoulaient je vivais encore la sensation de chute avait
cessé et le mouvement du navire ressemblait beaucoup à ce il était
déjà quand nous étions pris dans la ceinture écume à exception que
maintenant nous donnions davantage de la bande je repris courage et
regardai une fois encore le tableau

« jamais je oublierai les sensations effroi horreur et
admiration que éprouvai en jetant les yeux autour de moi le bateau
semblait suspendu comme par magie à de sa chute sur la
surface intérieure un entonnoir une vaste circonférence une
profondeur prodigieuse et dont les parois admirablement polies
auraient pu être prises pour de ébène sans éblouissante vélocité
avec laquelle elles pirouettaient et étincelante et horrible clarté
elles répercutaient sous les rayons de la pleine lune qui de ce
trou circulaire que ai déjà décrit ruisselaient en un fleuve or et
de splendeur le long des murs noirs et pénétraient jusque dans les plus
intimes profondeurs de abîme

« abord étais trop troublé pour observer importe quoi avec quelque
exactitude explosion générale de cette magnificence terrifique était
tout ce que je pouvais voir néanmoins quand je revins un peu à moi
mon regard se dirigea instinctivement vers le fond dans cette
direction je pouvais plonger ma vue sans obstacle à cause de la
situation de notre semaque qui était suspendu sur la surface inclinée du
gouffre il courait toujours sur sa quille que son pont
formait un plan parallèle à celui de eau qui faisait comme un talus
incliné à plus de degrés de sorte que nous avions air de nous
soutenir sur notre côté je ne pouvais empêcher de remarquer
toutefois que je avais guère plus de peine à me retenir des mains et
des pieds dans cette situation que si nous avions été sur un plan
horizontal et cela tenait je suppose à la vélocité avec laquelle nous
tournions

« les rayons de la lune semblaient chercher le fin fond de immense
gouffre cependant je ne pouvais rien distinguer nettement à cause
un épais brouillard qui enveloppait toutes choses et sur lequel
planait un magnifique semblable à ce pont étroit et
vacillant que les musulmans affirment être le seul passage entre le
temps et Éternité ce brouillard ou cette écume était sans doute
occasionné par le conflit des grands murs de entonnoir quand ils se
rencontraient et se brisaient au fond —quant au hurlement qui montait
de ce brouillard vers le ciel je essayerai pas de le décrire

« notre première glissade dans abîme à partir de la ceinture écume
nous avait portés à une grande distance sur la pente mais
postérieurement notre descente ne effectua pas aussi rapidement à
beaucoup près nous filions toujours toujours circulairement non plus
avec un mouvement uniforme mais avec des élans qui parfois ne nous
projetaient à une centaine de yards et autres fois nous faisaient
accomplir une évolution complète autour du tourbillon À chaque tour
nous nous rapprochions du gouffre lentement il est vrai mais une
manière

« je regardai au large sur le vaste désert ébène qui nous portait et
je aperçus que notre barque était pas le seul objet qui fût tombé
dans étreinte du tourbillon et de nous on
voyait des débris de navires de gros morceaux de charpente des troncs
arbres ainsi que bon nombre articles plus petits tels que des
pièces de mobilier des malles brisées des barils et des douves ai
déjà décrit la curiosité surnaturelle qui était substituée à mes
primitives terreurs il me sembla elle augmentait à mesure que je me
rapprochais de mon épouvantable destinée je commençai alors à épier
avec un étrange intérêt les nombreux objets qui flottaient en notre
compagnie il fallait que eusse le délire —car je trouvais même une
sorte amusement à calculer les vitesses relatives de leur descente
vers le tourbillon écume

« —ce sapin me surpris une fois à dire sera certainement la
première chose qui fera le terrible plongeon et qui disparaîtra —et je
fus fort désappointé de voir un bâtiment de commerce hollandais avait
pris les devants et était engouffré le premier À la longue après
avoir fait quelques conjectures de cette nature et être toujours
trompé —ce fait —le fait de mon invariable mécompte —me jeta dans un
ordre de réflexions qui firent de nouveau trembler mes membres et battre
mon cœur encore plus lourdement

« ce était pas une nouvelle terreur qui affectait ainsi mais aube
une espérance bien plus émouvante cette espérance surgissait en
partie de la mémoire en partie de observation présente je me
rappelai immense variété épaves qui jonchaient la côte de lofoden
et qui avaient toutes été absorbées et revomies par le ces
articles pour la plus grande partie étaient déchirés de la manière la
plus extraordinaire —éraillés écorchés au point ils avaient air
être tout garnis de pointes et esquilles —mais je me rappelais
distinctement alors il y en avait qui étaient pas
défigurés du tout je ne pouvais maintenant me rendre compte de cette
différence en supposant que les fragments écorchés fussent les seuls
qui eussent été complètement absorbés —les autres étant entrés dans le
tourbillon à une période assez avancée de la marée ou après y être
entrés étant pour une raison ou pour une autre descendus assez
lentement pour ne pas atteindre le fond avant le retour du flux ou du
reflux —suivant le cas je concevais il était possible dans les
deux cas ils eussent remonté en tourbillonnant de nouveau au
niveau de océan sans subir le sort de ceux qui avaient été entraînés
de meilleure heure ou absorbés plus rapidement

« je fis aussi trois observations importantes la première que —règle
générale —plus les corps étaient gros plus leur descente était
rapide —la seconde que deux masses étant données une égale
étendue une sphérique et autre de importe quelle autre forme
la supériorité de vitesse dans la descente était pour la sphère la
troisième —que de deux masses un volume égal une cylindrique et
autre de importe quelle autre forme le cylindre était absorbé le
plus lentement

« depuis ma délivrance ai eu à ce sujet quelques conversations avec un
vieux maître école du district et est de lui que ai appris
usage des mots cylindre et sphère il a expliqué—mais ai oublié
explication—que ce que avais observé était la conséquence naturelle
de la forme des débris flottants et il a démontré comment un
cylindre tournant dans un tourbillon présentait plus de résistance à
sa succion et était attiré avec plus de difficulté un corps une
autre forme quelconque et un volume égal

« il y avait une circonstance saisissante qui donnait une grande force à
ces observations et me rendait anxieux de les vérifier était à
chaque révolution nous passions devant un baril ou devant une vergue ou
un mât de navire et que la plupart de ces objets nageant à notre
niveau quand avais ouvert les yeux pour la première fois sur les
merveilles du tourbillon étaient maintenant situés bien de
nous et semblaient avoir guère bougé de leur position première

« je hésitai pas plus longtemps sur ce que avais à faire je résolus
de attacher avec confiance à la barrique que je tenais toujours
embrassée de larguer le câble qui la retenait à la cage et de me jeter
avec elle à la mer je efforçai attirer par signes attention de
mon frère sur les barils flottants auprès desquels nous passions et je
fis tout ce qui était en mon pouvoir pour lui faire comprendre ce que
allais tenter je crus à la longue il avait deviné mon dessein
mais il eût ou ne eût pas saisi il secoua la tête avec
désespoir et refusa de quitter sa place près du boulon il était
impossible de emparer de lui la conjoncture ne permettait pas de
délai ainsi avec une amère angoisse je abandonnai à sa destinée je
attachai moi à la barrique avec le câble qui amarrait à
échauguette et sans hésiter un moment de plus je me précipitai avec
elle dans la mer

« le résultat fut précisément ce que espérais comme est moi qui
vous raconte cette histoire —comme vous voyez que ai échappé —et
comme vous connaissez déjà le mode de salut que employai et pouvez dès
lors prévoir tout ce que aurais de plus à vous dire abrégerai mon
récit et irai droit à la conclusion

« il était écoulé une heure environ depuis que avais quitté le bord
du semaque quand étant descendu à une vaste distance de
moi il fit coup sur coup trois ou quatre tours précipités et
emportant mon frère piqua de avant décidément et pour
toujours dans le chaos écume le baril auquel étais attaché nageait
presque à moitié chemin de la distance qui séparait le fond du gouffre
de endroit où je étais précipité par dessus bord quand un grand
changement eut lieu dans le caractère du tourbillon la pente des parois
du vaste entonnoir se fit de moins en moins escarpée les évolutions du
tourbillon devinrent graduellement de moins en moins rapides peu à peu
écume et disparurent et le fond du gouffre sembla
élever lentement

« le ciel était clair le vent était tombé et la pleine lune se couchait
radieusement à ouest quand je me retrouvai à la surface de océan
juste en vue de la côte de lofoden et de endroit où était
naguère le tourbillon du était heure de
accalmie —mais la mer se soulevait toujours en vagues énormes par
suite de la tempête je fus porté violemment dans le canal du strom et
jeté en quelques minutes à la côte parmi les pêcheries un bateau me
repêcha —épuisé de fatigue —et maintenant que le danger avait
disparu le souvenir de ces horreurs avait rendu muet ceux qui me
tirèrent à bord étaient mes vieux camarades de mer et mes compagnons de
chaque jour —mais ils ne me reconnaissaient pas plus ils auraient
reconnu un voyageur revenu du monde des esprits mes cheveux qui la
veille étaient un noir de corbeau étaient aussi blancs que vous les
voyez maintenant ils dirent aussi que toute expression de ma
physionomie était changée je leur contai mon histoire —ils ne
voulurent pas y croire —je vous la raconte à vous maintenant et
ose à peine espérer que vous y ajouterez plus de foi que les plaisants
pêcheurs de lofoden »







que le cas extraordinaire de valdemar ait excité une discussion il
y a certes pas lieu de en étonner eût été un miracle il en
fût pas ainsi —particulièrement dans de telles circonstances le désir
de toutes les parties intéressées à tenir affaire secrète au moins
pour le présent ou en attendant opportunité une nouvelle
investigation et nos efforts pour y réussir ont laissé place à un récit
tronqué ou exagéré qui est propagé dans le public et qui présentant
affaire sous les couleurs les plus désagréablement fausses est
naturellement devenu la source un grand discrédit

il est maintenant devenu nécessaire que je donne les faits autant du
moins que je les comprends succinctement les voici

mon attention dans ces trois dernières années avait été à plusieurs
reprises attirée vers le magnétisme et il y a environ neuf mois cette
pensée frappa presque soudainement mon esprit que dans la série des
expériences faites à présent il y avait une et
lacune —personne avait encore été magnétisé in
articulo mortis restait à savoir abord si dans un pareil état
existait chez le patient une réceptibilité quelconque de influx
magnétique en second lieu si dans le cas affirmative elle était
atténuée ou augmentée par la circonstance troisièmement à quel
point et pour combien de temps les empiétements de la mort pouvaient
être arrêtés par opération il y avait autres points à vérifier
mais ceux excitaient le plus ma curiosité —particulièrement le
dernier à cause du caractère immensément grave de ses conséquences

en cherchant autour de moi un sujet au moyen duquel je pusse éclairer
ces points je fus amené à jeter les yeux sur mon ami ernest
valdemar le compilateur bien connu de la bibliotheca forensica et
auteur sous le pseudonyme issachar marx des traductions polonaises
de wallenstein et de gargantua valdemar qui résidait
généralement à harlem new york depuis année est ou était
particulièrement remarquable par excessive maigreur de sa
personne —ses membres inférieurs ressemblant beaucoup à ceux de john
randolph —et aussi par la blancheur de ses favoris qui faisaient
contraste avec sa chevelure noire que chacun prenait conséquemment pour
une perruque son tempérament était singulièrement nerveux et en faisait
un excellent sujet pour les expériences magnétiques dans deux ou trois
occasions je avais amené à dormir sans grande difficulté mais je fus
désappointé quant aux autres résultats que sa constitution particulière
avait naturellement fait espérer sa volonté était jamais
positivement ni entièrement soumise à mon influence et relativement à
la clairvoyance je ne réussis à faire avec lui rien sur quoi on pût
faire fond avais toujours attribué mon insuccès sur ces points au
dérangement de sa santé quelques mois avant époque où je fis sa
connaissance les médecins avaient déclaré atteint une phtisie bien
caractérisée était à vrai dire sa coutume de parler de sa fin
prochaine avec beaucoup de comme une chose qui ne pouvait
être ni évitée ni regrettée

quand ces idées que exprimais tout à heure me vinrent pour la
première fois il était que je pensasse à valdemar je
connaissais trop bien la solide philosophie de homme pour redouter
quelques scrupules de sa part et il avait point de parents en
amérique qui pussent plausiblement intervenir je lui parlai franchement
de la chose et à ma grande surprise il parut y prendre un intérêt
je dis à ma grande surprise car il eût toujours
gracieusement livré sa personne à mes expériences il avait jamais
témoigné de sympathie pour mes études sa maladie était de celles qui
admettent un calcul exact relativement à époque de leur dénoûment
et il fut finalement convenu entre nous il enverrait chercher
heures avant le terme marqué par les médecins pour sa mort

il y a maintenant sept mois passés que je reçus de valdemar le billet
suivant

« mon cher p …

« vous pouvez aussi bien venir maintenant d … et f … accordent à
dire que je irai pas demain au delà de minuit et je crois ils
ont calculé juste ou bien peu en faut

« »

je recevais ce billet une après il était écrit et en
quinze minutes au plus étais dans la chambre du mourant je ne
avais pas vu depuis dix jours et je fus effrayé de la terrible
altération que ce court intervalle avait produite en lui sa face était
une couleur de plomb les yeux étaient entièrement éteints et
amaigrissement était si remarquable que les pommettes avaient crevé la
peau expectoration était excessive le pouls à peine sensible il
conservait néanmoins une manière fort singulière toutes ses facultés
spirituelles et une certaine quantité de force physique il parlait
distinctement —prenait sans aide quelques drogues palliatives —et
quand entrai dans la chambre il était occupé à écrire quelques notes
sur un agenda il était soutenu dans son lit par des oreillers les
docteurs d … et f … lui donnaient leurs soins

après avoir serré la main de valdemar je pris ces messieurs à part et
obtins un compte rendu minutieux de état du malade le poumon gauche
était depuis mois dans un état ou cartilagineux et
conséquemment tout à fait impropre à toute fonction vitale le droit
dans sa région supérieure était aussi ossifié sinon en totalité du
moins partiellement pendant que la partie inférieure était plus
une masse de tubercules purulents se pénétrant les uns les autres
il existait plusieurs perforations profondes et en un certain point il
y avait adhérence permanente des côtes ces phénomènes du lobe droit
étaient de date comparativement récente ossification avait marché
avec une rapidité mois auparavant on en découvrait
encore aucun symptôme—et adhérence avait été remarquée que dans ces
trois derniers jours indépendamment de la phtisie on soupçonnait un
anévrisme de aorte mais sur ce point les symptômes ossification
rendaient impossible tout diagnostic exact opinion des deux médecins
était que valdemar mourrait le lendemain dimanche vers minuit nous
étions au samedi et il était sept heures du soir

en quittant le chevet du moribond pour causer avec moi les docteurs
d … et f … lui avaient dit un suprême adieu ils avaient pas
intention de revenir mais à ma requête ils consentirent à venir
voir le patient vers dix heures de la nuit

quand ils furent partis je causai librement avec valdemar de sa mort
prochaine et plus particulièrement de expérience que nous nous étions
proposée il se montra toujours plein de bon vouloir il témoigna même
un vif désir de cette expérience et me pressa de commencer tout de
suite deux domestiques un homme et une femme étaient là pour donner
leurs soins mais je ne me sentis pas tout à fait libre de engager
dans une tâche une telle gravité sans autres témoignages plus
rassurants que ceux que pourraient produire ces gens en cas
accident soudain je renvoyais donc opération à huit heures quand
arrivée un étudiant en médecine avec lequel étais un peu lié m
théodore l … me tira définitivement embarras primitivement avais
résolu attendre les médecins mais je fus induit à commencer tout de
suite abord par les sollicitations de valdemar en second lieu par
la conviction que je avais pas un instant à perdre car il en allait
évidemment

l … fut assez bon pour accéder au désir que exprimai il prît
des notes de tout ce qui surviendrait et est après son
que je décalque pour ainsi dire mon récit quand je ai
pas condensé ai copié mot pour mot

il était environ huit heures moins cinq quand prenant la main du
patient je le priai de confirmer à l … aussi distinctement il
le pourrait que était son formel désir à lui valdemar que je fisse
une expérience magnétique sur lui dans de telles conditions

il répliqua faiblement mais « oui je désire être
magnétisé » ajoutant immédiatement après « je crains bien que vous
ayez différé trop longtemps »

pendant il parlait avais commencé les passes que avais déjà
reconnues les plus efficaces pour endormir il fut évidemment
influencé par le premier mouvement de ma main qui traversa son front
mais quoique je déployasse toute ma puissance aucun autre effet
sensible ne se manifesta à dix heures dix minutes quand les
médecins d … et f … arrivèrent au rendez je leur expliquai en
peu de mots mon dessein et comme ils y faisaient aucune objection
disant que le patient était déjà dans sa période agonie je continuai
sans hésitation changeant toutefois les passes latérales en passes
longitudinales et concentrant tout mon regard juste dans du
moribond

pendant ce temps son pouls devint imperceptible et sa respiration
obstruée et marquant un intervalle une

cet état dura un quart heure presque sans changement À expiration
de cette période néanmoins un soupir naturel quoique horriblement
profond échappa du sein du moribond et la respiration ronflante
cessa que son ronflement ne fut plus sensible les
intervalles étaient pas diminués les extrémités du patient étaient
un froid de glace

À onze heures moins cinq minutes aperçus des symptômes non équivoques
de influence magnétique le vacillement vitreux de était
changé en cette expression pénible de regard en dedans qui ne se voit
jamais que dans les cas de somnambulisme et à laquelle il est impossible
de se méprendre avec quelques passes latérales rapides je fis palpiter
les paupières comme quand le sommeil nous prend et en insistant un
peu je les fermai tout à fait ce était pas assez pour moi et je
continuai mes exercices vigoureusement et avec la plus intense
projection de volonté à ce que eusse complètement paralysé les
membres du dormeur après les avoir placés dans une position en
apparence commode les jambes étaient tout à fait allongées les bras à
peu près étendus et reposant sur le lit à une distance médiocre des
reins la tête était élevée

quand eus fait tout cela il était minuit sonné et je priai ces
messieurs examiner la situation de valdemar après quelques
expériences ils reconnurent il était dans un état de catalepsie
magnétique extraordinairement parfaite la curiosité des deux médecins
était grandement excitée le docteur d … résolut tout à coup de passer
toute la nuit auprès du patient pendant que le docteur f … prit congé
de nous en promettant de revenir au petit jour l … et les
restèrent

nous laissâmes valdemar absolument tranquille à trois heures du
matin alors je approchai de lui et le trouvai exactement dans le
même état que quand le docteur f … était parti il
était étendu dans la même position que le pouls était imperceptible la
respiration douce à peine sensible—excepté par application un
miroir aux lèvres les yeux fermés naturellement et les membres aussi
rigides et aussi froids que du marbre toutefois apparence générale
était certainement pas celle de la mort

en approchant de valdemar je fis une espèce de pour
déterminer son bras droit à suivre le mien dans les mouvements que je
décrivais doucement çà et là de sa personne autrefois quand
avais tenté ces expériences avec le patient elles avaient jamais
pleinement réussi et assurément je espérais guère mieux réussir cette
fois mais à mon grand étonnement son bras suivit
quoique les indiquant faiblement toutes les directions que le mien lui
assigna je me déterminai à essayer quelques mots de conversation

—monsieur valdemar dis dormez

il ne répondit pas mais aperçus un tremblement sur ses lèvres et je
fus obligé de répéter ma question une seconde et une troisième fois À
la troisième tout son être fut agité un léger frémissement les
paupières se soulevèrent comme pour dévoiler une ligne
blanche du globe les lèvres remuèrent paresseusement et laissèrent
échapper ces mots dans un murmure à peine intelligible

—oui je dors maintenant ne éveillez pas … mourir
ainsi

je tâtai les membres et les trouvai toujours aussi rigides le bras
droit comme tout à heure obéissait à la direction de ma main je
questionnai de nouveau le somnambule

—vous sentez toujours mal à la poitrine monsieur valdemar

la réponse ne fut pas immédiate elle fut encore moins accentuée que la
première

—mal —non —je meurs

je ne jugeai pas convenable de le tourmenter davantage pour le moment
et il ne se dit il ne se fit rien de nouveau à arrivée du
docteur f … qui précéda un peu le lever du soleil et éprouva un
étonnement sans bornes en trouvant le patient encore vivant après avoir
tâté le pouls du somnambule et lui avoir appliqué un miroir sur les
lèvres il me pria de lui parler encore

—monsieur valdemar dormez toujours

comme précédemment quelques minutes écoulèrent avant la réponse et
durant intervalle le moribond sembla rallier toute son énergie pour
parler À ma question répétée pour la quatrième fois il répondit
presque inintelligiblement

—oui toujours —je dors —je meurs

était alors opinion ou plutôt le désir des médecins on permît à
valdemar de rester sans être troublé dans cet état actuel de calme
apparent à ce que la mort survînt et cela devait avoir lieu —on
fut unanime —dans un délai de cinq minutes je résolus
cependant de lui parler encore une fois et je répétai simplement ma
question précédente

pendant que je parlais il se fit un changement marqué dans la
physionomie du somnambule les yeux roulèrent dans leurs orbites
lentement découverts par les paupières qui remontaient la peau prit un
ton général cadavéreux ressemblant moins à du parchemin à du papier
blanc et les deux taches hectiques circulaires qui
étaient vigoureusement fixées dans le centre de chaque joue
éteignirent tout un coup je me sers de cette expression parce
que la soudaineté de leur disparition me fait penser à une bougie
soufflée plutôt à toute autre chose la lèvre supérieure en même
temps se tordit en remontant au dessus des dents que tout à heure
elle couvrait entièrement pendant que la mâchoire inférieure tombait
avec une saccade qui put être entendue laissant la bouche toute grande
ouverte et découvrant en plein la langue noire et boursouflée je
présume que tous les témoins étaient familiarisés avec les horreurs un
lit de mort mais aspect de valdemar en ce moment était tellement
hideux hideux au delà de toute conception que ce fut une reculade
générale loin de la région du lit

je sens maintenant que je suis arrivé à un point de mon récit où le
lecteur révolté me refusera toute croyance cependant mon devoir est de
continuer

il y avait plus dans valdemar le plus faible symptôme de vitalité
et concluant il était mort nous le laissions aux soins des
quand un fort mouvement de vibration se manifesta dans
la langue cela dura pendant une minute À expiration de
cette période des mâchoires distendues et immobiles jaillit une
voix —une voix telle que ce serait folie essayer de la décrire il y
a cependant deux ou trois épithètes qui pourraient lui être appliquées
comme des ainsi je puis dire que le son était âpre
déchiré caverneux mais le hideux total est pas définissable par la
raison que de pareils sons ont jamais hurlé dans oreille de
humanité il y avait cependant deux particularités qui—je le pensai
alors et je le pense encore —peuvent être justement prises comme
caractéristiques de intonation et qui sont propres à donner quelque
idée de son étrangeté en premier lieu la voix semblait
parvenir à nos oreilles —aux miennes du moins —comme une très
lointaine distance ou de quelque abîme souterrain en second lieu elle
impressionna je crains en vérité il me soit impossible de me
faire comprendre de la même manière que les matières glutineuses ou
gélatineuses affectent le sens de toucher

ai parlé à la fois de son et de voix je veux dire que le son était
une syllabisation distincte et même terriblement effroyablement
distincte valdemar parlait évidemment pour répondre à la question
que je lui avais adressée quelques minutes auparavant je lui avais
demandé on en souvient il dormait toujours il disait maintenant

—oui —non ai dormi —et maintenant —maintenant je suis mort

aucune des personnes présentes essaya de nier ni même de réprimer
indescriptible la frissonnante horreur que ces quelques mots ainsi
prononcés étaient si bien faits pour créer l … étudiant
évanouit les enfuirent immédiatement de la chambre
et il fut impossible de les y ramener quant à mes propres impressions
je ne prétends pas les rendre intelligibles pour le lecteur pendant
près une heure nous nous occupâmes en silence pas un mot ne fut
prononcé à rappeler l … à la vie quand il fut revenu à lui nous
reprîmes nos investigations sur état de valdemar

il était resté à tous égards tel que je ai décrit en dernier lieu à
exception que le miroir ne donnait plus aucun vestige de respiration
une tentative de saignée au bras resta sans succès je dois mentionner
aussi que ce membre était plus soumis à ma volonté je efforçai en
vain de lui faire suivre la direction de ma main la seule indication
réelle de influence magnétique se manifestait maintenant dans le
mouvement vibratoire de la langue chaque fois que adressais une
question à valdemar il semblait il fit un effort pour répondre
mais que sa volition ne fût pas suffisamment durable aux questions
faites par une autre personne que moi il paraissait absolument
insensible —quoique eusse tenté de mettre chaque membre de la société
en rapport magnétique avec lui je crois que ai maintenant relaté tout
ce qui est nécessaire pour faire comprendre état du somnambule dans
cette période nous nous procurâmes autres infirmiers et à dix
heures je sortis de la maison en compagnie des deux médecins et de m
l …

dans nous revînmes tous voir le patient son état était
absolument le même nous eûmes alors une discussion sur opportunité et
la possibilité de éveiller mais nous fûmes bientôt accord en ceci
il en pouvait résulter aucune utilité il était évident que
jusque la mort ou ce que on définit habituellement par le mot
mort avait été arrêtée par opération magnétique il nous semblait
clair à tous éveiller valdemar eût été simplement assurer sa
minute suprême ou au moins accélérer sa désorganisation

depuis lors à la fin de la semaine dernière un intervalle de
sept mois à peu près —nous nous réunîmes journellement dans la maison
de valdemar accompagnés de médecins et autres amis pendant tout
ce temps le somnambule resta exactement tel que je ai décrit la
surveillance des infirmiers était continuelle

ce fut vendredi dernier que nous résolûmes finalement de faire
expérience du réveil ou du moins essayer de éveiller et est le
résultat déplorable de cette dernière tentative qui a donné
naissance à tant de discussions dans les cercles privés à tant de
bruits dans lesquels je ne puis empêcher de voir le résultat une
crédulité populaire injustifiable

pour arracher valdemar à la catalepsie magnétique je fis usage des
passes accoutumées pendant quelque temps elles furent sans résultat
le premier symptôme de retour à la vie fut un abaissement partiel de
iris nous observâmes comme un fait que cette
descente de iris était accompagnée de flux une liqueur
jaunâtre de dessous les paupières une odeur âcre et fortement
désagréable

on me suggéra alors essayer influencer le bras du patient comme par
le passé essayai je ne pus le docteur f … exprima le désir que je
lui adressasse une question je le fis de la manière suivante

—monsieur valdemar pouvez nous expliquer quels sont maintenant
vos sensations ou vos désirs

il y eut un retour immédiat des cercles hectiques sur les joues la
langue trembla ou plutôt roula violemment dans la bouche quoique les
mâchoires et les lèvres demeurassent toujours immobiles et à la longue
la même horrible voix que ai décrite fit éruption

—pour amour de dieu —vite —vite dormir —ou bien
vite —vite je vous dis que je suis mort 

étais totalement énervé et pendant une minute je restai indécis sur
ce que avais à faire je fis abord un effort pour calmer le patient
mais cette totale vacance de ma volonté ne me permettant pas y
réussir je fis inverse et efforçai aussi vivement que possible de
le réveiller je vis bientôt que cette tentative aurait un plein
succès —ou du moins je me figurai bientôt que mon succès serait
complet —et je suis sûr que chacun dans la chambre attendait au
réveil du somnambule

quant à ce qui arriva en réalité aucun être humain aurait jamais pu
y attendre est au delà de toute possibilité

comme je faisais rapidement les passes magnétiques à travers les cris de
« mort mort » qui faisaient littéralement explosion sur la langue et non
sur les lèvres du sujet —tout son corps un seul coup —dans
espace une minute et même moins —se déroba émietta —se
pourrit absolument sous mes mains sur le lit devant tous les
témoins gisait une masse dégoûtante et quasi liquide —une abominable
putréfaction







bien que les ténèbres du doute enveloppent encore toute la théorie
positive du magnétisme ses foudroyants effets sont maintenant presque
universellement admis ceux qui doutent de ces effets sont de purs
douteurs de profession une impuissante et peu honorable caste ce
serait absolument perdre son temps que de amuser à prouver
que homme par un pur exercice de sa volonté peut impressionner
suffisamment son semblable pour le jeter dans une condition anormale
dont les phénomènes ressemblent littéralement à ceux de la mort ou du
moins leur ressemblent plus aucun des phénomènes produits dans une
condition normale connue que tout le temps que dure cet état la
personne ainsi influencée emploie avec effort et conséquemment
avec peu aptitude les organes extérieurs des sens et que néanmoins
elle perçoit avec une perspicacité singulièrement subtile et par un
canal mystérieux des objets situés au delà de la portée des organes
physiques que de plus ses facultés intellectuelles exaltent et se
fortifient une manière prodigieuse que ses sympathies avec la
personne qui agit sur elle sont profondes et que finalement sa
susceptibilité des impressions magnétiques croît en proportion de
leur fréquence en même temps que les phénomènes particuliers obtenus
étendent et se prononcent davantage et dans la même proportion je dis
il serait superflu de démontrer ces faits divers où est contenue la
loi générale du magnétisme et qui en sont les traits principaux

je infligerai donc pas à mes lecteurs une démonstration
aussi parfaitement oiseuse mon dessein quant à présent est en vérité
une tout autre nature je sens le besoin en dépit de tout un monde de
préjugés de raconter sans commentaires mais dans tous ses détails un
dialogue qui eut lieu entre un somnambule et moi

avais depuis longtemps habitude de magnétiser la personne en
question vankirk et la susceptibilité vive exaltation du sens
magnétique étaient déjà manifestées pendant plusieurs mois m
vankirk avait beaucoup souffert une phtisie avancée dont les effets
les plus cruels avaient été diminués par mes passes et dans la nuit du
mercredi courant je fus appelé à son chevet

le malade souffrait des douleurs vives dans la région du cœur et
respirait avec une grande difficulté ayant tous les symptômes
ordinaires un asthme dans des spasmes semblables il avait
généralement trouvé du soulagement dans des applications de moutarde aux
centres nerveux mais ce soir il y avait eu recours en vain

quand entrai dans sa chambre il me salua un gracieux sourire et
il fût en proie à des douleurs physiques aiguës il me parut
absolument calme quant au moral

—je vous ai envoyé chercher cette nuit dit non pas tant pour
administrer un soulagement physique que pour me satisfaire
relativement à de certaines impressions psychiques qui ont récemment
causé beaucoup anxiété et de surprise je ai pas besoin de vous dire
combien ai été sceptique à présent sur le sujet de immortalité
de âme je ne puis pas vous nier que dans cette âme que allais
niant a toujours existé comme un assez vague de sa
propre existence mais ce ne est jamais élevé à état
de conviction de tout cela ma raison avait rien à faire tous mes
efforts pour établir une enquête logique ont abouti à me
laisser plus sceptique auparavant je me suis avisé étudier cousin
je ai étudié dans ses propres ouvrages aussi bien que dans ses échos
européens et américains ai eu entre les mains par exemple le
charles elwood de brownson je ai lu avec une profonde
attention je ai trouvé logique un bout à autre mais les portions
qui ne sont pas de la pure logique sont malheureusement les arguments
primordiaux du héros incrédule du livre dans son résumé il me parut
évident que le raisonneur avait pas même réussi à se convaincre
la fin du livre a visiblement oublié le commencement comme
trinculo son gouvernement bref je ne fus pas longtemps à
apercevoir que si homme doit être intellectuellement convaincu de
sa propre immortalité il ne le sera jamais par les pures abstractions
qui ont été si longtemps la manie des moralistes anglais français et
allemands les abstractions peuvent être un amusement et une
gymnastique mais elles ne prennent pas possession de esprit tant que
nous serons sur cette terre la philosophie en suis persuadé nous
sommera toujours en vain de considérer les qualités comme des êtres la
volonté peut consentir —mais âme —mais intellect jamais

« je répète donc que ai seulement senti à moitié et que je ai jamais
cru intellectuellement mais dernièrement il y eut en moi un certain
renforcement de sentiment qui prit une intensité assez grande pour
ressembler à un acquiescement de la raison au point que je trouve fort
difficile de distinguer entre les deux je crois avoir le droit
attribuer simplement cet effet à influence magnétique je ne saurais
expliquer ma pensée que par une hypothèse à savoir que exaltation
magnétique me rend apte à concevoir un système de raisonnement qui dans
mon existence anormale me convainc mais qui par une complète analogie
avec le phénomène magnétique ne étend pas excepté par son effet
à mon existence normale dans état somnambulique il y a
simultanéité et contemporanéité entre le raisonnement et la conclusion
entre la cause et son effet dans mon état naturel la cause
évanouissant effet seul subsiste et encore fort
affaibli

« ces considérations ont induit à penser que on pourrait tirer
quelques bons résultats une série de questions bien dirigées
proposées à mon intelligence dans état magnétique vous avez souvent
observé la profonde connaissance de soi manifestée par le
somnambule et la vaste science il déploie sur tous les points
relatifs à état magnétique de cette connaissance de soi on
pourrait tirer des instructions suffisantes pour la rédaction
rationnelle un catéchisme »

naturellement je consentis à faire cette expérience quelques passes
plongèrent vankirk dans le sommeil magnétique sa respiration devint
immédiatement plus aisée et il ne parut plus souffrir aucun malaise
physique la conversation suivante engagea v dans le dialogue
représentera le somnambule et p ce sera moi

p  Êtes endormi

v  oui —non je voudrais bien dormir plus profondément

p   après quelques nouvelles passes  dormez bien maintenant

v  oui

p  comment supposez que finira votre maladie actuelle

v   après une longue hésitation et parlant comme avec effort  en
mourrai

p  cette idée de mort vous afflige

v   avec vivacité  non non

p  cette perspective vous réjouit

v  si étais éveillé aimerais mourir mais maintenant il y a pas
lieu de le désirer état magnétique est assez près de la mort pour me
contenter

p  je voudrais bien une explication un peu plus nette monsieur
vankirk

v  je le voudrais bien aussi mais cela demande plus effort que je
ne me sens capable en faire vous ne me questionnez pas
convenablement

p  alors que faut vous demander

v  il faut que vous commenciez par le commencement

p  le commencement mais où est le commencement

v  vous savez bien que le commencement est  ceci fut dit sur un
ton bas ondoyant et avec tous les signes de la plus profonde
vénération 

p  est que dieu

v   hésitant quelques minutes  je ne puis pas le dire

p  dieu est pas un esprit

v  quand étais éveillé je savais ce que vous entendiez par esprit
mais maintenant cela ne me semble plus un mot —tel par exemple
que vérité beauté —une qualité enfin

p  dieu est pas immatériel

v  il y a pas immatérialité est un simple mot ce qui est
pas matière est pas —à moins que les qualités ne soient des êtres

p  dieu est donc matériel

v  non  cette réponse abasourdit 

p  alors est

v   après une longue pause et en marmottant  je le vois —je le
vois —mais est une chose à dire  autre pause
également longue  il est pas esprit car il existe il est pas non
plus matière comme vous entendez mais il y a des gradations de
matière dont homme a aucune connaissance la plus dense entraînant
la plus subtile la plus subtile pénétrant la plus dense atmosphère
par exemple met en mouvement le principe électrique pendant que le
principe électrique pénètre atmosphère ces gradations de matière
augmentent en raréfaction et en subtilité à ce que nous arrivions
à une matière imparticulée —sans molécules—indivisible une et
ici la loi impulsion et de pénétration est modifiée la matière
suprême ou imparticulée non seulement pénètre les êtres mais met tous
les êtres en mouvement—et ainsi elle est tous les êtres en un qui
est cette matière est dieu ce que les hommes cherchent à
personnifier dans le mot pensée est la matière en mouvement

p  les métaphysiciens maintiennent que toute action se réduit à
mouvement et pensée et que celle est origine de

v  oui je vois maintenant la confusion idées le mouvement est
action de esprit non de la pensée la matière imparticulée ou
dieu à état de repos est autant que nous pouvons le concevoir ce
que les hommes appellent esprit et cette faculté
automouvement—équivalente en effet à la volonté humaine—est dans la
matière imparticulée le résultat de son unité et de son omnipotence
comment je ne le sais pas et maintenant je vois clairement que je ne
le saurai jamais mais la matière imparticulée mise en mouvement par
une loi ou une qualité contenue en elle est pensante

p  ne pouvez pas me donner une idée plus précise de ce que vous
entendez par matière imparticulée

v  les matières dont homme a connaissance échappent aux sens à
mesure que on monte échelle nous avons par exemple un métal un
morceau de bois une goutte eau atmosphère un gaz le calorique
électricité éther lumineux maintenant nous appelons toutes ces
choses matière et nous embrassons toute matière dans une définition
générale mais en dépit de tout ceci il y a pas deux idées plus
essentiellement distinctes que celle que nous attachons au métal et
celle que nous attachons à éther lumineux si nous prenons ce dernier
nous sentons une presque irrésistible tentation de le classer avec
esprit ou avec le néant la seule considération qui nous retient est
notre conception de sa constitution atomique et encore ici même
avons besoin appeler à notre aide et de nous remémorer notre
notion primitive de atome de quelque chose possédant
dans une infinie exiguïté la solidité la tangibilité la pesanteur
supprimons idée de la constitution atomique et il nous sera
impossible de considérer éther comme une entité ou au moins comme une
matière faute un meilleur mot nous pourrions appeler esprit
maintenant montons un degré au delà de éther lumineux concevons
une matière qui soit à éther quant à la raréfaction ce que éther
est au métal et nous arrivons enfin en dépit de tous les dogmes de
école à une masse unique —à une matière imparticulée car bien que
nous puissions admettre une infinie petitesse dans les atomes
supposer une infinie petitesse dans les espaces qui les séparent est une
absurdité il y aura un point —il y aura un degré de raréfaction où
si les atomes sont en nombre suffisant les espaces évanouiront et où
la masse sera absolument une mais la considération de la constitution
atomique étant maintenant mise de côté la nature de cette masse glisse
inévitablement dans notre conception de esprit il est clair
toutefois elle est tout aussi matière auparavant le vrai est
il est aussi impossible de concevoir esprit que imaginer ce qui
est pas quand nous nous flattons avoir enfin trouvé cette
conception nous avons simplement donné le change à notre intelligence
par la considération de la matière infiniment raréfiée

p  il me semble il y a une insurmontable objection à cette idée de
cohésion absolue —et est la résistance subie par les
corps célestes dans leurs révolutions à travers espace —résistance
qui existe à un degré quelconque cela est démontré —mais à
un degré si faible elle a échappé à la sagacité de newton
nous savons que la résistance des corps est surtout en raison de leur
densité absolue cohésion est absolue densité là où il y a pas
intervalles il ne peut pas y avoir de passage un éther absolument
dense constituerait un obstacle plus efficace à la marche une planète
un éther de diamant ou de fer

v  vous avez fait cette objection avec une aisance qui est à peu
près en raison de son apparente irréfutabilité —une étoile marche
importe que étoile passe à travers éther ou éther à travers
elle il y a pas erreur astronomique plus inexplicable que celle qui
concilie le retard connu des comètes avec idée de leur passage à
travers éther car quelque raréfié on suppose éther il fera
toujours obstacle à toute révolution sidérale dans une période
singulièrement plus courte que ne ont admis tous ces astronomes qui se
sont appliqués à glisser sournoisement sur un point ils jugeaient
insoluble le retard réel est ailleurs à peu près égal à celui qui
peut résulter du frottement de éther dans son passage incessant à
travers astre la force de retard est donc double abord momentanée
et complète en elle et en second lieu infiniment croissante

p  mais dans tout cela —dans cette identification de la pure matière
avec dieu y a rien irrespectueux  je fus forcé de répéter
cette question pour que le somnambule pût complètement saisir ma
pensée 

v  pouvez dire pourquoi la matière est moins respectée que
esprit mais vous oubliez que la matière dont je parle est à tous
égards et surtout relativement à ses hautes propriétés la véritable
intelligence ou esprit des écoles et en même temps la matière de
ces mêmes écoles dieu avec tous les pouvoirs attribués à esprit
est que la perfection de la matière

p  vous affirmez donc que la matière imparticulée en mouvement est
pensée

v  en général ce mouvement est la pensée universelle de esprit
universel cette pensée crée toutes les choses créées ne sont que les
pensées de dieu

p  vous dites en général

v  oui esprit universel est dieu pour les nouvelles
individualités la matière est nécessaire

p  mais vous parlez maintenant esprit et de matière comme les
métaphysiciens

v  oui pour éviter la confusion quand je dis esprit entends la
matière imparticulée ou suprême sous le nom de matière je comprends
toutes les autres espèces

p  vous disiez pour les nouvelles individualités la matière est
nécessaire

v  oui car esprit existant incorporellement est dieu pour créer
des êtres individuels pensants il était nécessaire incarner des
portions de esprit divin est ainsi que homme est individualisé
dépouillé du vêtement corporel il serait dieu maintenant le mouvement
spécial des portions incarnées de la matière imparticulée est la
pensée de homme comme le mouvement de ensemble est celle de dieu

p  vous dites que dépouillé de son corps homme sera dieu

v   après quelque hésitation  je ai pas pu dire cela est une
absurdité

p   consultant ses notes  vous avez affirmé que dépouillé du
vêtement corporel homme serait dieu

v  et cela est vrai homme ainsi dégagé serait dieu il serait
désindividualisé mais il ne peut être ainsi dépouillé —du moins il ne
le sera jamais —autrement il nous faudrait concevoir une action de
dieu revenant sur elle une action futile et sans but homme est
une créature les créatures sont les pensées de dieu et est la nature
une pensée être irrévocable

p  je ne comprends pas vous dites que homme ne pourra jamais
rejeter son corps

v  je dis il ne sera jamais sans corps

p  expliquez

v  il y a deux corps le rudimentaire et le complet correspondant aux
deux conditions de la chenille et du papillon ce que nous appelons mort
est que la métamorphose douloureuse notre incarnation actuelle est
progressive préparatoire temporaire notre incarnation future est
parfaite finale immortelle la vie finale est le but suprême

p  mais nous avons une notion palpable de la métamorphose de la
chenille

v  nous certainement mais non la chenille la matière dont notre
corps rudimentaire est composé est à la portée des organes de ce même
corps ou plus distinctement nos organes rudimentaires sont appropriés
à la matière dont est fait le corps rudimentaire mais non à celle dont
le corps suprême est composé le corps ultérieur ou suprême échappe donc
à nos sens rudimentaires et nous percevons seulement la coquille qui
tombe en dépérissant et se détache de la forme intérieure et non la
forme intime elle mais cette forme intérieure aussi bien que la
coquille est appréciable pour ceux qui ont déjà opéré la conquête de la
vie ultérieure

p  vous avez dit souvent que état magnétique ressemblait
singulièrement à la mort comment cela

v  quand je dis il ressemble à la mort entends il ressemble à
la vie ultérieure car lorsque je suis magnétisé les sens de ma vie
rudimentaire sont en vacance et je perçois les choses extérieures
directement sans organes par un agent qui sera à mon service dans la
vie ultérieure ou inorganique

p  inorganique

v  oui les organes sont des mécanismes par lesquels individu est
mis en rapport sensible avec certaines catégories et formes de la
matière à exclusion des autres catégories et des autres formes les
organes de homme sont appropriés à sa condition rudimentaire et à
elle seule sa condition ultérieure étant inorganique est propre à une
compréhension infinie de toutes choses une seule exceptée —qui est la
nature de la volonté de dieu le mouvement de la matière
imparticulée vous aurez une idée distincte du corps définitif en le
concevant tout cervelle il est pas cela mais une conception de cette
nature vous rapprochera de idée de sa constitution réelle un corps
lumineux communique une vibration à éther chargé de transmettre la
lumière cette vibration en engendre de semblables dans la rétine
lesquelles en communiquent de semblables au nerf optique le nerf les
traduit au cerveau et le cerveau à la matière imparticulée qui le
pénètre le mouvement de cette dernière est la pensée et sa première
vibration était la perception tel est le mode par lequel esprit de
la vie rudimentaire communique avec le monde extérieur et ce monde
extérieur est dans la vie rudimentaire limité par idiosyncrasie des
organes mais dans la vie ultérieure inorganique le monde extérieur
communique avec le corps entier —qui est une substance ayant quelque
affinité avec le cerveau comme je vous ai dit —sans autre
intervention que celle un éther infiniment plus subtil que éther
lumineux et le corps tout entier vibre à unisson avec cet éther et
met en mouvement la matière imparticulée dont il est pénétré est donc
à absence organes idiosyncrasiques il faut attribuer la
perception quasi illimitée de la vie ultérieure les organes sont des
cages nécessaires où sont enfermés les êtres rudimentaires à ce
ils soient garnis de toutes leurs plumes

p  vous parlez êtres rudimentaires y a autres êtres
rudimentaires pensants que homme

v  incalculable agglomération de matière subtile dans les
nébuleuses les planètes les soleils et autres corps qui ne sont ni
nébuleuses ni soleils ni planètes a pour unique destination de servir
aliment aux organes idiosyncrasiques une infinité êtres
rudimentaires mais sans cette nécessité de la vie rudimentaire
acheminement à la vie définitive de pareils mondes auraient pas
existé chacun de ces mondes est occupé par une variété distincte de
créatures organiques rudimentaires pensantes dans toutes les organes
varient avec les caractères généraux de habitacle À la mort ou
métamorphose ces créatures jouissant de la vie ultérieure de
immortalité et connaissant tous les secrets excepté unique
opèrent tous leurs actes et se meuvent dans tous les sens par un pur
effet de leur volonté elles habitent non plus les étoiles qui nous
paraissent les seuls mondes palpables et pour la commodité desquelles
nous croyons stupidement que espace a été créé mais espace
lui cet infini dont immensité véritablement substantielle
absorbe les étoiles comme des ombres et pour des anges les efface
comme des

p  vous dites que sans la nécessité de la vie rudimentaire les
astres auraient pas été créés mais pourquoi cette nécessité

v  dans la vie inorganique aussi bien que généralement dans la
matière inorganique il y a rien qui puisse contredire action une
loi simple unique qui est la volition divine la vie et la matière
organiques —complexes substantielles et gouvernées par une loi
multiple —ont été constituées dans le but de créer un empêchement

p  mais encore —où était la nécessité de créer cet empêchement

v  le résultat de la loi inviolée est perfection justice bonheur
négatif le résultat de la loi violée est imperfection injustice
douleur positive grâce aux empêchements apportés par le nombre la
complexité ou la substantialité des lois de la vie et de la matière
organiques la violation de la loi devient à un certain point
praticable ainsi la douleur qui est impossible dans la vie
inorganique est possible dans organique

p  mais en vue de quel résultat satisfaisant la possibilité de la
douleur a été créée

v  toutes choses sont bonnes ou mauvaises par comparaison une
suffisante analyse démontrera que le plaisir dans tous les cas est
que le contraste de la peine le plaisir positif est une pure idée pour
être heureux à un certain point il faut que nous ayons souffert
au même point ne jamais souffrir serait équivalent à avoir
jamais été heureux mais il est démontré que dans la vie inorganique la
peine ne peut pas exister de là la nécessité de la peine dans la vie
organique la douleur de la vie primitive sur la terre est la seule
base la seule garantie du bonheur dans la vie ultérieure dans le ciel

p  mais encore il y a une de vos expressions que je ne puis absolument
pas comprendre immensité véritablement substantielle de infini

v  est probablement parce que vous avez pas une notion
suffisamment générique de expression substance nous ne
devons pas la considérer comme une qualité mais comme un sentiment
est la perception dans les êtres pensants de appropriation de la
matière à leur organisation il y a bien des choses sur la terre qui
seraient néant pour les habitants de vénus bien des choses visibles et
tangibles dans vénus dont nous sommes incompétents à apprécier
existence mais pour les êtres inorganiques —pour les anges —la
totalité de la matière imparticulée est substance que
pour eux la totalité de ce que nous appelons espace est la plus
véritable substantialité cependant les astres pris au point de vue
matériel échappent au sens angélique dans la même proportion que la
matière imparticulée prise au point de vue immatériel échappe aux sens
organiques

comme le somnambule une voix faible prononçait ces derniers mots
observai dans sa physionomie une singulière expression qui alarma un
peu et me décida à le réveiller immédiatement je ne eus pas plus tôt
fait il tomba en arrière sur son oreiller et expira avec un brillant
sourire qui illuminait tous ses traits je remarquai que moins une
minute après son corps avait immuable rigidité de la pierre son front
était un froid de glace tel sans doute je eusse trouvé après une
longue pression de la main azraël le somnambule pendant la
dernière partie de son discours avait donc parlé du fond de la
région des ombres







vers la fin de année pendant que je demeurais près de
charlottesville dans la virginie je fis par hasard la connaissance de
auguste bedloe ce jeune gentleman était remarquable à tous égards et
excitait en moi une curiosité et un intérêt profonds je jugeai
impossible de me rendre compte de son être tant physique que moral je
ne pus obtenir sur sa famille aucun renseignement positif où
venait je ne le sus jamais bien même relativement à son âge
quoique je aie appelé un jeune gentleman il y avait quelque chose qui
intriguait au suprême degré certainement il semblait jeune et même
il affectait de parler de sa jeunesse cependant il y avait des moments
où je aurais guère hésité à le supposer âgé une centaine années
mais était surtout son extérieur qui avait un aspect tout à fait
particulier il était singulièrement grand et mince —se voûtant
beaucoup —les membres excessivement longs et émaciés —le front large
et bas —une complexion absolument exsangue —sa bouche large et
flexible et ses dents quoique saines plus irrégulières que je en
vis jamais dans aucune bouche humaine expression de son sourire
toutefois était nullement désagréable comme on pourrait le supposer
mais elle avait aucune espèce de nuance était une profonde
mélancolie une tristesse sans phases et sans intermittences ses yeux
étaient une largeur anormale et ronds comme ceux un chat les
pupilles subissaient une contraction et une dilatation
proportionnelles à accroissement et à la diminution de la lumière
exactement comme on a observé dans les races félines dans les moments
excitation les prunelles devenaient brillantes à un degré presque
inconcevable et semblaient émettre des rayons lumineux un éclat non
réfléchi mais intérieur comme fait un flambeau ou le soleil
toutefois dans leur condition habituelle elles étaient tellement
ternes inertes et nuageuses elles faisaient penser aux yeux un
corps enterré depuis longtemps

ces particularités personnelles semblaient lui causer beaucoup ennui
et il y faisait continuellement allusion dans un style
qui la première fois que je entendis
impressionna toutefois je y accoutumai bientôt et
mon déplaisir se dissipa il semblait avoir intention insinuer
plutôt que affirmer positivement que physiquement il avait pas
toujours été ce il était une longue série attaques névralgiques
avait réduit une condition de beauté personnelle non commune à celle
que je voyais depuis plusieurs années il recevait les soins un
médecin nommé templeton —un vieux gentleman âgé de ans
il avait pour la première fois rencontré à saratoga et
des soins duquel il tira dans ce temps ou crut tirer un grand secours
le résultat fut que bedloe qui était riche fit un arrangement avec le
docteur templeton par lequel ce dernier en échange une généreuse
rémunération annuelle consentit à consacrer exclusivement son temps et
son expérience médicale à soulager le malade

le docteur templeton avait voyagé dans les jours de sa jeunesse et
était devenu à paris un des sectaires les plus ardents des doctrines de
mesmer était uniquement par le moyen des remèdes magnétiques il
avait réussi à soulager les douleurs aiguës de son malade et ce succès
avait inspiré à ce dernier une certaine confiance
dans les opinions qui servaient de base à ces remèdes ailleurs le
docteur comme tous les enthousiastes avait travaillé de son mieux à
faire de son pupille un parfait prosélyte et finalement il réussit si
bien il décida le patient à se soumettre à de nombreuses expériences
fréquemment répétées elles amenèrent un résultat qui depuis longtemps
est devenu assez commun pour attirer que peu ou point attention
mais qui à époque dont je parle était manifesté en
amérique je veux dire entre le docteur templeton et bedloe était
établi peu à peu un rapport magnétique et
accentué je ai pas toutefois intention affirmer que ce rapport
étendît au delà des limites de la puissance somnifère mais cette
puissance elle avait atteint une grande intensité À la première
tentative faite pour produire le sommeil magnétique le disciple de
mesmer échoua complètement À la cinquième ou sixième il ne réussit que
et après des efforts opiniâtres ce fut seulement à
la douzième que le triomphe fut complet après celle la volonté du
patient succomba rapidement sous celle du médecin si bien que lorsque
je fis pour la première fois leur connaissance le sommeil arrivait
presque instantanément par un pur acte de volition de opérateur même
quand le malade avait pas conscience de sa présence est seulement
maintenant en an quand de semblables miracles ont été
journellement attestés par des milliers hommes que je me hasarde à
citer cette apparente impossibilité comme un fait positif

le tempérament de bedloe était au plus haut degré sensitif excitable
enthousiaste son imagination singulièrement vigoureuse et créatrice
tirait sans doute une force additionnelle de usage habituel de
opium il consommait en grande quantité et sans lequel existence
lui eût été impossible était son habitude en prendre une bonne dose
immédiatement après son déjeuner chaque matin —ou plutôt immédiatement
après une tasse de fort café car il ne mangeait rien dans
—et alors il partait seul ou seulement accompagné un
chien pour une longue promenade à travers la chaîne de sauvages et
lugubres hauteurs qui courent à ouest et au sud de charlottesville et
qui sont décorées ici du nom de ragged mountains

par un jour sombre chaud et brumeux vers la fin de novembre et durant
étrange interrègne de saisons que nous appelons en amérique été
indien bedloe partit suivant son habitude pour les montagnes le
jour écoula et il ne revint pas

vers huit heures du soir étant sérieusement alarmés par cette absence
prolongée nous allions nous mettre à sa recherche quand il reparut
inopinément ni mieux ni plus mal portant et plus animé que de coutume
le récit il fit de son expédition et des événements qui avaient
retenu fut en vérité des plus singuliers

—vous vous rappelez dit il était environ neuf heures du matin
quand je quittai charlottesville je dirigeai immédiatement mes pas vers
la montagne et vers dix heures entrai dans une gorge qui était
entièrement nouvelle pour moi je suivis toutes les sinuosités de cette
passe avec beaucoup intérêt —le théâtre qui se présentait de tous
côtés quoique ne méritant pas appellation de sublime
portait en soi un caractère indescriptible et pour moi délicieux de
lugubre désolation la solitude semblait absolument vierge je ne
pouvais empêcher de croire que les gazons verts et les roches grises
que je foulais avaient jamais été foulés par un pied humain entrée
du ravin est si complètement cachée et de fait inaccessible excepté à
travers une série accidents il était pas du tout impossible que
je fusse en vérité le premier aventurier —le premier et le seul qui eût
jamais pénétré ces solitudes

« épais et singulier brouillard ou fumée qui distingue été indien et
qui étendait alors pesamment sur tous les objets approfondissait sans
doute les impressions vagues que ces objets créaient en moi cette brume
poétique était si dense que je ne pouvais jamais voir au delà une
douzaine de yards de ma route ce chemin était excessivement sinueux et
comme il était impossible de voir le soleil avais perdu toute idée de
la direction dans laquelle je marchais cependant opium avait produit
son effet accoutumé qui est de revêtir tout le monde extérieur une
intensité intérêt dans le tremblement une feuille —dans la couleur
un brin herbe —dans la forme un trèfle —dans le bourdonnement
une abeille —dans éclat une goutte de rosée —dans le soupir du
vent —dans les vagues odeurs qui venaient de la forêt —se produisait
tout un monde inspirations —une procession magnifique et bigarrée de
pensées désordonnées et rapsodiques

« tout occupé par ces rêveries je marchai plusieurs heures durant
lesquelles le brouillard épaissit autour de moi à un degré tel que je
fus réduit à chercher mon chemin à tâtons et alors un indéfinissable
malaise empara de moi je craignais avancer de peur être
précipité dans quelque abîme je me souvins aussi étranges histoires
sur ces ragged mountains et de races hommes bizarres et sauvages
qui habitaient leurs bois et leurs cavernes mille pensées vagues me
pressaient et me déconcertaient —pensées que leur vague rendait encore
plus douloureuses tout à coup mon attention fut arrêtée par un fort
battement de tambour

« ma stupéfaction naturellement fut extrême un tambour dans ces
montagnes était chose inconnue je aurais pas été plus surpris par le
son de la trompette de archange mais une nouvelle et bien plus
extraordinaire cause intérêt et de perplexité se manifesta
entendais approcher un bruissement sauvage un cliquetis comme un
trousseau de grosses clefs —et à instant même un homme à moitié nu
au visage basané passa devant moi en poussant un cri aigu il passa si
près de ma personne que je sentis le chaud de son haleine sur ma figure
il tenait dans sa main un instrument composé une série anneaux de
fer et les secouait vigoureusement en courant À peine avait disparu
dans le brouillard que haletante derrière lui la gueule ouverte et les
yeux étincelants élança une énorme bête je ne pouvais pas me
méprendre sur son espèce était une hyène

« la vue de ce monstre soulagea plutôt elle augmenta mes
terreurs —car étais bien sûr maintenant que je rêvais et je
efforçai je excitai moi à réveiller ma conscience je marchai
délibérément et lestement en avant je me frottai les yeux je criai
je me pinçai les membres une petite source étant présentée
à ma vue je y arrêtai et je y lavai les mains la tête et le cou
je crus sentir se dissiper les sensations équivoques qui avaient
tourmenté il me parut quand je me relevai que étais un
nouvel homme et je poursuivis fermement et complaisamment ma route
inconnue

« À la longue tout à fait épuisé par exercice et par la lourdeur
oppressive de atmosphère je assis sous un arbre en ce moment parut
un faible rayon de soleil et ombre des feuilles de arbre tomba sur
le gazon légèrement mais suffisamment définie pendant quelques
minutes je fixai cette ombre avec étonnement sa forme me comblait de
stupeur je levai les yeux arbre était un palmier

« je me levai précipitamment et dans un état agitation terrible —car
idée que je rêvais était plus désormais suffisante je vis —je
sentis que avais le parfait gouvernement de mes sens —et ces sens
apportaient maintenant à mon âme un monde de sensations nouvelles et
singulières la chaleur devint tout un coup intolérable une étrange
odeur chargeait la brise —un murmure profond et continuel comme celui
qui élève une rivière abondante mais coulant régulièrement vint à
mes oreilles entremêlé du bourdonnement particulier une multitude de
voix humaines

« pendant que écoutais avec un étonnement il est bien inutile de
vous décrire un fort et bref coup de vent enleva comme une baguette de
magicien le brouillard qui chargeait la terre

« je me trouvai au pied une haute montagne dominant une vaste plaine à
travers laquelle coulait une majestueuse rivière au bord de cette
rivière élevait une ville un aspect oriental telle que nous en
voyons dans les mille et une nuits mais un caractère encore plus
singulier aucune de celles qui y sont décrites de ma position qui
était bien du niveau de la ville je pouvais apercevoir tous
ses recoins et tous ses angles comme ils eussent été dessinés sur une
carte les rues paraissaient innombrables et se croisaient
irrégulièrement dans toutes les directions mais ressemblaient moins à
des rues à de longues allées contournées et fourmillaient
littéralement habitants les maisons étaient étrangement pittoresques
de chaque côté était une véritable débauche de balcons de vérandas
de minarets de niches et de tourelles fantastiquement découpées les
bazars abondaient les plus riches marchandises y déployaient avec une
variété et une profusion infinie soies mousselines la plus
éblouissante coutellerie diamants et bijoux des plus magnifiques À
côté de ces choses on voyait de tous côtés des pavillons des
palanquins des litières où se trouvaient de magnifiques dames
sévèrement voilées des éléphants fastueusement caparaçonnés des idoles
grotesquement taillées des tambours des bannières et des gongs des
lances des dorés et argentés et parmi la foule la clameur
la mêlée et la confusion générales parmi un million hommes noirs et
jaunes en turban et en robe avec la barbe flottante circulait une
multitude innombrable de bœufs saintement enrubannés pendant que des
légions de singes malpropres et sacrés grimpaient jacassant et
piaillant après les corniches des mosquées ou se suspendaient aux
minarets et aux tourelles des rues fourmillantes aux quais de la
rivière descendaient innombrables escaliers qui conduisaient à des
bains pendant que la rivière elle semblait avec peine se frayer un
passage à travers les vastes flottes de bâtiments surchargés qui
tourmentaient sa surface en tous sens au delà des murs de la ville
élevaient fréquemment en groupes majestueux le palmier et le
cocotier avec autres arbres un grand âge gigantesques et
solennels et çà et là on pouvait apercevoir un champ de riz la hutte
de chaume un paysan une citerne un temple isolé un camp de gypsies
ou une gracieuse fille solitaire prenant sa route avec une cruche sur
sa tête vers les bords de la magnifique rivière

« maintenant sans doute vous direz que je rêvais mais nullement ce
que je voyais —ce que entendais —ce que je sentais —ce que je
pensais avait rien en soi de idiosyncrasie non méconnaissable du
rêve tout se tenait logiquement et faisait corps abord doutant si
étais réellement éveillé je me soumis à une série épreuves qui me
convainquirent bien vite que je étais réellement or quand un
rêve et que dans son rêve il soupçonne il rêve le soupçon ne manque
jamais de se confirmer et le dormeur est presque immédiatement réveillé
ainsi novalis ne se trompe pas en disant que nous sommes près de
nous réveiller quand nous rêvons que nous rêvons si la vision était
offerte à moi telle que je eusse soupçonnée être un rêve alors elle
eût pu être purement un rêve mais se présentant comme je ai dit et
suspectée et vérifiée comme elle le fut je suis forcé de la classer
parmi autres phénomènes

—en cela je affirme pas que vous ayez tort remarqua le docteur
templeton mais poursuivez vous vous levâtes et vous descendîtes dans
la cité

—je me levai continua bedloe regardant le docteur avec un air de
profond étonnement je me levai comme vous dîtes et descendis dans la
cité sur ma route je tombai au milieu une immense populace qui
encombrait chaque avenue se dirigeant toute dans le même sens et
montrant dans son action la plus violente animation
et sous je ne sais quelle pression inconcevable je me sentis
profondément pénétré un intérêt personnel dans ce qui allait arriver
je croyais sentir que avais un rôle important à jouer sans comprendre
exactement quel il était contre la foule qui environnait éprouvai
toutefois un profond sentiment animosité je arrachai du milieu de
cette cohue et rapidement par un chemin circulaire arrivai à la
ville et y entrai elle était en proie au tumulte et à la plus
violente discorde un petit détachement hommes ajustés moitié à
indienne moitié à européenne et commandés par des gentlemen qui
portaient un uniforme en partie anglais soutenait un combat
contre la populace fourmillante des avenues je rejoignis cette faible
troupe je me saisis des armes un officier tué et je frappai au
hasard avec la férocité nerveuse du désespoir nous fûmes bientôt
écrasés par le nombre et contraints de chercher un refuge dans une
espèce de kiosque nous nous y barricadâmes et nous fûmes pour le
moment en sûreté par une meurtrière près du sommet du kiosque
aperçus une vaste foule dans une agitation furieuse entourant et
assaillant un beau palais qui dominait la rivière alors par une
fenêtre supérieure du palais descendit un personnage une apparence
efféminée au moyen une corde faite avec les turbans de ses
domestiques un bateau était tout près dans lequel il échappa vers le
bord opposé de la rivière

« et alors un nouvel objet prit possession de mon âme adressai à mes
compagnons quelques paroles précipitées mais énergiques et ayant
réussi à en rallier à mon dessein je fis une sortie
furieuse hors du kiosque nous nous précipitâmes sur la foule qui
assiégeait ils enfuirent abord devant nous ils se rallièrent
combattirent comme des enragés et firent une nouvelle retraite
cependant nous avions été emportés loin du kiosque et nous étions
perdus et embarrassés dans des rues étroites étouffées par de hautes
maisons dans le fond desquelles le soleil avait jamais envoyé sa
lumière la populace se pressait impétueusement sur nous nous harcelait
avec ses lances et nous accablait de ses volées de flèches ces
dernières étaient remarquables et ressemblaient en quelque sorte au
kriss tortillé des malais —imitant le mouvement un serpent qui
rampe —longues et noires avec une pointe empoisonnée une elles me
frappa à la tempe droite je pirouettai je tombai un mal instantané et
terrible empara de moi je agitai —je efforçai de respirer —je
mourus

—vous ne vous obstinerez plus sans doute dis en souriant à croire
que toute votre aventure est pas un rêve Êtes décidé à soutenir
que vous êtes mort

quand eus prononcé ces mots je attendais à quelque heureuse saillie
de bedloe en manière de réplique mais à mon grand étonnement il
hésita trembla devint terriblement pâle et garda le silence je levai
les yeux sur templeton il se tenait droit et roide sur sa chaise —ses
dents claquaient et ses yeux élançaient de leurs orbites

—continuez dit enfin à bedloe une voix rauque

pendant quelques minutes poursuivit ce dernier ma seule
impression —ma seule sensation —fut celle de la nuit et du
avec la conscience de la mort À la longue il me sembla une secousse
violente et soudaine comme électricité traversait mon âme avec cette
secousse vint le sens de élasticité et de la lumière quant à cette
dernière je la sentis je ne la vis pas en un instant il me sembla
que je élevais de terre mais je ne possédais pas ma présence
corporelle visible audible ou palpable la foule était retirée le
tumulte avait cessé la ville était comparativement calme de
moi gisait mon corps avec la flèche dans ma tempe toute la tête
grandement enflée et défigurée mais toutes ces choses je les
sentis —je ne les vis pas je ne pris intérêt à rien et même le
cadavre me semblait un objet avec lequel je avais rien de commun je
avais aucune volonté mais il me sembla que étais mis en mouvement
et que je envolais légèrement hors de enceinte de la ville par le
même circuit que avais pris pour y entrer quand eus atteint dans
la montagne endroit du ravin où avais rencontré hyène éprouvai
de nouveau un choc comme celui une pile galvanique le sentiment de la
pesanteur celui de substance rentrèrent en moi je redevins moi
mon propre individu et je dirigeai vivement mes pas vers mon
logis —mais le passé avait pas perdu énergie vivante de la
réalité —et maintenant encore je ne puis contraindre mon intelligence
même pour une minute à considérer tout cela comme un songe

—ce en était pas un dit templeton avec un air de profonde
solennité mais il serait difficile de dire quel autre terme définirait
le mieux le cas en question supposons que âme de homme moderne est
sur le bord de quelques prodigieuses découvertes psychiques
contentons de cette hypothèse quant au reste ai quelques
éclaircissements à donner voici une peinture à aquarelle que je vous
aurais déjà montrée si un indéfinissable sentiment horreur ne en
avait pas empêché à présent

nous regardâmes la peinture il nous présentait je y vis aucun
caractère bien extraordinaire mais son effet sur bedloe fut prodigieux
À peine eut regardée il faillit évanouir et cependant ce
était un portrait à la miniature un portrait merveilleusement
fini à vrai dire de sa propre physionomie si originale du moins
telle fut ma pensée en la regardant

—vous apercevez la date de la peinture dit templeton elle est là à
peine visible dans ce coin est dans cette année que cette
peinture fut faite est le portrait un ami défunt —un oldeb —à
qui je attachai à calcutta durant administration de
warren hastings je avais alors que vingt ans quand je vous vis pour
la première fois monsieur bedloe à saratoga ce fut la miraculeuse
similitude qui existait entre vous et le portrait qui me détermina à
vous aborder à rechercher votre amitié et à amener ces arrangements qui
firent de moi votre compagnon perpétuel en agissant ainsi étais
poussé en partie et principalement par les souvenirs pleins
de regrets du défunt mais une autre part aussi par une curiosité
inquiète à votre endroit et qui était pas dénuée une certaine
terreur

« dans votre récit de la vision qui est présentée à vous dans les
montagnes vous avez décrit avec le plus minutieux détail la ville
indienne de bénarès sur la les rassemblements les
combats le massacre étaient les épisodes réels de insurrection de
qui eut lieu en alors que hastings courut les plus
grands dangers pour sa vie homme qui est échappé par la corde faite
de turbans était la troupe du kiosque était
composée de cipayes et officiers anglais hastings à leur tête je
faisais partie de cette troupe et je fis tous mes efforts pour empêcher
cette imprudente et fatale sortie de officier qui tomba dans la
bagarre sous la flèche empoisonnée un bengali cet officier était mon
plus cher ami était oldeb vous verrez par ce manuscrit —ici le
narrateur produisit un livre de notes dans lequel quelques pages
paraissaient une date toute fraîche —que pendant que vous pensiez
ces choses au milieu de la montagne étais occupé ici à la maison à
les décrire sur le papier »

une semaine environ après cette conversation article suivant parut
dans un journal de charlottesville

« est pour nous un devoir douloureux annoncer la mort de auguste
bedlo un gentleman que ses manières charmantes et ses nombreuses vertus
avaient depuis longtemps rendu cher aux citoyens de charlottesville

« depuis quelques années souffrait une névralgie qui avait
souvent menacé aboutir fatalement mais elle ne peut être regardée que
comme la cause indirecte de sa mort la cause immédiate fut un
caractère singulier et spécial dans une excursion il fit dans les
ragged mountains il y a quelques jours il contracta un léger rhume
avec de la fièvre qui fut suivi un grand mouvement du sang à la tête
pour le soulager le docteur templeton eut recours à la saignée locale
des sangsues furent appliquées aux tempes dans un délai effroyablement
court le malade mourut et on aperçut que dans le bocal qui
contenait les sangsues avait été introduite par hasard une de ces
sangsues vermiculaires venimeuses qui se rencontrent çà et là dans les
étangs circonvoisins cette bête se fixa elle sur une petite
artère de la tempe droite son extrême ressemblance avec la sangsue
médicinale fit que la méprise fut découverte trop tard

« n —la sangsue venimeuse de charlottesville peut toujours se
distinguer de la sangsue médicinale par sa noirceur et spécialement par
ses tortillements ou mouvements vermiculaires qui ressemblent beaucoup
à ceux un serpent »

je me trouvais avec éditeur du journal en question et nous causions
de ce singulier accident quand il me vint à idée de lui demander
pourquoi on avait imprimé le nom du défunt avec orthographe
bedlo

—je présume dis que vous avez quelque autorité pour
orthographier ainsi ai toujours cru que le nom devait écrire avec
un e à la fin

—autorité non répliqua est une simple erreur du typographe
le nom est bedloe avec un e est connu de tout le monde et je ne
ai jamais vu écrit autrement

—il peut donc se faire murmurai en moi comme je tournai sur
mes talons une vérité soit plus étrange que toutes les
fictions —car est que bedlo sans e si ce est oldeb retourné
et cet homme me dit que est une faute typographique






lui par lui avec lui homogène éternel



ce que éprouvais relativement à mon amie morella était une profonde
mais affection ayant fait sa connaissance par hasard
il y a nombre années mon âme dès notre première rencontre brûla de
feux elle avait jamais connus —mais ces feux étaient point ceux
Éros et ce fut pour mon esprit un amer tourment que la conviction
croissante que je ne pourrais jamais définir leur caractère insolite ni
régulariser leur intensité errante cependant nous nous convînmes et
la destinée nous fit nous unir à autel jamais je ne parlai de
passion jamais je ne songeai à amour néanmoins elle fuyait la
société et attachant à moi seul elle me rendit heureux Être
étonné est un bonheur —et rêver est pas un bonheur aussi

érudition de morella était profonde comme espère le montrer ses
talents étaient pas un ordre secondaire la puissance de son esprit
était gigantesque je le sentis et dans mainte occasion je devins son
écolier toutefois je aperçus bientôt que morella en raison de son
éducation faite à presbourg étalait devant moi bon nombre de ces écrits
mystiques qui sont généralement considérés comme écume de la première
littérature allemande ces livres pour des raisons que je ne pouvais
concevoir faisaient son étude constante et favorite —et si avec le
temps ils devinrent aussi la mienne il ne faut attribuer cela à la
simple mais influence de habitude et de exemple

en toutes ces choses si je ne me trompe ma raison avait presque rien
à faire mes convictions ou je ne me connais plus moi étaient
en aucune façon basées sur idéal et on aurait pu découvrir à moins
que je ne abuse grandement aucune teinture du mysticisme de mes
lectures soit dans mes actions soit dans mes pensées persuadé de
cela je abandonnai aveuglément à la direction de ma femme et
entrai avec un cœur imperturbé dans le labyrinthe de ses études et
alors —quand me plongeant dans des pages maudites je sentais un
esprit maudit qui allumait en moi —morella venait posant sa main
froide sur la mienne et ramassant dans les cendres une philosophie
morte quelques graves et singulières paroles qui par leur sens bizarre
incrustaient dans ma mémoire et alors pendant des heures je
étendais rêveur à son côté et je me plongeais dans la musique de sa
voix à ce que cette mélodie à la longue infectât de
terreur —et une ombre tombait sur mon âme et je devenais pâle et je
frissonnais intérieurement à ces sons trop extraterrestres et ainsi la
jouissance évanouissait soudainement dans horreur et idéal du
beau devenait idéal de la hideur comme la vallée de hinnom est
devenue la géhenne

il est inutile établir le caractère exact des problèmes qui
jaillissant des volumes dont ai parlé furent pendant longtemps
presque le seul objet de conversation entre morella et moi les gens
instruits dans ce que on peut appeler la morale théologique les
concevront facilement et ceux qui sont illettrés y comprendraient que
peu de chose en tout cas étrange panthéisme de fichte la
palingénésie modifiée des pythagoriciens et tout la
doctrine de identité telle elle est présentée par schelling
étaient généralement les points de discussion qui offraient le plus de
charmes à imaginative morella cette identité dite personnelle
locke je crois la fait judicieusement consister dans la permanence
de être rationnel en tant que par personne nous entendons une essence
pensante douée de raison et en tant il existe une conscience qui
accompagne toujours la pensée est elle —cette conscience —qui nous
fait tous être ce que nous appelons —nous distinguant ainsi
des autres êtres pensants et nous donnant notre identité personnelle
mais le principium individuationis —la notion de cette identité qui
à la mort est ou est pas perdue à jamais fut pour moi en tout
temps un problème du plus intense intérêt non seulement à cause de la
nature inquiétante et embarrassante de ses conséquences mais aussi à
cause de la façon singulière et agitée dont en parlait morella

mais en vérité le temps était maintenant arrivé où le mystère de la
nature de ma femme oppressait comme un charme je ne pouvais plus
supporter attouchement de ses doigts pâles ni le timbre profond de sa
parole musicale ni éclat de ses yeux mélancoliques et elle savait
tout cela mais ne en faisait aucun reproche elle semblait avoir
conscience de ma faiblesse ou de ma folie et tout en souriant elle
appelait cela la destinée elle semblait aussi avoir conscience de la
cause à moi inconnue de altération graduelle de mon amitié mais
elle ne me donnait aucune explication et ne faisait aucune allusion à la
nature de cette cause morella toutefois était une femme et elle
dépérissait journellement À la longue une tache pourpre se fixa
immuablement sur sa joue et les veines bleues de son front pâle
devinrent proéminentes et ma nature se fondait parfois en pitié mais
un moment après je rencontrais éclair de ses yeux chargés de pensées
et alors mon âme se trouvait mal et éprouvait le vertige de celui dont
le regard a plongé dans quelque lugubre et insondable abîme

dirai que aspirais avec un désir intense et dévorant au moment de
la mort de morella cela fut ainsi mais le fragile esprit se cramponna
à son habitacle argile pendant bien des jours bien des semaines et
bien des mois fastidieux si bien à la fin mes nerfs torturés
remportèrent la victoire sur ma raison et je devins furieux de tous ces
retards et avec un cœur de démon je maudis les jours et les heures
et les minutes amères qui semblaient allonger et allonger sans
cesse à mesure que sa noble vie déclinait comme les ombres dans
agonie du jour

mais un soir automne comme air dormait immobile dans le ciel
morella appela à son chevet il y avait un voile de brume sur toute la
terre et un chaud embrasement sur les eaux et à voir les splendeurs
octobre dans le feuillage de la forêt on eût dit un bel
était laissé choir du firmament

—voici le jour des jours dit quand approchai le plus beau des
jours pour vivre ou pour mourir est un beau jour pour les fils de la
terre et de la vie —ah plus beau encore pour les filles du ciel et de
la mort

je baisai son front et elle continua

—je vais mourir cependant je vivrai

—morella

—ils ont jamais été ces jours où il aurait été permis de
aimer —mais celle que dans la vie tu abhorras dans la mort tu
adoreras

—morella

—je répète que je vais mourir mais en moi est un gage de cette
affection—ah quelle mince affection —que tu as éprouvée pour moi
morella et quand mon esprit partira enfant vivra —ton enfant mon
enfant à moi morella mais tes jours seront des jours pleins de
chagrin —de ce chagrin qui est la plus durable des impressions comme
le cyprès est le plus vivace des arbres car les heures de ton bonheur
sont passées et la joie ne se cueille pas deux fois dans une vie comme
les roses de paestum deux fois dans une année tu ne joueras plus avec
le temps le jeu de homme de téos le myrte et la vigne te seront
choses inconnues et partout sur la terre tu porteras avec toi ton
suaire comme le musulman de la mecque

—morella écriai morella comment sais cela

mais elle retourna son visage sur oreiller un léger tremblement
courut sur ses membres elle mourut et je entendis plus sa voix

cependant comme elle avait prédit son enfant —auquel en mourant
elle avait donné naissance et qui ne respira après que la mère eut
cessé de respirer —son enfant une fille vécut et elle grandit
étrangement en taille et en intelligence et devint la parfaite
ressemblance de celle qui était partie et je aimai un plus fervent
amour que je ne me serais cru capable en éprouver pour aucune
habitante de la terre

mais avant il fût longtemps le ciel de cette pure affection
assombrit et la mélancolie et horreur et angoisse y défilèrent
en nuages ai dit que enfant grandit étrangement en taille et en
intelligence Étrange en vérité fut le rapide accroissement de la
nature corporelle —mais terribles oh terribles furent les
tumultueuses pensées qui amoncelèrent sur moi pendant que je
surveillais le développement de son être intellectuel pouvait en
être autrement quand je découvrais chaque jour dans les conceptions de
enfant la puissance adulte et les facultés de la femme —quand les
leçons de expérience tombaient des lèvres de enfance —quand je
voyais à chaque instant la sagesse et les passions de la maturité
jaillir de cet œil noir et méditatif quand dis tout cela frappa
mes sens épouvantés —quand il fut impossible à mon âme de se le
dissimuler plus longtemps —à mes facultés frissonnantes de repousser
cette certitude —y a lieu de étonner que des soupçons une
nature terrible et inquiétante se soient glissés dans mon esprit ou que
mes pensées se soient reportées avec horreur vers les contes étranges et
les pénétrantes théories de la défunte morella arrachai à la
curiosité du monde un être que la destinée me commandait adorer et
dans la rigoureuse retraite de mon intérieur je veillai avec une
anxiété mortelle sur tout ce qui concernait la créature aimée

et comme les années se déroulaient et comme chaque jour je contemplais
son saint son doux son éloquent visage et comme étudiais ses formes
mûrissantes chaque jour je découvrais de nouveaux points de
ressemblance entre enfant et sa mère la mélancolique et la morte et
instant en instant ces ombres de ressemblance épaississaient
toujours plus pleines plus définies plus inquiétantes et plus
affreusement terribles dans leur aspect car que son sourire ressemblât
au sourire de sa mère je pouvais admettre mais cette ressemblance
était une identité qui me donnait le frisson —que ses yeux
ressemblassent à ceux de morella je devais le supporter mais aussi ils
pénétraient trop souvent dans les profondeurs de mon âme avec étrange
et intense pensée de morella et dans le contour de son front
élevé et dans les boucles de sa chevelure soyeuse et dans ses doigts
pâles qui y plongeaient habitude et dans le timbre grave et
musical de sa parole et tout —oh tout —dans
les phrases et les expressions de la morte sur les lèvres de aimée de
la vivante je trouvais un aliment pour une horrible pensée
dévorante —pour un ver qui ne voulait pas mourir

ainsi passèrent deux lustres de sa vie et toujours ma fille restait
sans nom sur la terre mon enfant et mon amour étaient les
appellations habituellement dictées par affection paternelle et la
sévère réclusion de son existence opposait à toute autre relation le
nom de morella était mort avec elle de la mère je avais jamais parlé
à la fille —il était impossible en parler en réalité durant la
brève période de son existence cette dernière avait reçu aucune
impression du monde extérieur excepté celles qui avaient pu lui être
fournies dans les étroites limites de sa retraite

À la longue cependant la cérémonie du baptême offrit à mon esprit
dans cet état énervation et agitation comme heureuse délivrance
des terreurs de ma destinée et aux fonts baptismaux hésitai sur le
choix un nom et une foule épithètes de sagesse et de beauté de
noms tirés des temps anciens et modernes de mon pays et des pays
étrangers vint se presser sur mes lèvres et une multitude
appellations charmantes de noblesse de bonheur et de bonté

qui inspira donc alors agiter le souvenir de la morte enterrée quel
démon me poussa à soupirer un son dont le simple souvenir faisait
toujours refluer mon sang par torrents des tempes au cœur quel méchant
esprit parla du fond des abîmes de mon âme quand sous ces voûtes
obscures et dans le silence de la nuit je chuchotai dans oreille du
saint homme les syllabes « morella » quel être plus que démon convulsa
les traits de mon enfant et les couvrit des teintes de la mort quand
tressaillant à ce son à peine perceptible elle tourna ses yeux limpides
du sol vers le ciel et tombant prosternée sur les dalles noires de
notre caveau de famille répondit me voilà

ces simples mots tombèrent distincts froidement tranquillement
distincts dans mon oreille et de là comme du plomb fondu roulèrent
en sifflant dans ma cervelle les années les années peuvent passer
mais le souvenir de cet instant —jamais ah les fleurs et la vigne
étaient pas choses inconnues pour moi —mais aconit et le cyprès
ombragèrent nuit et jour et je perdis tout sentiment du temps et des
lieux et les étoiles de ma destinée disparurent du ciel et dès lors la
terre devint ténébreuse et toutes les figures terrestres passèrent près
de moi comme des ombres voltigeantes et parmi elles je en voyais
une —morella les vents du firmament ne soupiraient un son à mes
oreilles et le clapotement de la mer murmurait incessamment « morella »
mais elle mourut et de mes propres mains je la portai à sa tombe et je
ris un amer et long rire quand dans le caveau où je déposai la
seconde je ne découvris aucune trace de la première—morella






et il y a la volonté qui ne meurt pas qui donc connaît les
mystères de la volonté ainsi que sa vigueur car dieu est une
grande volonté pénétrant toutes choses par intensité qui lui est
propre homme ne cède aux anges et ne se rend entièrement à la mort
que par infirmité de sa pauvre volonté




je ne puis pas me rappeler sur mon âme comment quand ni même où je
fis pour la première fois connaissance avec lady ligeia de longues
années se sont écoulées depuis lors et une grande souffrance a affaibli
ma mémoire ou ne puis plus maintenant me rappeler ces
points parce en vérité le caractère de ma sa rare
instruction son genre de beauté si singulier et si placide et la
pénétrante et subjuguante éloquence de sa profonde parole musicale ont
fait leur chemin dans mon cœur une manière si patiente si constante
si furtive que je y ai pas pris garde et en ai pas eu conscience

cependant je crois que je la rencontrai pour la première fois et
plusieurs fois depuis lors dans une vaste et antique ville délabrée sur
les bords du rhin quant à sa famille elle en a
parlé elle fût une date excessivement ancienne je en fais aucun
doute —ligeia ligeia —plongé dans des études qui par leur nature sont
plus propres que toute autre à amortir les impressions du monde
extérieur —il me suffit de ce mot si doux —ligeia —pour ramener
devant les yeux de ma pensée image de celle qui est plus et
maintenant pendant que écris il me revient comme une lueur que je
ai jamais su le nom de famille de celle qui fut mon amie et ma
fiancée qui devint mon compagnon études et enfin épouse de mon
cœur Était par suite de quelque injonction folâtre de ma
ligeia —était une preuve de la force de mon affection que je ne pris
aucun renseignement sur ce point ou plutôt était un caprice à
moi —une offrande bizarre et romantique sur autel du culte le plus
passionné je ne me rappelle le fait que confusément —faut donc
étonner si ai entièrement oublié les circonstances qui lui donnèrent
naissance ou qui accompagnèrent et en vérité si jamais esprit de
roman —si jamais la pâle ashtophet de idolâtre Égypte aux ailes
ténébreuses ont présidé comme on dit aux mariages de sinistre
augure ils ont présidé au mien

il est néanmoins un sujet sur lequel ma mémoire est pas en
défaut est la personne de ligeia elle était une grande taille
un peu mince et même dans les derniers jours
essayerais en vain de dépeindre la majesté aisance tranquille de sa
démarche et incompréhensible légèreté élasticité de son pas elle
venait et en allait comme une ombre je ne apercevais jamais de son
entrée dans mon cabinet de travail que par la chère musique de sa voix
douce et profonde quand elle posait sa main de marbre sur mon épaule
quant à la beauté de la figure aucune femme ne a jamais égalée
était éclat un rêve opium une vision aérienne et ravissante
plus étrangement céleste que les rêveries qui voltigeaient dans les âmes
assoupies des filles de délos cependant ses traits étaient pas jetés
dans ce moule régulier on nous a faussement enseigné à révérer dans
les ouvrages classiques du paganisme « il y a pas de beauté exquise dit
lord verulam parlant avec justesse de toutes les formes et de tous les
genres de beauté sans une certaine étrangeté dans les proportions »
toutefois bien que je visse que les traits de ligeia étaient pas
une régularité classique quoique je sentisse que sa beauté était
véritablement exquise et fortement pénétrée de cette étrangeté je
me suis efforcé en vain de découvrir cette irrégularité et de poursuivre
en son gîte ma perception de étrange examinais le contour du
front haut et pâle —un front irréprochable —combien ce mot est froid
appliqué à une majesté aussi divine —la peau rivalisant avec le plus
pur ivoire la largeur imposante le calme la gracieuse proéminence des
régions des tempes et puis cette chevelure un noir de
corbeau lustrée luxuriante naturellement bouclée et démontrant toute
la force de expression homérique chevelure hyacinthe je
considérais les lignes délicates du nez et nulle autre part que dans
les gracieux médaillons hébraïques je avais contemplé une semblable
perfection était ce même jet cette même surface unie et superbe
cette même tendance presque imperceptible à aquilin ces mêmes narines
harmonieusement arrondies et révélant un esprit libre je regardais la
charmante bouche était là était le triomphe de toutes les choses
célestes le tour glorieux de la lèvre supérieure un peu courte air
doucement voluptueusement reposé de inférieure les fossettes qui se
jouaient et la couleur qui parlait les dents réfléchissant comme une
espèce éclair chaque rayon de la lumière bénie qui tombait sur elles
dans ses sourires sereins et placides mais toujours radieux et
triomphants analysais la forme du menton et là aussi je trouvais
la grâce dans la largeur la douceur et la majesté la plénitude et la
spiritualité grecques ce contour que le dieu apollon ne révéla en
rêve à cléomènes fils de cléomènes athènes et puis je regardais
dans les grands yeux de ligeia

pour les yeux je ne trouve pas de modèles dans la plus lointaine
antiquité bien était dans les yeux de ma que se
cachait le mystère dont parle lord verulam ils étaient je crois plus
grands que les yeux ordinaires de humanité mieux fendus que les plus
beaux yeux de gazelle de la tribu de la vallée de nourjahad mais ce
était que par intervalles dans des moments excessive animation que
cette particularité devenait singulièrement frappante dans ces
moments sa beauté était—du moins elle apparaissait telle à ma
pensée enflammée—la beauté de la fabuleuse houri des turcs les
prunelles étaient du noir le plus brillant et surplombées par des cils
de jais ses sourcils un dessin légèrement irrégulier
avaient la même couleur toutefois étrangeté que je trouvais dans
les yeux était indépendante de leur forme de leur couleur et de leur
éclat et devait décidément être attribuée à expression ah mot qui
a pas de sens un pur son vaste latitude où se retranche toute notre
ignorance du spirituel expression des yeux de ligeia … combien de
longues heures ai médité dessus combien de fois durant toute une
nuit été me suis efforcé de les sonder était donc ce je ne
sais quoi ce quelque chose plus profond que le puits de démocrite qui
gisait au fond des pupilles de ma était cela … étais
possédé de la passion de le découvrir ces yeux ces larges ces
brillantes ces divines prunelles elles étaient devenues pour moi les
étoiles jumelles de léda et moi étais pour elles le plus fervent
des astrologues

il y a pas de cas parmi les nombreuses et incompréhensibles anomalies
de la science psychologique qui soit plus saisissant plus excitant que
celui —négligé je crois dans les écoles —où dans nos efforts pour
ramener dans notre mémoire une chose oubliée depuis longtemps nous nous
trouvons souvent sur le bord même du souvenir sans pouvoir toutefois
nous souvenir et ainsi que de fois dans mon ardente analyse des yeux
de ligeia ai senti approcher la complète connaissance de leur
expression —je ai sentie approcher mais elle est pas devenue
tout à fait mienne et à la longue elle a disparu entièrement et
étrange oh le plus étrange des mystères ai trouvé dans les objets
les plus communs du monde une série analogies pour cette expression
je veux dire après époque où la beauté de ligeia passa dans mon
esprit et y installa comme dans un reliquaire je puisai dans plusieurs
êtres du monde matériel une sensation analogue à celle qui se répandait
sur moi en moi sous influence de ses larges et lumineuses prunelles
cependant je en suis pas moins incapable de définir ce sentiment de
analyser ou même en avoir une perception nette je ai reconnu
quelquefois je le répète à aspect une vigne rapidement grandie
dans la contemplation une phalène un papillon une chrysalide
un courant eau précipité je ai trouvé dans océan dans la chute
un météore je ai senti dans les regards de quelques personnes
extraordinairement âgées il y a dans le ciel une ou deux étoiles plus
particulièrement une étoile de sixième grandeur double et changeante
on trouvera près de la grande étoile de la lyre qui vues au
télescope ont donné un sentiment analogue je en suis senti rempli
par certains sons instruments à cordes et quelquefois aussi par des
passages de mes lectures parmi innombrables exemples je me rappelle
fort bien quelque chose dans un volume de joseph glanvill qui
simplement à cause de sa bizarrerie —qui sait a toujours
inspiré le même sentiment « et il y a la volonté qui ne meurt
pas qui donc connaît les mystères de la volonté ainsi que sa vigueur
car dieu est une grande volonté pénétrant toutes choses par
intensité qui lui est propre homme ne cède aux anges et ne se rend
entièrement à la mort que par infirmité de sa pauvre volonté »

par la suite des temps et par des réflexions subséquentes je suis
parvenu à déterminer un certain rapport éloigné entre ce passage du
philosophe anglais et une partie du caractère de ligeia une intensité
singulière dans la pensée dans action dans la parole était
en elle le résultat ou au moins indice de cette gigantesque puissance
de volition qui durant nos longues relations eût pu donner autres et
plus positives preuves de son existence de toutes les femmes que ai
connues elle la toujours placide ligeia à extérieur si calme était
la proie la plus déchirée par les tumultueux vautours de la cruelle
passion et je ne pouvais évaluer cette passion que par la miraculeuse
expansion de ces yeux qui me ravissaient et effrayaient en même temps
par la mélodie presque magique la modulation la netteté et la
placidité de sa voix profonde et par la sauvage énergie des étranges
paroles elle prononçait habituellement et dont effet était doublé
par le contraste de son débit

ai parlé de instruction de ligeia elle était immense telle que
jamais je en vis de pareille dans une femme elle connaissait à fond
les langues classiques et aussi loin que étendaient mes propres
connaissances dans les langues modernes de europe je ne ai jamais
prise en faute véritablement sur importe quel thème de érudition
académique si vantée si admirée uniquement à cause elle est plus
abstruse ai jamais trouvé ligeia en faute combien ce trait unique
de la nature de ma femme seulement dans cette dernière période avait
frappé subjugué mon attention ai dit que son instruction dépassait
celle aucune femme que eusse connue —mais où est homme qui a
traversé avec succès tout le vaste champ des sciences morales physiques
et mathématiques je ne vis pas alors ce que maintenant je perçois
clairement que les connaissances de ligeia étaient gigantesques
étourdissantes cependant avais une conscience suffisante de son
infinie supériorité pour me résigner avec la confiance un écolier à
me laisser guider par elle à travers le monde chaotique des
investigations métaphysiques dont je occupais avec ardeur dans les
premières années de notre mariage avec quel vaste triomphe avec
quelles vives délices avec quelle espérance éthéréenne sentais —ma
ligeia penchée sur moi au milieu études si peu frayées si peu
connues élargir par degrés cette admirable perspective cette longue
avenue splendide et vierge par laquelle je devais enfin arriver au
terme une sagesse trop précieuse et trop divine pour être pas
interdite

aussi avec quelle poignante douleur ne vis pas au bout de quelques
années mes espérances si bien fondées prendre leur vol et enfuir
sans ligeia je étais un enfant tâtonnant dans la nuit sa
présence ses leçons pouvaient seules éclairer une lumière vivante les
mystères du transcendantalisme dans lesquels nous nous étions plongés
privée du lustre rayonnant de ses yeux toute cette littérature ailée
et dorée naguère devenait maussade saturnienne et lourde comme le
plomb et maintenant ces beaux yeux éclairaient de plus en plus
rarement les pages que je déchiffrais ligeia tomba malade les étranges
yeux flamboyèrent avec un éclat trop splendide les pâles doigts prirent
la couleur de la mort la couleur de la cire transparente les veines
bleues de son grand front palpitèrent impétueusement au courant de la
plus douce émotion je vis il lui fallait mourir et je luttai
désespérément en esprit avec affreux azraël

et les efforts de cette femme passionnée furent à mon grand étonnement
encore plus énergiques que les miens il y avait certes dans sa sérieuse
nature de quoi me faire croire que pour elle la mort viendrait sans son
monde de terreurs mais il en fut pas ainsi les mots sont impuissants
pour donner une idée de la férocité de résistance elle déploya dans
sa lutte avec ombre je gémissais angoisse à ce lamentable
spectacle aurais voulu la calmer aurais voulu la raisonner mais
dans intensité de son sauvage désir de vivre —de vivre —de rien
que vivre —toute consolation et toutes raisons eussent été le comble de
la folie cependant au dernier moment au milieu des tortures et
des convulsions de son sauvage esprit apparente placidité de sa
conduite ne se démentit pas sa voix devenait plus douce —devenait plus
profonde —mais je ne voulais pas appesantir sur le sens bizarre de
ces mots prononcés avec tant de calme ma cervelle tournait quand je
prêtais oreille en extase à cette mélodie surhumaine à ces ambitions
et à ces aspirations que humanité avait jamais connues alors

elle aimât je en pouvais douter et il était aisé de deviner
que dans une poitrine telle que la sienne amour ne devait pas régner
comme une passion ordinaire mais dans la mort seulement je compris
toute la force et toute étendue de son affection pendant de longues
heures ma main dans la sienne elle épanchait devant moi le
un cœur dont le dévouement plus que passionné montait à
idolâtrie comment avais mérité la béatitude entendre de pareils
aveux comment avais mérité être damné à ce point que ma
me fût enlevée à heure où elle en octroyait la jouissance mais il
ne est pas permis de étendre sur ce sujet je dirai seulement que
dans abandonnement plus que féminin de ligeia à un amour hélas non
mérité accordé tout à fait gratuitement je reconnus enfin le principe
de son ardent de son sauvage regret de cette vie qui fuyait maintenant
si rapidement est cette ardeur désordonnée cette véhémence dans son
désir de la vie —et de rien que la vie —que je ai pas la puissance
de décrire les mots me manqueraient pour exprimer

juste au milieu de la nuit pendant laquelle elle mourut elle appela
avec autorité auprès elle et me fit répéter certains vers composés
par elle peu de jours auparavant je lui obéis ces vers les voici

voyez est nuit de gala
depuis ces dernières années désolées 
une multitude anges ailés ornés
de voiles et noyés dans les larmes 
est assise dans un théâtre pour voir
un drame espérance et de craintes 
pendant que orchestre soupire par intervalles
la musique des sphères 

des mimes faits à image du dieu 
marmottent et marmonnent tout bas
et voltigent de côté et autre 
pauvres poupées qui vont et viennent
au commandement des vastes êtres sans forme
qui transportent la scène çà et là 
secouant de leurs ailes de condor
invisible malheur 

ce drame bigarré oh à coup sûr 
il ne sera pas oublié 
avec son fantôme éternellement pourchassé
par une foule qui ne peut pas le saisir 
À travers un cercle qui toujours retourne
sur lui exactement au même point 
et beaucoup de folie et encore plus de péché
et horreur font âme de intrigue 

mais voyez à travers la cohue des mimes 
une forme rampante fait son entrée 
une chose rouge de sang qui vient en se tordant
de la partie solitaire de la scène 
elle se tord elle se tord —avec des angoisses mortelles
les mimes deviennent sa pâture 
et les séraphins sanglotent en voyant les dents du ver
mâcher des caillots de sang humain 

toutes les lumières éteignent—toutes— toutes 
et sur chaque forme frissonnante 
le rideau vaste drap mortuaire 
descend avec la violence une tempête 
—et les anges tous pâles et blêmes 
se levant et se dévoilant affirment
que ce drame est une tragédie qui appelle homme 
et dont le héros est le ver conquérant 

—Ô dieu cria presque ligeia se dressant sur ses pieds et étendant ses
bras vers le ciel dans un mouvement spasmodique comme je finissais de
réciter ces vers ô dieu ô père céleste —ces choses
accompliront irrémissiblement —ce conquérant ne sera
jamais vaincu —ne sommes pas une partie et une parcelle de toi
qui donc connaît les mystères de la volonté ainsi que sa vigueur
homme ne cède aux anges et ne se rend entièrement à la mort que par
infirmité de sa pauvre volonté

et alors comme épuisée par émotion elle laissa retomber ses bras
blancs et retourna solennellement à son lit de mort et comme elle
soupirait ses derniers soupirs il y mêla sur ses lèvres comme un
murmure indistinct je tendis oreille et je reconnus de nouveau la
conclusion du passage de glanvill homme ne cède aux anges et ne se
rend entièrement à la mort que par infirmité de sa pauvre volonté 

elle mourut et moi anéanti pulvérisé par la douleur je ne pus pas
supporter plus longtemps affreuse désolation de ma demeure dans cette
sombre cité délabrée au bord du rhin je ne manquais pas de ce que le
monde appelle la fortune ligeia en avait apporté plus beaucoup plus
que en comporte la destinée ordinaire des mortels aussi après
quelques mois perdus dans un vagabondage fastidieux et sans but je me
jetai dans une espèce de retraite dont je fis acquisition —une abbaye
dont je ne veux pas dire le nom —dans une des parties les plus incultes
et les moins fréquentes de la belle angleterre la sombre et triste
grandeur du bâtiment aspect presque sauvage du domaine les
mélancoliques et vénérables souvenirs qui y rattachaient étaient à
unisson du sentiment de complet abandon qui avait exilé dans cette
lointaine et solitaire région cependant tout en laissant à extérieur
de abbaye son caractère primitif presque intact et le verdoyant
délabrement qui tapissait ses murs je me mis avec une perversité
enfantine et avec une faible espérance de distraire mes
chagrins à déployer des magnificences plus que royales je
étais depuis enfance pénétré un grand goût pour ces folies et
maintenant elles me revenaient comme un radotage de la douleur hélas
je sens on aurait pu découvrir un commencement de folie dans ces
splendides et fantastiques draperies dans ces solennelles sculptures
égyptiennes dans ces corniches et ces ameublements bizarres dans les
extravagantes arabesques de ces tapis tout fleuris or étais devenu
un esclave de opium il me tenait dans ses liens —et tous mes travaux
et mes plans avaient pris la couleur de mes rêves mais je ne
arrêterai pas au détail de ces absurdités je parlerai seulement de
cette chambre maudite à jamais où dans un moment aliénation mentale
je conduisis à autel et pris pour épouse —après inoubliable
ligeia —lady rowena trevanion de tremaine à la blonde chevelure et aux
yeux bleus

il est pas un détail architecture ou de la décoration de cette
chambre nuptiale qui ne soit maintenant présent à mes yeux donc la
hautaine famille de la fiancée avait esprit quand mue par la
soif de or elle permit à une fille si tendrement chérie de passer le
seuil un appartement décoré de cette étrange façon ai dit que je me
rappelais minutieusement les détails de cette chambre bien que ma
triste mémoire perde souvent des choses une rare importance et
pourtant il y avait pas dans ce luxe fantastique de système ou
harmonie qui pût imposer au souvenir

la chambre faisait partie une haute tour de cette abbaye fortifiée
comme un château elle était une forme pentagone et une grande
dimension tout le côté sud du pentagone était occupé par une fenêtre
unique faite une immense glace de venise un seul morceau et une
couleur sombre de sorte que les rayons du soleil ou de la lune qui la
traversaient jetaient sur les objets intérieurs une lumière sinistre
de cette énorme fenêtre se prolongeait le treillis une
vieille vigne qui grimpait sur les murs massifs de la tour le plafond
de chêne presque noir était excessivement élevé façonné en voûte et
curieusement sillonné ornements des plus bizarres et des plus
fantastiques un style au fond de cette
voûte mélancolique au centre même était suspendue par une seule
chaîne or faite de longs anneaux une vaste lampe de même métal en
forme encensoir conçue dans le goût sarrasin et brodée de
perforations capricieuses à travers lesquelles on voyait courir et se
tortiller avec la vitalité un serpent les lueurs continues un feu
versicolore

quelques rares ottomanes et des candélabres une forme orientale
occupaient différents endroits et le lit aussi —le lit nuptial —était
dans le style indien —bas sculpté en bois ébène massif et surmonté
un baldaquin qui avait air un drap mortuaire À chacun des angles
de la chambre se dressait un gigantesque sarcophage de granit noir tiré
des tombes des rois en face de louqsor avec son antique couvercle
chargé de sculptures immémoriales mais était dans la tenture de
appartement hélas éclatait la fantaisie capitale les murs
prodigieusement hauts —au delà même de toute proportion —étaient
tendus du haut en bas une tapisserie lourde et apparence
massive qui tombait pas vastes nappes —tapisserie faite avec la même
matière qui avait été employée pour le tapis du parquet les ottomanes
le lit ébène le baldaquin du lit et les somptueux rideaux qui
cachaient en partie la fenêtre cette matière était un tissu or des
plus riches tacheté par intervalles réguliers de figures arabesques
un pied de diamètre environ qui enlevaient sur le fond leurs dessins
un noir de jais mais ces figures ne participaient du caractère
arabesque que quand on les examinait à un seul point de vue par un
procédé fort commun et dont on retrouve la trace dans la
plus lointaine antiquité elles étaient faites de manière à changer
aspect pour une personne qui entrait dans la chambre elles avaient
air de simples monstruosités mais à mesure on avançait ce
caractère disparaissait graduellement et pas à pas le visiteur
changeant de place se voyait entouré une procession continue de formes
affreuses comme celles qui sont nées de la superstition du nord ou
celles qui se dressent dans les sommeils coupables des moines effet
fantasmagorique était grandement accru par introduction artificielle
un fort courant air continu derrière la tenture —qui donnait au
tout une hideuse et inquiétante animation

telle était la demeure telle était la chambre nuptiale où je passai
avec la dame de tremaine les heures impies du premier mois de notre
mariage —et je les passai sans trop inquiétude

que ma femme redoutât mon humeur farouche elle évitât elle ne
aimât que —je ne pouvais pas me le dissimuler mais
cela me faisait presque plaisir je la haïssais une haine qui
appartient moins à homme au démon ma mémoire se retournait —oh
avec quelle intensité de regret —vers ligeia aimée auguste la
belle la morte je faisais des orgies de souvenirs je me délectais
dans sa pureté dans sa sagesse dans sa haute nature éthéréenne dans
son amour passionné idolâtrique maintenant mon esprit brûlait
pleinement et largement une flamme plus ardente que avait été la
sienne dans enthousiasme de mes rêves opiacés —car étais
habituellement sous empire du poison —je criais son nom à haute voix
durant le silence de la nuit et le jour dans les retraites ombreuses
des vallées comme si par énergie sauvage la passion solennelle
ardeur dévorante de ma passion pour la défunte je pouvais la
ressusciter dans les sentiers de cette vie elle avait abandonnée
pour toujours était vraiment possible

au commencement du second mois de notre mariage lady rowena fut
attaquée un mal soudain dont elle ne se releva que lentement la
fièvre qui la consumait rendait ses nuits pénibles et dans
inquiétude un elle parlait de sons et de mouvements
qui se produisaient çà et là dans la chambre de la tour et que je ne
pouvais vraiment attribuer au dérangement de ses idées ou
aux influences fantasmagoriques de la chambre À la longue elle entra
en convalescence et finalement elle se rétablit

toutefois il ne était écoulé un laps de temps fort court quand une
nouvelle attaque plus violente la rejeta sur son lit de douleur et
depuis cet accès sa constitution qui avait toujours été faible ne put
jamais se relever complètement sa maladie montra dès cette époque un
caractère alarmant et des rechutes plus alarmantes encore qui défiaient
toute la science et tous les efforts de ses médecins À mesure
augmentait ce mal chronique qui dès lors sans doute était trop
bien emparé de sa constitution pour en être arraché par des mains
humaines je ne pouvais empêcher de remarquer une irritation nerveuse
croissante dans son tempérament et une excitabilité telle que les causes
les plus vulgaires lui étaient des sujets de peur elle parla encore et
plus souvent alors avec plus opiniâtreté des bruits —des légers
bruits —et des mouvements insolites dans les rideaux dont elle avait
disait déjà souffert

une nuit —vers la fin de septembre —elle attira mon attention sur ce
sujet désolant avec une énergie plus vive que de coutume elle venait
justement de se réveiller un sommeil agité et avais épié avec un
sentiment moitié anxiété moitié de vague terreur le jeu de sa
physionomie amaigrie étais assis au chevet du lit ébène sur un des
divans indiens elle se dressa à moitié et me parla à voix basse dans
un chuchotement anxieux de sons elle venait entendre mais que je
ne pouvais pas entendre —de mouvements elle venait apercevoir
mais que je ne pouvais apercevoir le vent courait activement derrière
les tapisseries et je appliquai à lui démontrer—ce que je le
confesse je ne pouvais pas croire entièrement —que ces soupirs à peine
articulés et ces changements presque insensibles dans les figures du mur
étaient que les effets naturels du courant air habituel mais une
pâleur mortelle qui inonda sa face me prouva que mes efforts pour la
rassurer seraient inutiles elle semblait évanouir et je avais pas
de domestiques à ma portée je me souvins de endroit où avait été
déposé un flacon de vin léger ordonné par les médecins et je traversai
vivement la chambre pour me le procurer mais comme je passais sous la
lumière de la lampe deux circonstances une nature saisissante
attirèrent mon attention avais senti que quelque chose de palpable
quoique invisible avait frôlé légèrement ma personne et je vis sur le
tapis or au centre même du riche rayonnement projeté par encensoir
une ombre —une ombre faible indéfinie un aspect angélique —telle
on peut se figurer ombre une ombre mais comme étais en proie
à une dose exagérée opium je ne fis que peu attention à ces choses
et je en parlai point à rowena

je trouvai le vin je traversai de nouveau la chambre et je remplis un
verre que je portai aux lèvres de ma femme défaillante cependant elle
était un peu remise et elle prit le verre elle pendant que je me
laissais tomber sur ottomane les yeux fixés sur sa personne

ce fut alors que entendis distinctement un léger bruit de pas sur le
tapis et près du lit et une seconde après comme rowena allait porter
le vin à ses lèvres je vis —je puis avoir rêvé —je vis tomber dans
le verre comme de quelque source invisible suspendue dans atmosphère
de la chambre trois ou quatre grosses gouttes un fluide brillant et
couleur de rubis si je le vis —rowena ne le vit pas elle avala le vin
sans hésitation et je me gardai bien de lui parler une circonstance
que je devais après tout regarder comme la suggestion une
imagination surexcitée et dont tout les terreurs de ma femme opium
et heure augmentait activité morbide

cependant je ne puis pas me dissimuler immédiatement après la chute
des gouttes rouges un rapide changement—en opéra dans la maladie
de ma femme si bien que la troisième nuit les mains de ses serviteurs
la préparaient pour la tombe et que étais assis seul son corps
enveloppé dans le suaire dans cette chambre fantastique qui avait reçu
la jeune épouse étranges visions engendrées par opium
voltigeaient autour de moi comme des ombres je promenais un œil
inquiet sur les sarcophages dans les coins de la chambre sur les
figures mobiles de la tenture et sur les lueurs vermiculaires et
changeantes de la lampe du plafond mes yeux tombèrent alors —comme je
cherchais à me rappeler les circonstances une nuit précédente —sur le
même point du cercle lumineux là où avais vu les traces légères une
ombre mais elle y était plus et respirant avec plus de liberté je
tournai mes regards vers la pâle et rigide figure allongée sur le lit
alors je sentis fondre sur moi mille souvenirs de ligeia —je sentis
refluer vers mon cœur avec la tumultueuse violence une marée toute
cette ineffable douleur que avais sentie quand je avais vue elle
aussi dans son suaire —la nuit avançait et toujours —le cœur plein
des pensées les plus amères dont elle était objet elle mon
unique mon suprême amour —je restais les yeux fixés sur le corps de
rowena

il pouvait bien être minuit plus tôt plus tard
car je avais pas pris garde au temps quand un sanglot
mais me tira en sursaut de ma rêverie je
sentis il venait du lit ébène —du lit de mort je tendis
oreille dans une angoisse de terreur superstitieuse mais le bruit ne
se répéta pas je forçai mes yeux à découvrir un mouvement quelconque
dans le corps mais je en aperçus pas le moindre cependant il était
impossible que je me fusse trompé avais entendu le bruit faible à la
vérité et mon esprit était bien éveillé en moi je maintins résolument
et opiniâtrement mon attention clouée au cadavre quelques minutes
écoulèrent sans aucun incident qui pût jeter un peu de jour sur ce
mystère À la longue il devint évident une coloration légère
à peine sensible était montée aux joues et avait filtré le
long des petites veines déprimées des paupières sous la pression une
horreur et une terreur inexplicables pour lesquelles le langage de
humanité a pas expression suffisamment énergique je sentis les
pulsations de mon cœur arrêter et mes membres se roidir sur place

cependant le sentiment du devoir me rendit finalement mon
je ne pouvais pas douter plus longtemps que nous eussions fait
prématurément nos apprêts funèbres —rowena vivait encore il était
nécessaire de pratiquer immédiatement quelques tentatives mais la tour
était tout à fait séparée de la partie de abbaye habitée par les
domestiques —il y en avait aucun à portée de la voix —je avais
aucun moyen de les appeler à mon aide à moins de quitter la chambre
pendant quelques minutes —et quant à cela je ne pouvais y hasarder
je efforçai donc de rappeler à moi seul et de fixer âme voltigeante
mais au bout un laps de temps très court il y eut une rechute
évidente la couleur disparut de la joue et de la paupière laissant une
pâleur plus que marmoréenne les lèvres se serrèrent doublement et se
recroquevillèrent dans expression spectrale de la mort une froideur
et une viscosité répulsives se répandirent rapidement sur toute la
surface du corps et la complète rigidité cadavérique survint
immédiatement je retombai en frissonnant sur le lit de repos où
avais été arraché si soudainement et je abandonnai de nouveau à mes
rêves à mes contemplations passionnées de ligeia

une heure écoula ainsi quand—était grand dieu possible eus
de nouveau la perception un bruit vague qui partait de la région du
lit écoutai au comble de horreur le son se fit entendre de
nouveau était un soupir je me précipitai vers le corps je vis —je
vis distinctement un tremblement sur les lèvres une minute après elles
se relâchaient découvrant une ligne brillante de dents de nacre la
stupéfaction lutta alors dans mon esprit avec la profonde terreur qui
jusque avait dominé je sentis que ma vue obscurcissait que ma
raison enfuyait et ce ne fut que par un violent effort que je trouvai
à la longue le courage de me roidir à la tâche que le devoir imposait
de nouveau il y avait maintenant une carnation imparfaite sur le front
la joue et la gorge une chaleur sensible pénétrait tout le corps et
même une légère pulsation remuait imperceptiblement la région du cœur

ma femme vivait et avec un redoublement ardeur je me mis en
devoir de la ressusciter je frictionnai et je bassinai les tempes et
les mains et usai de tous les procédés que expérience et de
nombreuses lectures médicales pouvaient me suggérer mais ce fut en
vain soudainement la couleur disparut la pulsation cessa
expression de mort revint aux lèvres et un instant après tout le
corps reprenait sa froideur de glace son ton livide sa rigidité
complète son contour amorti et toute la hideuse caractéristique de ce
qui a habité la tombe pendant plusieurs jours

et puis je retombai dans mes rêves de ligeia —et de
étonnera que je frissonne en écrivant ces lignes de
nouveau un sanglot étouffé vint à mon oreille de la région du lit
ébène mais à quoi bon détailler minutieusement les ineffables
horreurs de cette nuit raconterai combien de fois coup sur coup
presque au petit jour se répéta ce hideux drame de
ressuscitation que chaque effrayante rechute se changeait en une mort
plus rigide et plus irrémédiable que chaque nouvelle agonie ressemblait
à une lutte contre quelque invisible adversaire et que chaque lutte
était suivie de je ne sais quelle étrange altération dans la physionomie
du corps je me hâte en finir

la plus grande partie de la terrible nuit était passée et celle qui
était morte remua de nouveau —et cette fois plus énergiquement que
jamais quoique se réveillant une mort plus effrayante et plus
irréparable avais depuis longtemps cessé tout effort et tout
mouvement et je restais cloué sur ottomane désespérément englouti
dans un tourbillon émotions violentes dont la moins terrible
la moins dévorante était un suprême effroi le corps je le
répète remuait et maintenant plus activement il avait fait
les couleurs de la vie montaient à la face avec une énergie
singulière —les membres se relâchaient —et sauf que les paupières
restaient toujours lourdement fermées et que les bandeaux et les
draperies funèbres communiquaient encore à la figure leur caractère
sépulcral aurais rêvé que rowena avait entièrement secoué les chaînes
de la mort mais si dès lors je acceptai pas entièrement cette idée
je ne pus pas douter plus longtemps quand se levant du lit —et
vacillant un pas faible —les yeux fermés —à la manière une
personne égarée dans un rêve être qui était enveloppé du suaire
avança audacieusement et palpablement dans le milieu de la chambre

je ne tremblai pas —je ne bougeai pas —car une foule de pensées
inexprimables causées par air la stature allure du fantôme se
ruèrent à improviste dans mon cerveau et me paralysèrent —me
pétrifièrent je ne bougeais pas je contemplais apparition était
dans mes pensées un désordre fou un tumulte inapaisable Était bien
la vivante rowena que avais en face de moi cela pouvait être
vraiment rowena —lady rowena trevanion de tremaine à la chevelure
blonde aux yeux bleus pourquoi oui pourquoi en doutais —le
lourd bandeau oppressait la bouche —pourquoi donc cela eût pas été
la bouche respirante de la dame de tremaine —et les joues —oui
étaient bien là les roses du midi de sa vie —oui ce pouvait être les
belles joues de la vivante lady de tremaine —et le menton avec les
fossettes de la santé ne pouvait pas être le sien mais avait
donc grandi depuis sa maladie  quel inexprimable délire empara de moi
à cette idée un bond étais à ses pieds elle se retira à mon
contact et elle dégagea sa tête de horrible suaire qui enveloppait
et alors déborda dans atmosphère fouettée de la chambre une masse
énorme de longs cheveux désordonnés ils étaient plus noirs que les
ailes de minuit heure au plumage de corbeau  et alors je vis la
figure qui se tenait devant moi ouvrir lentement lentement les yeux

—enfin les voilà donc criai une voix retentissante pourrais
jamais y tromper —voilà bien les yeux adorablement fendus les yeux
noirs les yeux étranges de mon amour perdu —de lady —de






pestis eram vivus —moriens tua mors ero 



horreur et la fatalité se sont donné carrière dans tous les siècles À
quoi bon mettre une date à histoire que ai à raconter il me
suffise de dire à époque dont je parle existait dans le centre de
la hongrie une croyance secrète mais bien établie aux doctrines de la
métempsycose de ces doctrines de leur fausseté ou de leur
probabilité —je ne dirai rien affirme toutefois une bonne
partie de notre crédulité vient —comme dit la bruyère qui attribue
tout notre malheur à cette cause de ne pouvoir être
seuls

mais il y avait quelques points dans la superstition hongroise qui
tendaient fortement à absurde les hongrois différaient
de leurs autorités orient par exemple âme
à ce ils croyaient —je cite les termes un subtil et intelligent
parisien ne demeure une seule fois dans un corps sensible ainsi
un cheval un chien un homme même ne sont que la ressemblance
illusoire de ces êtres

les familles berlifitzing et metzengerstein avaient été en discorde
pendant des siècles jamais on ne vit deux maisons aussi illustres
réciproquement aigries par une inimitié aussi mortelle cette haine
pouvait tirer son origine des paroles une ancienne prophétie un
grand nom tombera une chute terrible quand comme le cavalier sur son
cheval la mortalité de metzengerstein triomphera de immortalité de
berlifitzing

certes les termes avaient que peu ou point de sens mais des causes
plus vulgaires ont donné naissance—et cela sans remonter bien haut —à
des conséquences également grosses événements en outre les deux
maisons qui étaient voisines avaient longtemps exercé une influence
rivale dans les affaires un gouvernement tumultueux de plus des
voisins aussi rapprochés sont rarement amis et du haut de leurs
terrasses massives les habitants du château berlifitzing pouvaient
plonger leurs regards dans les fenêtres mêmes du palais metzengerstein
enfin le déploiement une magnificence plus que féodale était peu fait
pour calmer les sentiments irritables des berlifitzing moins anciens et
moins riches y a donc lieu de étonner que les termes de cette
prédiction bien que tout à fait saugrenus aient si bien créé et
entretenu la discorde entre deux familles déjà prédisposées aux
querelles par toutes les instigations une jalousie héréditaire la
prophétie semblait impliquer —si elle impliquait quelque chose —un
triomphe final du côté de la maison déjà plus puissante et
naturellement vivait dans la mémoire de la plus faible et de la moins
influente et la remplissait une aigre animosité

wilhelm comte berlifitzing bien il fût une haute origine
était à époque de ce récit un vieux radoteur infirme et
avait rien de remarquable si ce est une antipathie invétérée et
folle contre la famille de son rival et une passion si vive pour les
chevaux et la chasse que rien ni ses infirmités physiques ni son
grand âge ni affaiblissement de son esprit ne pouvait empêcher de
prendre journellement sa part des dangers de cet exercice de autre
côté frédérick baron metzengerstein était pas encore majeur son
père le ministre g … était mort jeune sa mère madame marie le
suivit bientôt frédérick était à cette époque dans sa
année dans une ville ans ne sont pas une longue période de
temps mais dans une solitude dans une aussi magnifique solitude que
cette vieille seigneurie le pendule vibre avec une plus profonde et
plus significative solennité

par suite de certaines circonstances résultant de administration de
son père le jeune baron aussitôt après la mort de celui entra en
possession de ses vastes domaines rarement on avait vu un noble de
hongrie posséder un tel patrimoine ses châteaux étaient innombrables
le plus splendide et le plus vaste était le palais metzengerstein la
ligne frontière de ses domaines avait jamais été clairement définie
mais son parc principal embrassait un circuit de cinquante milles

avènement un propriétaire si jeune et un caractère si bien connu
à une fortune si incomparable laissait peu de place aux conjectures
relativement à sa ligne probable de conduite et en vérité dans
espace de trois jours la conduite de héritier fit pâlir le renom
hérode et dépassa magnifiquement les espérances de ses plus
enthousiastes admirateurs de honteuses débauches de flagrantes
perfidies des atrocités inouïes firent bientôt comprendre à ses
vassaux tremblants que rien —ni soumission servile de leur part ni
scrupules de conscience de la sienne —ne leur garantirait désormais de
sécurité contre les griffes sans remords de ce petit caligula vers la
nuit du quatrième jour on aperçut que le feu avait pris aux écuries
du château berlifitzing et opinion unanime du voisinage ajouta le
crime incendie à la liste déjà horrible des délits et des atrocités du
baron

quant au jeune gentilhomme pendant le tumulte occasionné par cet
accident il se tenait en apparence plongé dans une méditation au haut
du palais de famille des metzengerstein dans un vaste appartement
solitaire la tenture de tapisserie riche quoique fanée qui pendait
mélancoliquement aux murs représentait les figures fantastiques et
majestueuses de mille ancêtres illustres ici des prêtres richement
vêtus hermine des dignitaires pontificaux siégeaient familièrement
avec autocrate et le souverain opposaient leur veto aux caprices un
roi temporel ou contenaient avec le fiat de la papale
le sceptre rebelle du grand ennemi prince des ténèbres les sombres
et grandes figures des princes metzengerstein—leurs musculeux chevaux
de guerre piétinant les cadavres des ennemis tombés—ébranlaient les
nerfs les plus fermes par leur forte expression et ici à leur tour
voluptueuses et blanches comme des cygnes les images des dames des
anciens jours flottaient au loin dans les méandres une danse
fantastique aux accents une mélodie imaginaire

mais pendant que le baron prêtait oreille ou affectait de prêter
oreille au vacarme toujours croissant des écuries de berlifitzing —et
méditait quelque trait nouveau quelque trait décidé
audace —ses yeux se tournèrent machinalement vers image un cheval
énorme une couleur hors nature et représenté dans la tapisserie
comme appartenant à un ancêtre sarrasin de la famille de son rival le
cheval se tenait sur le premier plan du tableau —immobile comme une
statue —pendant un peu plus loin derrière lui son cavalier
déconfit mourait sous le poignard un metzengerstein

sur la lèvre de frédérick surgit une expression diabolique comme il
apercevait de la direction que son regard avait pris involontairement
cependant il ne détourna pas les yeux bien loin de là il ne pouvait
aucune façon avoir raison de anxiété accablante qui semblait tomber
sur ses sens comme un drap mortuaire il conciliait difficilement ses
sensations incohérentes comme celles des rêves avec la certitude être
éveillé plus il contemplait plus absorbant devenait le charme —plus
il lui paraissait impossible arracher son regard à la fascination de
cette tapisserie mais le tumulte du dehors devenant soudainement plus
violent il fit enfin un effort comme à regret et tourna son attention
vers une explosion de lumière rouge projetée en plein des écuries
enflammées sur les fenêtres de appartement

action toutefois ne fut que momentanée son regard retourna
machinalement au mur À son grand étonnement la tête du gigantesque
coursier—chose horrible —avait pendant ce temps changé de position le
cou de animal abord incliné comme par la compassion vers le corps
terrassé de son seigneur était maintenant étendu roide et dans toute
sa longueur dans la direction du baron les yeux tout à heure
invisibles contenaient maintenant une expression énergique et humaine
et ils brillaient un rouge ardent et extraordinaire et les lèvres
distendues de ce cheval à la physionomie enragée laissaient pleinement
apercevoir ses dents sépulcrales et dégoûtantes

stupéfié par la terreur le jeune seigneur gagna la porte en chancelant
comme il ouvrait un éclat de lumière rouge jaillit au loin dans la
salle qui dessina nettement son reflet sur la tapisserie frissonnante
et comme le baron hésitait un instant sur le seuil il tressaillit en
voyant que ce reflet prenait la position exacte et remplissait
précisément le contour de implacable et triomphant meurtrier du
berlifitzing sarrasin

pour alléger ses esprits affaissés le baron frédérick chercha
précipitamment le plein air À la porte principale du palais il
rencontra trois écuyers ceux avec beaucoup de difficulté et au
péril de leur vie comprimaient les bonds convulsifs un cheval
gigantesque couleur de feu

—À qui est ce cheval avez trouvé demanda le jeune homme
une voix querelleuse et rauque reconnaissant immédiatement que le
mystérieux coursier de la tapisserie était le parfait pendant du furieux
animal il avait devant lui

est votre propriété monseigneur répliqua un des écuyers du
moins il est réclamé par aucun autre propriétaire nous avons pris
comme il échappait tout fumant et écumant de rage des écuries
brûlantes du château berlifitzing supposant il appartenait au haras
des chevaux étrangers du vieux comte nous avons ramené comme épave
mais les domestiques désavouent tout droit sur la bête ce qui est
étrange il porte des traces évidentes du feu qui prouvent il
a échappé belle

—les lettres sont également marquées au fer
sur son front interrompit un second écuyer je supposais donc elles
étaient les initiales de wilhelm von berlifitzing mais tout le monde au
château affirme positivement avoir aucune connaissance du cheval

—extrêmement singulier dit le jeune baron avec un air rêveur et comme
ayant aucune conscience du sens de ses paroles est comme vous
dites un remarquable cheval —un prodigieux cheval bien il soit
comme vous le remarquez avec justesse un caractère ombrageux et
intraitable allons il soit à moi je le veux bien ajouta
après une pause un cavalier tel que frédérick de
metzengerstein pourra dompter le diable même des écuries de
berlifitzing

—vous vous trompez monseigneur le cheval comme nous vous avons
dit je crois appartient pas aux écuries du comte si tel eût été le
cas nous connaissons trop bien notre devoir pour amener en présence
une noble personne de votre famille

est vrai observa le baron sèchement

et à ce moment un jeune valet de chambre arriva du palais le teint
échauffé et à pas précipités il chuchota à oreille de son maître
histoire de la disparition soudaine un morceau de la tapisserie
dans une chambre il désigna entrant alors dans des détails un
caractère minutieux et circonstancié mais comme tout cela fut
communiqué une voix pas un mot ne transpira qui pût
satisfaire la curiosité excitée des écuyers

le jeune frédérick pendant entretien semblait agité émotions
variées néanmoins il recouvra bientôt son calme et une expression de
méchanceté décidée était déjà fixée sur sa physionomie quand il donna
des ordres péremptoires pour que appartement en question fût
immédiatement condamné et la clef remise entre ses mains propres

—avez appris la mort déplorable de berlifitzing le vieux
chasseur dit au baron un de ses vassaux après le départ du page
pendant que énorme coursier que le gentilhomme venait adopter comme
sien élançait et bondissait avec une furie redoublée à travers la
longue avenue qui étendait du palais aux écuries de metzengerstein

—non dit le baron se tournant brusquement vers celui qui parlait
mort dis

est la pure vérité monseigneur et je présume que pour un seigneur
de votre nom ce est pas un renseignement trop désagréable

un rapide sourire jaillit sur la physionomie du baron

—comment est mort

—dans ses efforts imprudents pour sauver la partie préférée de son
haras de chasse il a péri misérablement dans les flammes

—en … vé … ri … té … exclama le baron comme impressionné
lentement et graduellement par quelque évidence mystérieuse

—en vérité répéta le vassal

—horrible dit le jeune homme avec beaucoup de calme

et il rentra tranquillement dans le palais

À partir de cette époque une altération marquée eut lieu dans la
conduite extérieure du jeune débauché baron frédérick von
metzengerstein véritablement sa conduite désappointait toutes les
espérances et déroutait les intrigues de plus une mère ses habitudes
et ses manières tranchèrent de plus en plus et moins que jamais
offrirent analogie sympathique quelconque avec celle de
aristocratie du voisinage on ne le voyait jamais au delà des limites
de son propre domaine et dans le vaste monde social il était
absolument sans compagnon à moins que ce grand cheval impétueux hors
nature couleur de feu il monta continuellement à partir de cette
époque eût en réalité quelque droit mystérieux au titre ami

néanmoins de nombreuses invitations de la part du voisinage lui
arrivaient périodiquement — « le baron honorera notre fête de sa
présence » — « le baron se joindra à nous pour une chasse au
sanglier » — « metzengerstein ne chasse pas » — « metzengerstein ira
pas » —telles étaient ses hautaines et laconiques réponses

ces insultes répétées ne pouvaient pas être endurées par une noblesse
impérieuse de telles invitations devinrent moins cordiales —moins
fréquentes —avec le temps elles cessèrent tout à fait on entendit la
veuve de infortuné comte berlifitzing exprimer le vœu « que le baron
fût au logis quand il désirerait y pas être il dédaignait la
compagnie de ses égaux et il fût à cheval quand il voudrait y pas
être il leur préférait la société un cheval » ceci à coup sûr
était que explosion niaise une pique héréditaire et prouvait que
nos paroles deviennent singulièrement absurdes quand nous voulons leur
donner une forme extraordinairement énergique

les gens charitables néanmoins attribuaient le changement de manières
du jeune gentilhomme au chagrin naturel un fils privé prématurément de
ses parents —oubliant toutefois son atroce et insouciante conduite
durant les jours qui suivirent immédiatement cette perte il y en eut
qui accusèrent simplement en lui une idée exagérée de son
importance et de sa dignité autres à leur tour et parmi
peut être cité le médecin de la famille parlèrent sans hésiter une
mélancolie morbide et un mal héréditaire cependant des insinuations
plus ténébreuses une nature plus équivoque couraient parmi la
multitude

en réalité attachement pervers du baron pour sa monture de récente
acquisition —attachement qui semblait prendre une nouvelle force dans
chaque nouvel exemple que animal donnait de ses féroces et démoniaques
inclinations —devint à la longue aux yeux de tous les gens
raisonnables une tendresse horrible et contre nature dans
éblouissement du midi —aux heures profondes de la nuit —malade ou
bien portant —dans le calme ou dans la tempête —le jeune
metzengerstein semblait cloué à la selle du cheval colossal dont les
intraitables audaces accordaient si bien avec son propre caractère

il y avait de plus des circonstances qui rapprochées des événements
récents donnaient un caractère surnaturel et monstrueux à la manie du
cavalier et aux capacités de la bête espace elle franchissait un
seul saut avait été soigneusement mesuré et se trouva dépasser une
différence stupéfiante les conjectures les plus larges et les plus
exagérées le baron en outre ne se servait pour animal aucun nom
particulier quoique tous les chevaux de son haras fussent distingués
par des appellations caractéristiques ce cheval avait son écurie à
une certaine distance des autres et quant au pansement et à tout le
service nécessaire nul excepté le propriétaire en personne ne était
risqué à remplir ces fonctions ni même à entrer dans enclos où
élevait son écurie particulière on observa aussi que quoique les
trois palefreniers qui étaient emparés du coursier quand il fuyait
incendie de berlifitzing eussent réussi à arrêter sa course à aide
une chaîne à nœud coulant cependant aucun des trois ne pouvait
affirmer avec certitude que durant cette dangereuse lutte ou à aucun
moment depuis lors il eût jamais posé la main sur le corps de la bête
des preuves intelligence particulière dans la conduite un noble
cheval plein ardeur ne suffiraient certainement pas à exciter une
attention déraisonnable mais il y avait ici certaines circonstances qui
eussent violenté les esprits les plus sceptiques et les plus
flegmatiques et on disait que parfois animal avait fait reculer
horreur la foule curieuse devant la profonde et frappante
signification de sa marque —que parfois le jeune metzengerstein était
devenu pâle et était dérobé devant expression soudaine de son œil
sérieux et quasi humain

parmi toute la domesticité du baron il ne se trouva néanmoins personne
pour douter de la ferveur extraordinaire affection excitaient dans
le jeune gentilhomme les qualités brillantes de son cheval personne
excepté du moins un insignifiant petit page malvenu dont on rencontrait
partout offusquante laideur et dont les opinions avaient aussi peu
importance il est possible il avait effronterie affirmer —si
toutefois ses idées valent la peine être mentionnées —que son maître
ne était jamais mis en selle sans un inexplicable et presque
imperceptible frisson et au retour de chacune de ses longues et
habituelles promenades une expression de triomphante méchanceté
faussait tous les muscles de sa face

pendant une nuit de tempête metzengerstein sortant un lourd sommeil
descendit comme un maniaque de sa chambre et montant à cheval en toute
hâte élança en bondissant à travers le labyrinthe de la forêt

un événement aussi commun ne pouvait pas attirer particulièrement
attention mais son retour fut attendu avec une intense anxiété par
tous ses domestiques quand après quelques heures absence les
prodigieux et magnifiques bâtiments du palais metzengerstein se mirent à
craquer et à trembler jusque dans leurs fondements sous action un
feu immense et immaîtrisable —une masse épaisse et livide

comme les flammes quand on les aperçut pour la première fois avaient
déjà fait un si terrible progrès que tous les efforts pour sauver une
portion quelconque des bâtiments eussent été évidemment inutiles toute
la population du voisinage se tenait paresseusement à entour dans une
stupéfaction silencieuse sinon apathique mais un objet terrible et
nouveau fixa bientôt attention de la multitude et démontra combien
est plus intense intérêt excité dans les sentiments une foule par la
contemplation une agonie humaine que celui qui est créé par les plus
effrayants spectacles de la matière inanimée

sur la longue avenue de vieux chênes qui commençait à la forêt et
aboutissait à entrée principale du palais metzengerstein un coursier
portant un cavalier décoiffé et en désordre se faisait voir bondissant
avec une impétuosité qui défiait le démon de la tempête

le cavalier était évidemment pas le maître de cette course effrénée
angoisse de sa physionomie les efforts convulsifs de tout son être
rendaient témoignage une lutte surhumaine mais aucun son excepté un
cri unique ne échappa de ses lèvres lacérées il mordait outre
en outre dans intensité de sa terreur en un instant le choc des
sabots retentit avec un bruit aigu et perçant plus haut que le
mugissement des flammes et le glapissement du vent un instant encore
et franchissant un seul bond la grande porte et le fossé le coursier
élança sur les escaliers branlants du palais et disparut avec son
cavalier dans le tourbillon de ce feu chaotique

la furie de la tempête apaisa tout à coup et un calme absolu prit
solennellement sa place une flamme blanche enveloppait toujours le
bâtiment comme un suaire et ruisselant au loin dans atmosphère
tranquille dardait une lumière un éclat surnaturel pendant un
nuage de fumée abattait pesamment sur les bâtiments sous la forme
distincte un gigantesque cheval







i

il existe des destinées fatales il existe dans la littérature de chaque
pays des hommes qui portent le mot guignon écrit en caractères
mystérieux dans les plis sinueux de leurs fronts il y a quelque temps
on amenait devant les tribunaux un malheureux qui avait sur le front un
tatouage singulier pas de chance il portait ainsi partout avec lui
étiquette de sa vie comme un livre son titre et interrogatoire
prouva que son existence était conformée à cet écriteau dans
histoire littéraire il y a des fortunes analogues on dirait que
ange aveugle de expiation est emparé de certains hommes et les
fouette à tour de bras pour édification des autres cependant vous
parcourez attentivement leur vie et vous leur trouvez des vertus des
talents de la grâce la société les frappe un anathème spécial et
argue contre eux des vices que sa persécution leur a donnés que ne fit
pas hoffmann pour désarmer la destinée que entreprit pas balzac pour
conjurer la fortune hoffmann fut obligé de se faire brûler épine
dorsale au moment tant désiré où il commençait à être à abri du
besoin où les libraires se disputaient ses contes où il possédait
enfin cette chère bibliothèque tant rêvée balzac avait trois rêves une
grande édition bien ordonnée de ses œuvres acquittement de ses
dettes et un mariage depuis longtemps choyé et caressé au fond de son
esprit grâce à des travaux dont la somme effraye imagination des plus
ambitieux et des plus laborieux édition se fait les dettes se
payent le mariage accomplit balzac est heureux sans doute mais la
destinée malicieuse qui lui avait permis de mettre un pied dans sa
terre promise en arracha violemment tout abord balzac eut une
agonie horrible et digne de ses forces

y a donc une providence diabolique qui prépare le malheur dès le
berceau tel homme dont le talent sombre et désolé nous fait peur a
été jeté avec préméditation dans un milieu qui lui était hostile une
âme tendre et délicate un vauvenargues pousse lentement ses feuilles
maladives dans atmosphère grossière une garnison un esprit amoureux
air et épris de la libre nature se débat longtemps derrière les parois
étouffantes un séminaire ce talent bouffon ironique et
dont le rire ressemble quelquefois à un hoquet ou à un
sanglot a été encagé dans de vastes bureaux à cartons verts avec des
hommes à lunettes or y a donc des âmes vouées à autel
sacrées pour ainsi dire et qui doivent marcher à la mort et à la
gloire à travers un sacrifice permanent le cauchemar des
ténèbres enveloppera toujours ces âmes élite en vain elles se
défendent elles prennent toutes leurs précautions elles perfectionnent
la prudence bouchons toutes les issues fermons la porte à double tour
calfeutrons les fenêtres oh nous avons oublié le trou de la serrure
le diable est déjà entré

leur chien même les mord et leur donne la rage 
un ami jurera ils ont trahi le roi 

alfred de vigny a écrit un livre pour démontrer que la place du poëte
est ni dans une république ni dans une monarchie absolue ni dans une
monarchie constitutionnelle et personne ne lui a répondu

est une lamentable tragédie que la vie edgar poe et qui eut un
dénoûment dont horrible est augmenté par le trivial les divers
documents que je viens de lire ont créé en moi cette persuasion que les
furent pour poe une vaste cage un grand établissement de
comptabilité et il fit toute sa vie de sinistres efforts pour
échapper à influence de cette atmosphère antipathique dans une de
ces biographies il est dit que si poe avait voulu régulariser son
génie et appliquer ses facultés créatrices une manière plus appropriée
au sol américain il aurait pu être un auteur à argent a
author  après tout les temps ne sont pas si durs pour homme de
talent pourvu il ait de ordre et de économie et il use avec
modération des biens matériels ailleurs un critique affirme sans
vergogne que quelque beau que soit le génie de poe il eût mieux
valu pour lui avoir que du talent parce que le talent escompte plus
facilement que le génie dans une note que nous verrons tout à heure
et qui fut écrite par un de ses amis il est avoué il était difficile
employer poe dans une revue et on était obligé de le payer
moins que autres parce il écrivait dans un style trop du
vulgaire tout cela me rappelle odieux proverbe paternel make money
my son honestly if you can quelle odeur de
magasin  comme disait de maistre à propos de locke

si vous causez avec un américain et si vous lui parlez de poe il
vous avouera son génie volontiers même en sera fier
mais il finira par vous dire avec un ton supérieur « mais moi je suis
un homme positif » puis avec un petit air sardonique il vous parlera
de ces grands esprits qui ne savent rien conserver il vous parlera de
la vie débraillée de poe de son haleine alcoolisée qui aurait pris
feu à la flamme une chandelle de ses habitudes errantes il vous dira
que était un être erratique une planète désorbitée il roulait
sans cesse de à philadelphie de boston à baltimore de
baltimore à richmond et si le cœur déjà ému à cette annonce une
existence calamiteuse vous lui faites observer que la démocratie a bien
des inconvénients que malgré son masque bienveillant de liberté elle
ne permet pas toujours expansion des individualités il
est souvent bien difficile de penser et écrire dans un pays où il y a
vingt trente millions de souverains que ailleurs vous avez entendu
dire aux il existait une tyrannie bien plus cruelle et
plus inexorable que celle un monarque celle de opinion —alors oh
alors vous verrez ses yeux écarquiller et jeter des éclairs la bave
du patriotisme blessé lui monter aux lèvres et amérique par sa
bouche lancera des injures à la métaphysique et à europe sa vieille
mère américain est un être positif vain de sa force industrielle et
un peu jaloux de ancien continent quant à avoir pitié un poëte que
la douleur et isolement pouvaient rendre fou il en a pas le temps
il est si fier de sa jeune grandeur il a une foi si naïve dans la
de industrie il est tellement convaincu elle
finira par manger le diable il a une certaine pitié pour toutes ces
rêvasseries « en avant dit en avant et négligeons nos morts » il
passerait volontiers sur les âmes solitaires et libres et les foulerait
aux pieds avec autant insouciance que ses immenses lignes de chemin de
fer les forêts abattues et ses les débris un bateau
incendié la veille il est si pressé arriver le temps et argent
tout est là

quelque temps avant que balzac descendît dans le gouffre final en
poussant les nobles plaintes un héros qui a encore de grandes choses à
faire edgar poe qui a plus un rapport avec lui tombait frappé une
mort affreuse la france a perdu un de ses plus grands génies et
amérique un romancier un critique un philosophe qui était guère
fait pour elle beaucoup de personnes ignorent ici la mort edgar poe
beaucoup autres ont cru que était un jeune gentleman riche écrivant
peu produisant ses bizarres et terribles créations dans les loisirs les
plus riants et ne connaissant la vie littéraire que par de rares et
éclatants succès la réalité fut le contraire

la famille de poe était une des plus respectables de baltimore son
était dans la révolution et
lafayette avait en haute estime et amitié la dernière fois il vint
visiter ce pays il pria sa veuve agréer les témoignages de sa
reconnaissance pour les services que lui avait rendus son mari son
avait épousé une fille de amiral anglais mac bride
et par lui la famille de poe était alliée aux plus illustres maisons
angleterre le père edgar reçut une éducation honorable étant
violemment épris une jeune et belle actrice il enfuit avec elle et
épousa pour mêler plus intimement sa destinée à la sienne il voulut
aussi monter sur le théâtre mais ils avaient ni un ni autre le
génie du métier et ils vivaient une manière fort triste et fort
précaire encore la jeune dame en tirait par sa beauté et le public
charmé supportait son jeu médiocre dans une de leurs tournées ils
vinrent à richmond et est là que tous deux moururent à quelques
semaines de distance un de autre tous deux pour la même cause la
faim le dénûment la misère

ils abandonnaient ainsi au hasard sans pain sans abri sans ami un
pauvre petit malheureux que ailleurs la nature avait doué une
manière charmante un riche négociant de cette place allan fut ému
de pitié il enthousiasma de ce joli garçon et comme il avait pas
enfants il adopta edgar poe fut ainsi élevé dans une belle
aisance et reçut une éducation complète en il accompagna ses
parents adoptifs dans un voyage ils firent en angleterre en Écosse
et en irlande avant de retourner dans leur pays ils le laissèrent chez
le docteur bransby qui tenait une importante maison éducation à
près de londres où il passa cinq ans

tous ceux qui ont réfléchi sur leur propre vie qui ont souvent porté
leurs regards en arrière pour comparer leur passé avec leur présent
tous ceux qui ont pris habitude de psychologiser facilement sur
savent quelle part immense adolescence tient dans le génie
définitif un homme est alors que les objets enfoncent profondément
leurs empreintes dans esprit tendre et facile est alors que les
couleurs sont voyantes et que les sons parlent une langue mystérieuse
le caractère le génie le style un homme est formé par les
circonstances en apparence vulgaires de sa première jeunesse si tous
les hommes qui ont occupé la scène du monde avaient noté leurs
impressions enfance quel excellent dictionnaire psychologique nous
posséderions les couleurs la tournure esprit edgar poe tranchent
violemment sur le fond de la littérature américaine ses compatriotes le
trouvent à peine américain et cependant il est pas anglais est
donc une bonne fortune que de ramasser dans un de ses contes un conte
peu connu william wilson un singulier récit de sa vie à cette école
de tous les contes edgar poe sont pour ainsi dire
biographiques on trouve homme dans les personnages et les
incidents sont le cadre et la draperie de ses souvenirs

mes plus matineuses impressions de la vie de collège sont liées à une
vaste et extravagante maison du style elisabeth dans un village
brumeux angleterre où était un grand nombre arbres gigantesques et
noueux et où toutes les maisons étaient excessivement anciennes en
vérité cette vénérable vieille ville avait un aspect fantasmagorique
qui enveloppait et caressait écrit comme un rêve en ce moment même
je sens en imagination le frisson rafraîchissant de ses avenues
profondément ombrées je respire émanation de ses mille taillis et je
tressaille encore avec une indéfinissable volupté à la note profonde
et sourde de la cloche déchirant à chaque heure de son rugissement
soudain et solennel la quiétude de atmosphère brunissante dans
laquelle allongeait le clocher gothique enseveli et endormi 

je trouve autant de plaisir il est donné en éprouver
maintenant à appesantir sur ces minutieux souvenirs de collège plongé
dans la misère comme je le suis misère hélas trop réelle on me
pardonnera de chercher un soulagement bien léger et bien court dans ces
mimes et fugitifs détails ailleurs quelque trivials et mesquins
ils soient en ils prennent dans mon imagination une
importance toute particulière à cause de leur intime connexion avec les
lieux et époque où je retrouve maintenant les premiers avertissements
ambigus de la destinée qui depuis lors a si profondément enveloppé de
son ombre donc me souvenir 

la maison je ai dit était vieille et irrégulière les terrains
étaient vastes et un haut et solide mur de briques revêtu une couche
de mortier et de verre pilé en faisait le circuit ce rempart de prison
formait la limite de notre domaine nos regards ne pouvaient aller au
delà que trois fois par semaine une fois chaque samedi dans
quand sous la conduite de deux surveillants il nous
était accordé de faire de courtes promenades en commun à travers les
campagnes voisines et deux fois le dimanche quand avec le cérémonial
formel des troupes à la parade nous allions assister aux offices du
soir et du matin à unique église du village le principal de notre
école était pasteur de cette église avec quel profond sentiment
admiration et de perplexité je le contemplais du banc où nous étions
assis dans le fond de la nef quand il montait en chaire un pas
solennel et lent ce personnage vénérable avec sa contenance douce et
composée avec sa robe si bien lustrée et si cléricalement ondoyante
avec sa perruque si minutieusement poudrée si rigide et si vaste
pouvait être le même homme qui tout à heure avec un visage aigre
et dans des vêtements graisseux exécutait férule en main les lois
draconiennes de école o gigantesque paradoxe dont la monstruosité
exclut toute solution 

dans un angle du mur massif rechignait une porte massive elle était
marquetée de clous garnie de verrous et surmontée un buisson de
ferrailles quels sentiments profonds de crainte elle inspirait elle
était jamais ouverte que pour les trois sorties et rentrées
périodiques déjà mentionnées chaque craquement de ses gonds puissants
exhalait le mystère et un monde de méditations solennelles et
mélancoliques 

le vaste enclos était une forme irrégulière et divisé en plusieurs
parties dont trois ou quatre des plus larges constituaient le jardin de
récréation il était aplani et recouvert un cailloutis propre et dur
je me rappelle bien il ne contenait ni arbres ni bancs ni quoi que
ce soit analogue il était situé derrière la maison devant la façade
étendait un petit parterre semé de buis et autres arbustes mais
nous ne traversions cette oasis sacrée que dans de bien rares occasions
telles que la première arrivée à école ou le départ définitif ou
quand un ami un parent nous ayant fait appeler nous prenions
joyeusement notre route vers le logis à la noël ou aux vacances de la


mais la maison quelle jolie vieille bâtisse cela faisait pour moi
était comme un vrai palais illusions il y avait réellement pas de
fin à ses détours et à ses incompréhensibles subdivisions il était
difficile à un moment donné de dire avec certitude lequel de ses deux
étages appuyait sur autre une chambre à la chambre voisine on
était toujours sûr de trouver trois ou quatre marches à monter ou à
descendre puis les corridors latéraux étaient innombrables
inconcevables tournaient et retournaient si souvent sur que
nos idées les plus exactes relativement à ensemble du bâtiment
étaient pas de celles à aide desquelles nous
essayons opérer sur infini durant les cinq ans de ma résidence je
ai jamais été capable de déterminer avec précision dans quelle
localité lointaine était situé le petit dortoir qui était assigné en
commun avec ou vingt autres écoliers

la salle études était la plus vaste de toute la maison et je ne
pouvais empêcher de le penser du monde entier elle était
et sinistrement basse avec des fenêtres en
ogive et un plafond en chêne dans son angle éloigné et inspirant la
terreur était une cellule carrée de huit ou dix pieds représentant le
sanctuaire où se tenait plusieurs heures durant notre principal le
révérend docteur brandsby était une solide construction avec une
porte massive que nous aurions jamais osé ouvrir en absence du
maître nous aurions tous préféré mourir de la peine forte et dure À
autres angles étaient deux autres loges analogues objets une
vénération beaucoup moins grande il est vrai mais toutefois une
frayeur assez considérable une était la chaire du maître des études
classiques autre du maître anglais et de mathématiques répandus à
travers la salle et se croisant dans une irrégularité sans fin étaient
innombrables bancs et des pupitres noirs anciens et usés par le
temps désespérément écrasés sous des livres bien étrillés et si bien
agrémentés de lettres initiales de noms entiers de figures grotesques
et autres du couteau ils avaient entièrement perdu
la forme qui constituait leur pauvre individualité dans les anciens
jours À une extrémité de la salle un énorme baquet avec de eau et
à autre une horloge une dimension stupéfiante 

enfermé dans les murs massifs de cette vénérable académie je passai
sans trop ennui et de dégoût les années du troisième lustre de ma
vie le cerveau fécond de enfance exige pas incidents du monde
extérieur pour occuper ou amuser et la monotonie sinistre en
apparence de école était remplie excitations plus intenses que ma
jeunesse hâtive en tira jamais de la luxure ou que celles que ma
pleine maturité a demandées au crime encore faut croire que mon
premier développement mental eut quelque chose de peu commun et même
quelque chose de tout à fait en général les événements de
la première existence laissent rarement sur humanité arrivée à âge
mûr une impression bien définie tout est ombre grise tremblotant et
irrégulier souvenir fouillis confus de plaisirs et de peines
fantasmagoriques chez moi il en fut point ainsi il faut que aie
senti dans mon enfance avec énergie un homme ce que je trouve
maintenant estampillé sur ma mémoire en lignes aussi vivantes aussi
profondes et aussi durables que les exergues des médailles
carthaginoises 

encore comme faits entends le mot faits dans le sens restreint des
gens du monde quelle pauvre moisson pour le souvenir le réveil du
matin le soir ordre du coucher les leçons à apprendre les
récitations les périodiques et les promenades la cour de
récréation avec ses querelles ses ses intrigues tout
cela par une magie psychique depuis longtemps oubliée était destiné à
envelopper un débordement de sensations un monde riche incidents un
univers émotions variées et excitations les plus passionnées et les
plus fiévreuses  oh le beau temps que ce siècle de fer

que dites de ce morceau le caractère de ce singulier homme ne se
révèle pas déjà un peu pour moi je sens exhaler de ce tableau
de collège comme un parfum noir y sens circuler le frisson des
premières années de la claustration les heures de cachot le malaise de
enfance chétive et abandonnée la terreur du maître notre ennemi la
haine des camarades tyranniques la solitude du cœur toutes ces
tortures du jeune âge edgar poe ne les a pas éprouvées tant de sujets
de mélancolie ne ont pas vaincu jeune il aime la solitude ou plutôt
il ne se sent pas seul il aime ses passions le cerveau fécond de
enfance rend tout agréable illumine tout on voit déjà que
exercice de la volonté et orgueil solitaire joueront un grand rôle
dans sa vie eh quoi ne dirait pas il aime un peu la douleur
il pressent la future compagne inséparable de sa vie et il
appelle avec une âpreté lubrique comme un jeune gladiateur le pauvre
enfant a ni père ni mère mais il est heureux il se glorifie être
marqué profondément comme une médaille carthaginoise

edgar poe revint de la maison du docteur brandsby à richmond en et
continua ses études sous la direction des meilleurs maîtres il était
alors un jeune homme par son agilité physique ses
tours de souplesse et aux séductions une beauté singulière il
joignait une puissance de mémoire poétique merveilleuse avec la faculté
précoce improviser des contes en il entra à université de
virginie qui était alors un des établissements où régnait la plus
grande dissipation edgar poe se distingua parmi tous ses
condisciples par une ardeur encore plus vive pour le plaisir il était
déjà un élève et faisait incroyables progrès dans
les mathématiques il avait une aptitude singulière pour la physique et
les sciences naturelles ce qui est bon à noter en passant car dans
plusieurs de ses ouvrages on retrouve une grande préoccupation
scientifique mais en même temps déjà il buvait jouait et faisait tant
de fredaines que finalement il fut expulsé sur le refus de allan de
payer quelques dettes de jeu il fit un coup de tête rompit avec lui et
reprit son vol vers la grèce était le temps de botzaris et de la
révolution des hellènes arrivé à sa bourse et son
enthousiasme étaient un peu épuisés il se fit une méchante querelle
avec les autorités russes dont on ignore le motif la chose alla si
loin on affirme edgar poe fut au moment ajouter expérience
des brutalités sibériennes à la connaissance précoce il avait des
hommes et des choses enfin il se trouva fort heureux accepter
intervention et le secours du consul américain henry middleton pour
retourner chez lui en il entra à école militaire de
dans intervalle allan dont la première femme était morte avait
épousé une dame plus jeune que lui un grand nombre années il avait
alors ans on dit que poe se conduisit malhonnêtement
avec la dame et il ridiculisa le mariage le vieux gentleman lui
écrivit une lettre fort dure à laquelle celui répondit par une
lettre encore plus amère la blessure était inguérissable et peu de
temps après allan mourait sans laisser un sou à son fils adoptif

ici je trouve dans des notes biographiques des paroles
des allusions et sur la
conduite de notre futur écrivain et tout en jurant
il ne veut absolument rien dire il y a des choses il faut
toujours cacher pourquoi que dans de certains cas énormes le silence
doit primer histoire le biographe jette sur poe une défaveur
le coup est autant plus dangereux il reste suspendu
dans les ténèbres que diable veut dire veut insinuer que poe
chercha à séduire la femme de son père adoptif il est réellement
impossible de le deviner mais je crois avoir déjà suffisamment mis le
lecteur en défiance contre les biographes américains il sont trop bons
démocrates pour ne pas haïr leurs grands hommes et la malveillance qui
poursuit poe après la conclusion lamentable de sa triste existence
rappelle la haine britannique qui persécuta byron

poe quitta sans prendre ses grades et commença sa
désastreuse bataille de la vie en il publia un petit volume de
poésies qui fut favorablement accueilli par les revues mais on
acheta pas est éternelle histoire du premier livre lowell un
critique américain dit il y a dans une de ces pièces adressées à
hélène  « un parfum ambroisie » et elle ne déparerait pas
anthologie grecque il est question dans cette pièce des barques de
nicée de naïades de la gloire et de la beauté grecques et de la lampe
de psyché remarquons en passant le faible américain littérature trop
jeune pour le pastiche il est vrai que par son rhythme harmonieux et
ses rimes sonores cinq vers deux masculines et trois féminines elle
rappelle les heureuses tentatives du romantisme français mais on voit
edgar poe était encore bien loin de son excentrique et fulgurante
destinée littéraire

cependant le malheureux écrivait pour les journaux compilait et
traduisait pour les libraires faisait de brillants articles et des
contes pour les revues les éditeurs les inséraient volontiers mais ils
payaient si mal le pauvre jeune homme il tomba dans une misère
affreuse il descendit même si bas il put entendre crier les gonds
des portes de la mort  un jour un journal de baltimore proposa deux
prix pour le meilleur poëme et le meilleur conte en prose un comité de
littérateurs dont faisait partie john kennedy fut chargé de juger
les productions toutefois ils ne occupaient guère de les lire la
sanction de leurs noms était tout ce que leur demandait éditeur tout
en causant de choses et autres un eux fut attiré par un manuscrit
qui se distinguait par la beauté la propreté et la netteté de ses
caractères À la fin de sa vie edgar poe possédait encore une écriture
incomparablement belle je trouve cette remarque bien américaine m
kennedy lut une page seul et ayant été frappé par le style il lut la
composition à haute voix le comité vota le prix par acclamation au
premier des génies qui sût écrire lisiblement enveloppe secrète fut
brisée et livra le nom alors inconnu de poe

éditeur parla du jeune auteur à kennedy dans des termes qui lui
donnèrent envie de le connaître la fortune cruelle avait donné à m
poe la physionomie classique du poëte à jeun elle avait aussi bien
grimé que possible pour emploi kennedy raconta il trouva un
jeune homme que les privations avaient aminci comme un squelette vêtu
une redingote dont on voyait la grosse trame et qui était suivant
une tactique bien connue boutonnée au menton de culottes en
guenilles de bottes déchirées sous lesquelles il y avait évidemment
pas de bas et avec tout cela un air fier de grandes manières et des
yeux éclatants intelligence kennedy lui parla comme un ami et le mit
à son aise poe lui ouvrit son cœur lui raconta toute son histoire
son ambition et ses grands projets kennedy alla au plus pressé le
conduisit dans un magasin habits chez un fripier aurait dit lesage
et lui donna des vêtements convenables puis il lui fit faire des
connaissances

est à cette époque un thomas white qui achetait la propriété du
messager littéraire du sud choisit poe pour le diriger et lui
donna francs par an immédiatement celui épousa une jeune fille
qui avait pas un sol cette phrase est pas de moi je prie le
lecteur de remarquer le petit ton de dédain il y a dans cet
immédiatement le malheureux se croyait donc riche et dans ce
laconisme cette sécheresse avec laquelle est annoncé un événement
important mais aussi une jeune fille sans le sol a girl without a
cent  on dit alors intempérance prenait déjà une certaine part
dans sa vie mais le fait est il trouva le temps écrire un
nombre articles et de beaux morceaux de critique pour le
messager  après avoir dirigé un an et demi il se retira à
philadelphie et dirigea le magazine ce recueil
périodique se fondit un jour dans le magazine et poe
continua à écrire pour en il publia the tales of the
grotesque and arabesque en nous le trouvons à dirigeant
le en parut la petite édition bien connue de
wiley et putnam qui renferme une partie poétique et une série de
contes est de cette édition que les traducteurs français ont tiré
presque tous les échantillons du talent edgar poe qui ont paru dans
les journaux de paris en il publia successivement
différents ouvrages dont nous parlerons tout à heure ici nous
apprenons que sa femme meurt dans un état de dénûment profond dans une
ville appelée fordham près il se fait une souscription parmi
les littérateurs de pour soulager edgar poe peu de temps
après les journaux parlent de nouveau de lui comme un homme aux portes
de la mort mais cette fois est chose plus grave il a le delirium
tremens  une note cruelle insérée dans un journal de cette époque
accuse son mépris envers tous ceux qui se disaient ses amis et son
dégoût général du monde cependant il gagnait de argent et ses
travaux littéraires pouvaient à peu près sustenter sa vie mais ai
trouvé dans quelques aveux des biographes la preuve il eut de
dégoûtantes difficultés à surmonter il paraît que durant les deux
dernières années où on le vit de temps à autre à richmond il scandalisa
fort les gens par ses habitudes ivrognerie À entendre les
récriminations sempiternelles à ce sujet on dirait que tous les
écrivains des sont des modèles de sobriété mais à sa
dernière visite qui dura près de deux mois on le vit tout un coup
propre élégant correct avec des manières charmantes et beau comme le
génie il est évident que je manque de renseignements et que les notes
que ai sous les yeux ne sont pas suffisamment intelligentes pour
rendre compte de ces singulières transformations en
trouverons explication dans une admirable protection maternelle
qui enveloppait le sombre écrivain et combattait avec des armes
angéliques le mauvais démon né de son sang et de ses douleurs
antécédentes

À cette dernière visite à richmond il fit deux lectures publiques il
faut dire un mot de ces lectures qui jouent un grand rôle dans la vie
littéraire aux aucune loi ne oppose à ce un écrivain
un philosophe un poëte quiconque sait parler annonce une lecture une
dissertation publique sur un objet littéraire ou philosophique il faut
la location une salle chacun paye une rétribution pour le plaisir
entendre émettre des idées et phraser des phrases telles quelles le
public vient ou ne vient pas dans ce dernier cas est une spéculation
manquée comme toute autre spéculation commerciale aventureuse
seulement quand la lecture doit être faite par un écrivain célèbre
il y a affluence et est une espèce de solennité littéraire on voit
que ce sont les chaires du collège de france mises à la disposition de
tout le monde cela fait penser à andrieux à la harpe à
et rappelle cette espèce de restauration littéraire qui se fit après
apaisement de la révolution française dans les lycées les athénées et
les casinos

edgar poe choisit pour sujet de son discours un thème qui est toujours
intéressant et qui a été fort débattu chez nous il annonça il
parlerait du principe de la poésie il y a depuis longtemps déjà aux
un mouvement utilitaire qui veut entraîner la poésie comme
le reste il y a là des poëtes humanitaires des poëtes du suffrage
universel des poëtes abolitionnistes des lois sur les céréales et des
poëtes qui veulent faire bâtir des je jure que je ne fais
aucune allusion à des gens de ce ce est pas ma faute si les
mêmes disputes et les mêmes théories agitent différentes nations dans
ses lectures poe leur déclara la guerre il ne soutenait pas comme
certains sectaires fanatiques insensés de goethe et autres poëtes
marmoréens et que toute chose belle est essentiellement
inutile mais il se proposait surtout pour objet la réfutation de ce
il appelait spirituellement la grande hérésie poétique des temps
modernes  cette hérésie est idée utilité directe on voit à
un certain point de vue edgar poe donnait raison au mouvement
romantique français il disait notre esprit possède des facultés
élémentaires dont le but est différent les unes appliquent à
satisfaire la rationalité les autres perçoivent les couleurs et les
formes les autres remplissent un but de construction la logique la
peinture la mécanique sont les produits de ces facultés et comme nous
avons des nerfs pour aspirer les bonnes odeurs des nerfs pour sentir
les belles couleurs et pour nous délecter au contact des corps polis
nous avons une faculté élémentaire pour percevoir le beau elle a son
but à elle et ses moyens à elle la poésie est le produit de cette
faculté elle adresse au sens du beau et non à un autre est lui
faire injure que de la soumettre au critérium des autres facultés et
elle ne applique jamais à autres matières à celles qui sont
nécessairement la pâture de organe intellectuel auquel elle doit sa
naissance que la poésie soit subséquemment et conséquemment utile cela
est hors de doute mais ce est pas son but cela vient le
marché  personne ne étonne une halle un embarcadère ou toute
autre construction industrielle satisfasse aux conditions du beau bien
que ce ne fût pas là le but principal et ambition première de
ingénieur ou de architecte poe illustra sa thèse par différents
morceaux de critique appliqués aux poëtes ses compatriotes et par des
récitations de poëtes anglais on lui demanda la lecture de son
corbeau est un poëme dont les critiques américains font grand cas
ils en parlent comme une pièce de versification au
rhythme vaste et compliqué un savant entrelacement de rimes
chatouillant leur orgueil national un peu jaloux des tours de force
européens mais il paraît que auditoire fut désappointé par la
déclamation de son auteur qui ne savait pas faire briller son œuvre
une diction pure mais une voix sourde une mélopée monotone une assez
grande insouciance des effets musicaux que sa plume savante avait pour
ainsi dire indiqués satisfirent médiocrement ceux qui étaient promis
comme une fête de comparer le lecteur avec auteur je ne en étonne
pas du tout ai remarqué souvent que des poëtes admirables étaient
exécrables comédiens cela arrive souvent aux esprits sérieux et
concentrés les écrivains profonds ne sont pas orateurs et est bien
heureux

un très vaste auditoire encombrait la salle tous ceux qui avaient pas
vu edgar poe depuis les jours de son obscurité accouraient en foule pour
contempler leur compatriote devenu illustre cette belle réception
inonda son pauvre cœur de joie il enfla un orgueil bien légitime
et bien excusable il se montrait tellement enchanté il parlait de
établir définitivement à richmond le bruit courait il allait se
remarier tous les yeux se tournaient vers une dame veuve aussi riche
que belle qui était une ancienne passion de poe et que on soupçonne
être le modèle original de sa lénore cependant il fallait il
allât quelque temps à pour publier une nouvelle édition de ses
contes de plus le mari une dame fort riche de cette ville
appelait pour mettre en ordre les poésies de sa femme écrire des
notes une préface etc

poe quitta donc richmond mais il se mit en route il se plaignit
de frissons et de faiblesses se sentant toujours assez mal en arrivant
à baltimore il prit une petite quantité alcool pour se remonter
était la première fois que cet alcool maudit effleurait ses lèvres
depuis plusieurs mois mais cela suffit pour réveiller le diable qui
dormait en lui une journée de débauche amena une nouvelle attaque de
delirium tremens sa vieille connaissance le matin des hommes de
police le ramassèrent par terre dans un état de stupeur comme il était
sans argent sans amis et sans domicile ils le portèrent à hôpital
et est dans un de ces lits que mourut auteur du chat noir et
eureka le octobre à âge de ans

edgar poe ne laissait aucun parent excepté une sœur qui demeure à
richmond sa femme était morte quelque temps avant lui et ils avaient
pas enfants était une demoiselle clemm et elle était un peu
cousine de son mari sa mère était profondément attachée à poe elle
accompagna à travers toutes ses misères et elle fut effroyablement
frappée par sa fin prématurée le lien qui unissait leurs âmes ne fut
point relâché par la mort de sa fille un si grand dévouement une
affection si noble si inébranlable fait le plus grand honneur à edgar
poe certes celui qui a pu inspirer une si immense amitié avait des
vertus et sa personne spirituelle devait être bien séduisante

willis a publié une petite notice sur poe en tire le morceau
suivant

« la première connaissance que nous eûmes de la retraite de poe dans
cette ville nous vint un appel qui nous fut fait par une dame qui se
présenta à nous comme la mère de sa femme elle était à la recherche
un emploi pour lui elle motiva sa conduite en nous expliquant il
était malade que sa fille était tout à fait infirme et que leur
situation était telle elle avait cru devoir prendre sur elle de
faire cette démarche la contenance de cette dame que son dévouement
que le complet abandon de sa vie chétive à une tendresse pleine de
chagrins rendait belle et sainte la voix douce et triste avec laquelle
elle pressait son plaidoyer ses manières un autre âge mais
habituellement et involontairement grandes et distinguées éloge et
appréciation elle faisait des droits et des talents de son fils
tout nous révéla la présence un de ces anges qui se font femmes dans
les adversités humaines était une rude destinée que celle elle
surveillait et protégeait poe écrivait avec une fastidieuse
difficulté et dans un style trop du niveau intellectuel
commun pour on pût le payer cher il était toujours plongé dans des
embarras argent et souvent avec sa femme malade manquant des
premières nécessités de la vie chaque hiver pendant des années le
spectacle le plus touchant que nous ayons vu dans cette ville a été cet
infatigable serviteur du génie pauvrement et insuffisamment vêtu et
allant de journal en journal avec un poëme à vendre ou un article sur un
sujet littéraire quelquefois expliquant souvent une voix entrecoupée
il était malade et demandant pour lui ne disant pas autre chose que
cela il est malade quelles que fussent les raisons il avait de ne
rien écrire et jamais à travers ses larmes et ses récits de détresse
ne permettant à ses lèvres de lâcher une syllabe qui pût être
interprétée comme un doute une accusation ou un amoindrissement de
confiance dans le génie et les bonnes intentions de son fils elle ne
abandonna pas après la mort de sa fille elle continua son ministère
ange vivant avec lui prenant soin de lui le surveillant le
protégeant et quand il était emporté par les tentations à
travers son chagrin et la solitude de ses sentiments refoulés et son
abnégation se réveillant dans abandon les privations et les
souffrances elle demandait encore pour lui si le dévouement de la
femme né avec un premier amour et entretenu par la pensée humaine
glorifie et consacre son objet comme cela est généralement reconnu et
avoué que ne dit pas en faveur de celui qui inspira un dévouement
comme celui pur désintéressé et sain comme la garde un esprit

« nous avons sous les yeux une lettre écrite par cette dame mistress
clemm le matin où elle apprit la mort de objet de cet amour
infatigable ce serait la meilleure requête que nous pourrions faire
pour elle mais nous en copierons que quelques mots —cette lettre est
sacrée comme la solitude—pour garantir exactitude du tableau que nous
venons de tracer et pour ajouter de la force à appel que nous
désirons faire en sa faveur

« ai appris ce matin la mort de mon eddie … pouvez
me transmettre quelques détails quelques circonstances … oh
abandonnez pas votre pauvre amie dans cette amère affliction … dites
à de venir ai à acquitter une commission envers lui de la
part de mon pauvre eddie … je ai pas besoin de vous prier annoncer
sa mort et de bien parler de lui je sais que vous le ferez mais
dites bien quel affectueux fils il était pour moi sa pauvre mère
désolée … »

comme cette pauvre femme se préoccupe de la réputation de son fils que
est beau que est grand admirable créature autant ce qui est libre
domine ce qui est fatal autant esprit est de la chair
autant son affection plane sur toute les affections humaines puissent
nos larmes traverser océan les larmes de tous ceux qui comme ton
pauvre eddie sont malheureux inquiets et que la misère et la douleur
ont souvent traînés à la débauche puissent aller rejoindre ton
cœur puissent ces lignes empreintes de la plus sincère et de la plus
respectueuse admiration plaire à tes yeux maternels ton image quasi
divine voltigera incessamment du martyrologe de la
littérature

la mort de poe causa en amérique une réelle émotion de différentes
parties de union élevèrent de véritables témoignages de douleur la
mort fait quelquefois pardonner bien des choses nous sommes heureux de
mentionner une lettre de m longfellow qui lui fait autant plus
honneur edgar poe avait fort maltraité « quelle mélancolique fin
que celle de poe un homme si richement doué de génie je ne ai
jamais connu personnellement mais ai toujours eu une haute estime
pour sa puissance de prosateur et de poëte sa prose est remarquablement
vigoureuse directe et néanmoins abondante et son vers exhale un
charme particulier de mélodie une atmosphère de vraie poésie qui est
tout à fait envahissante âpreté de sa critique je ne ai jamais
attribuée à irritabilité une nature exaspérée par
toute manifestation du faux »

il est plaisant avec son abondance le prolixe auteur Évangéline
prend donc edgar poe pour un miroir




est un plaisir et que de comparer les traits
un grand homme avec ses œuvres les biographies les notes sur les
mœurs les habitudes le physique des artistes et des écrivains ont
toujours excité une curiosité bien légitime qui a cherché quelquefois
acuité du style et la netteté des idées Érasme dans le coupant de
son profil la chaleur et le tapage de leurs œuvres dans la tête de
diderot et dans celle de mercier où un peu de fanfaronnade se mêle à la
bonhomie ironie opiniâtre dans le sourire persistant de voltaire sa
grimace de combat la puissance de commandement et de prophétie dans
jeté à horizon et la solide figure de joseph de maistre aigle
et bœuf tout à la fois qui ne est ingénié à déchiffrer la comédie
humaine dans le front et le visage puissants et compliqués de balzac

edgar poe était une taille un peu de la moyenne mais
toute sa personne solidement bâtie ses pieds et ses mains petits avant
que sa constitution fût attaquée il était capable de merveilleux traits
de force on dirait que la nature et je crois on a souvent
remarqué fait à ceux dont elle veut tirer de grandes choses la vie
avec des apparences quelquefois chétives ils sont taillés en
athlètes ils sont bons pour le plaisir comme pour la souffrance
balzac en assistant aux répétitions des ressources de quinola les
dirigeant et jouant lui tous les rôles corrigeait des épreuves de
ses livres il soupait avec les acteurs et quand tout le monde fatigué
allait au sommeil il retournait légèrement au travail chacun sait
il a fait de grands excès insomnie et de sobriété edgar poe dans
sa jeunesse était fort distingué à tous les exercices adresse et de
force cela rentrait un peu dans son talent calculs et problèmes un
jour il paria il partirait un des quais de richmond il
remonterait à la nage à sept milles dans la rivière james et
il reviendrait à pied dans le même jour et il le fit était une
journée brûlante été et il ne en porta pas plus mal contenance
gestes démarche airs de tête tout le désignait quand il était dans
ses bons jours comme un homme de haute distinction il était marqué
par la nature comme ces gens qui dans un cercle au café dans la
rue tirent de observateur et le préoccupent si jamais le
mot étrange dont on a tant abusé dans les descriptions modernes est
bien appliqué à quelque chose est certainement au genre de beauté de
poe ses traits étaient pas grands mais assez réguliers le teint
brun clair la physionomie triste et distraite et elle ne portât
ni le caractère de la colère ni de insolence elle avait quelque
chose de pénible ses yeux singulièrement beaux semblaient être au
premier aspect un gris sombre mais à un meilleur examen ils
apparaissaient glacés une légère teinte violette indéfinissable quant
au front il était superbe non il rappelât les proportions ridicules
inventent les mauvais artistes quand pour flatter le génie ils le
transforment en hydrocéphale mais on eût dit une force intérieure
débordante poussait en avant les organes de la perfection et de la
construction les parties auxquelles les craniologistes attribuent le
sens du pittoresque étaient cependant pas absentes mais elles
semblaient dérangées opprimées coudoyées par la tyrannie hautaine et
usurpatrice de la comparaison de la construction et de la causalité
sur ce front trônait aussi dans un orgueil calme le sens de idéalité
et du beau absolu le sens esthétique par excellence malgré toutes ces
qualités cette tête offrait pas un ensemble agréable et harmonieux
vue de face elle frappait et commandait attention par expression
dominatrice et inquisitoriale du front mais le profil dévoilait
certaines absences il y avait une immense masse de cervelle devant et
derrière et une quantité médiocre au milieu enfin une énorme puissance
animale et intellectuelle et un manque à endroit de la vénérabilité
et des qualités affectives les échos désespérés de la mélancolie qui
traversent les ouvrages de poe ont un accent pénétrant il est vrai
mais il faut dire aussi que est une mélancolie bien solitaire et peu
sympathique au commun des hommes je ne puis empêcher de rire en
pensant aux quelques lignes un écrivain fort estimé aux
et dont ai oublié le nom a écrites sur poe quelque temps après sa
mort je cite de mémoire mais je réponds du sens « je viens de relire
les ouvrages du regrettable poe quel poëte admirable quel conteur
surprenant quel esprit prodigieux et surnaturel est bien la tête
forte de notre pays eh bien je donnerais ses contes
mystiques analytiques et grotesques tous si brillants et pleins
idées pour un bon petit livre du foyer un livre de famille il
aurait pu écrire avec ce style merveilleusement pur qui lui donnait une
si grande supériorité sur nous combien poe serait plus grand »
demander un livre de famille à edgar poe il est donc vrai que la
sottise humaine sera la même sous tous les climats et que le critique
voudra toujours arracher de lourds légumes à des arbustes de
délectation

poe avait des cheveux noirs traversés de quelques fils blancs une
grosse moustache hérissée et il oubliait de mettre en ordre et de
lisser proprement il habillait avec bon goût mais négligemment comme
un gentleman qui a bien autre chose à faire ses manières étaient
excellentes et pleines de certitude mais sa conversation
mérite une mention particulière la première fois que je questionnai un
américain il me répondit en riant beaucoup « oh oh il avait
une conversation qui était pas du tout consécutive » après quelques
explications je compris que poe faisait de vastes enjambées dans le
monde des idées comme un mathématicien qui démontrerait devant des
élèves déjà et il monologuait beaucoup de fait était
une conversation essentiellement nourrissante il était pas beau
parleur  et ailleurs saparole comme ses écrits avait horreur de la
convention mais un vaste savoir la connaissance de plusieurs langues
de fortes études des idées ramassées dans plusieurs pays faisaient de
cette parole un excellent enseignement enfin était un homme à
fréquenter pour les gens qui mesurent leur amitié après le gain
spirituel ils peuvent retirer une fréquentation mais il paraît que
poe était fort peu difficile sur le choix de son auditoire que ses
auditeurs fussent capables de comprendre ses abstractions ténues ou
admirer les glorieuses conceptions qui coupaient incessamment de leurs
lueurs le ciel sombre de son cerveau il ne en inquiétait guère il
asseyait dans une taverne à côté un sordide polisson et lui
développait gravement les grandes lignes de son terrible livre eureka
avec un implacable comme il eût dicté à un secrétaire ou
disputé avec kepler bacon ou swedenborg est là un trait particulier
de son caractère jamais homme ne affranchit plus complètement des
règles de la société inquiéta moins des passants et pourquoi
certains jours on le recevait dans les cafés de et pourquoi
on lui refusait entrée des endroits où boivent les honnêtes gens
jamais aucune société a absous ces choses encore moins une
société anglaise ou américaine poe avait déjà son génie à se faire
pardonner il avait fait dans le messager une chasse terrible à la
médiocrité sa critique avait été disciplinaire et dure comme celle
un homme supérieur et solitaire qui ne intéresse aux idées il
vint un moment où il prit toutes les choses humaines en dégoût et où la
métaphysique seule lui était de quelque chose poe éblouissant par son
esprit son pays jeune et informe choquant par ses mœurs des hommes qui
se croyaient ses égaux devenait fatalement un des plus malheureux
écrivains les rancunes ameutèrent la solitude se fit autour de lui
À paris en allemagne il eût trouvé facilement des amis qui auraient
compris et soulagé en amérique il fallait il arrachât son pain
ainsi expliquent parfaitement ivrognerie et le changement perpétuel
de résidence il traversait la vie comme un saharah et changeait de
place comme un arabe

mais il y a encore autres raisons les douleurs profondes du ménage
par exemple nous avons vu que sa jeunesse précoce avait été tout un
coup jetée dans les hasards de la vie poe fut presque toujours seul de
plus effroyable contention de son cerveau et âpreté de son travail
devaient lui faire trouver une volupté oubli dans le vin et les
liqueurs il tirait un soulagement de ce qui fait une fatigue pour les
autres enfin rancunes littéraires vertiges de infini douleurs de
ménage insultes de la misère poe fuyait tout dans le noir de
ivresse comme dans le noir de la tombe car il ne buvait pas en
gourmand mais en barbare à peine alcool avait touché ses lèvres
il allait se planter au comptoir et il buvait coup sur coup à
ce que son bon ange fût noyé et ses facultés anéanties il est un fait
prodigieux mais qui est attesté par toutes les personnes qui ont
connu est que ni la pureté ni le fini de son style ni la netteté de
sa pensée ni son ardeur au travail et à des recherches difficiles ne
furent altérés par sa terrible habitude la confection de la plupart de
ses bons morceaux a précédé ou suivi une de ses crises après
apparition eureka il adonna à la boisson avec fureur À new
york le matin même où la revue whig publiait le corbeau pendant que
le nom de poe était dans toutes les bouches et que tout le monde se
disputait son poëme il traversait broadway en battant les maisons
et en trébuchant

ivrognerie littéraire est un des phénomènes les plus communs et les
plus lamentables de la vie moderne mais y a bien des
circonstances atténuantes du temps de de chapelle et de
colletet la littérature se soûlait aussi mais joyeusement en
compagnie de nobles et de grands qui étaient fort lettrés et qui ne
craignaient pas le cabaret certaines dames ou demoiselles
ne rougissaient pas aimer un peu le vin comme le prouve aventure de
celle que sa servante trouva en compagnie de chapelle tous deux
pleurant à chaudes larmes après souper sur ce pauvre pindare mort par
la faute des médecins ignorants au xviiie siècle la tradition
continue mais altère un peu école de rétif boit mais est déjà
une école de parias un monde souterrain mercier est
rencontré rue du napoléon est monté sur le xviiie siècle
mercier est un peu ivre et il dit il ne vit plus que par
curiosité ivrognerie littéraire a pris un
caractère sombre et sinistre il y a plus de classe spécialement
lettrée qui se fasse honneur de frayer avec des hommes de lettres leurs
travaux absorbants et les haines école les empêchent de se réunir
entre eux quant aux femmes leur éducation informe leur incompétence
politique et littéraire empêchent beaucoup auteurs de voir en elles
autre chose que des ustensiles de ménage ou des objets de luxure le
dîner absorbé et animal satisfait le poëte entre dans la vaste
solitude de sa pensée quelquefois il est par le métier
que devenir alors puis son esprit accoutume à idée de sa force
invincible et il ne peut plus résister à espérance de retrouver dans
la boisson les visions calmes ou effrayantes qui sont déjà ses vieilles
connaissances est sans doute à la même transformation de mœurs qui
a fait du monde lettré une classe à part il faut attribuer immense
consommation de tabac que fait la nouvelle littérature




je vais appliquer à donner une idée du caractère général qui domine
les œuvres edgar poe quant à faire une analyse de toutes à moins
écrire un volume ce serait chose impossible car ce singulier homme
malgré sa vie déréglée et diabolique a beaucoup produit poe se
présente sous trois aspects critique poëte et romancier encore dans
le romancier y a un philosophe

quand il fut appelé à la direction du messager littéraire du sud il
fut stipulé il recevrait francs par an en échange de ces
appointements il devait se charger de la lecture et du
choix des morceaux destinés à composer le numéro du mois et de la
rédaction de la partie dite éditorial de analyse de
tous les ouvrages parus et de appréciation de tous les faits
littéraires en outre il donnait une nouvelle ou un
morceau de poésie il fit ce métier pendant deux ans à peu près grâce à
son active direction et à originalité de sa critique le messager
littéraire attira bientôt tous les yeux ai là devant moi la
collection des numéros de ces deux années la partie éditorial est
considérable les articles sont très longs souvent dans le même
numéro on trouve un compte rendu un roman un livre de poésie un
livre de médecine de physique ou histoire tous sont faits avec le
plus grand soin et dénotent chez leur auteur une connaissance des
différentes littératures et une aptitude scientifique qui rappelle les
écrivains français du xviiie siècle il paraît que pendant ses
précédentes misères edgar poe avait mis son temps à profit et remué
bien des idées il y a là une collection remarquable appréciations
critiques des principaux auteurs anglais et américains souvent des
mémoires français où partait une idée quelle était son origine son
but à quelle école elle appartenait quelle était la méthode de
auteur salutaire et dangereuse tout cela était nettement clairement
et rapidement expliqué si poe attira fortement les yeux sur lui il se
fit aussi beaucoup ennemis profondément pénétré de ses convictions
il fit une guerre infatigable aux faux raisonnements aux postiches
niais aux solécismes aux barbarismes et à tous les délits littéraires
qui se commettent journellement dans les journaux et les livres de ce
côté on avait rien à lui reprocher il prêchait exemple son
style est pur adéquat à ses idées et en rend empreinte exacte poe
est toujours correct est un fait un homme une
imagination aussi vagabonde et aussi ambitieuse soit en même temps si
amoureux des règles et capable de studieuses analyses et de patientes
recherches on eût dit une antithèse faite chair sa gloire de critique
nuisit beaucoup à sa fortune littéraire beaucoup de gens voulurent se
venger il est sorte de reproches on ne lui ait plus tard jetés à
la figure à mesure que son œuvre grossissait tout le monde connaît
cette longue kyrielle banale immoralité manque de tendresse absence
de conclusions extravagance littérature inutile jamais la critique
française a pardonné à balzac le grand homme de province à paris

comme poëte edgar poe est un homme à part il représente presque à lui
seul le mouvement romantique de autre côté de océan il est le
premier américain qui à proprement parler ait fait de son style un
outil sa poésie profonde et plaintive est néanmoins ouvragée pure
correcte et brillante comme un bijou de cristal on voit que malgré
leurs étonnantes qualités qui les ont fait adorer des âmes tendres et
molles alfred de musset et alphonse de lamartine eussent pas été
de ses amis il eût vécu parmi nous ils ont pas assez de volonté et
ne sont pas assez maîtres edgar poe aimait les rhythmes
compliqués et quelque compliqués ils fussent il y enfermait une
harmonie profonde il y a un petit poëme de lui intitulé les cloches
qui est une véritable curiosité littéraire traduisible cela ne est
pas le corbeau eut un vaste succès de aveu de longfellow et
emerson est une merveille le sujet en est mince est une pure
œuvre art dans une nuit de tempête et de pluie un étudiant entend
tapoter à sa fenêtre abord puis à sa porte il ouvre croyant à une
visite est un malheureux corbeau perdu qui a été attiré par la
lumière de la lampe ce corbeau apprivoisé a appris à parler chez un
autre maître et le premier mot qui tombe par hasard du bec du sinistre
corbeau frappe juste un des compartiments de âme de étudiant et en
fait jaillir une série de tristes pensées endormies une femme morte
mille aspirations trompées mille désirs déçus une existence brisée 
un fleuve de souvenirs qui se répand dans la nuit froide et désolée le
ton est grave et comme les pensées de insomnie les
vers tombent un à un comme des larmes monotones dans le pays des
songes the dreamland il a essayé de peindre la succession des rêves
et des images fantastiques qui assiègent âme quand du corps est
fermé autres morceaux tels ulalume annabel lee  jouissent une
égale célébrité mais le bagage poétique edgar poe est mince sa
poésie condensée et laborieuse lui coûtait sans doute beaucoup de
peine et il avait trop souvent besoin argent pour se livrer à cette
voluptueuse et infructueuse douleur

comme nouvelliste et romancier edgar poe est unique dans son genre
comme maturin balzac hoffmann chacun dans le sien les différents
morceaux il a éparpillés dans les revues ont été réunis en deux
faisceaux un tales of the grotesque and arabesque autre edgar
tales  édition wiley et putnam cela fait un total de
morceaux à peu près il y a des bouffonneries
violentes du grotesque pur des aspirations effrénées vers infini et
une grande préoccupation du magnétisme la petite édition des contes a
eu un grand succès à paris comme en amérique parce elle contient des
choses mais un dramatique tout particulier

je voudrais pouvoir caractériser une manière et
la littérature de poe car est une littérature toute nouvelle ce qui
lui imprime un caractère essentiel et la distingue entre toutes est
on me pardonne ces mots singuliers le conjecturisme et le
probabilisme on peut vérifier mon assertion sur de ses
sujets

le scarabée or analyse des moyens successifs à employer pour
deviner un cryptogramme avec lequel on peut découvrir un trésor enfoui
je ne puis empêcher de penser avec douleur que infortuné poe a dû
plus une fois rêver aux moyens de découvrir des trésors que
explication de cette méthode qui fait la curieuse et littéraire
spécialité de certains secrétaires de police est logique et lucide que
la description du trésor est belle et comme on en reçoit une bonne
sensation de chaleur et éblouissement car on le trouve le trésor
ce était point un rêve comme il arrive généralement dans tous ces
romans où auteur vous réveille brutalement après avoir excité votre
esprit par des espérances apéritives cette fois est un trésor vrai
et le déchiffreur a bien gagné en voici le compte exact en monnaie
quatre cent cinquante mille dollars pas un atome argent tout en or
et une date les pièces et
inscriptions illisibles cent dix diamants rubis trois cent
dix émeraudes vingt et un saphirs et une opale deux cents bagues et
boucles oreilles massives une trentaine de chaînes
crucifix cinq encensoirs un énorme bol à punch en
or avec feuilles de vigne et bacchantes deux poignées épée cent
montres ornées de pierreries le contenu du coffre
est abord évalué à un million et demi de dollars mais la vente des
bijoux porte le total au delà la description de ce trésor donne des
vertiges de grandeur et des ambitions de bienfaisance il y avait
certes dans le coffre enfoui par le pirate kidd de quoi soulager bien
des désespoirs inconnus

le maelslrom ne pourrait pas descendre dans un gouffre dont on a
pas encore trouvé le fond en étudiant une manière nouvelle les lois
de la pesanteur

assassinat de la rue morgue pourrait en remontrer à des juges
instruction un assassinat a été commis comment par qui il y a dans
cette affaire des faits inexplicables et contradictoires la police
jette sa langue aux chiens un homme se présente qui va refaire
instruction par amour de art

par une concentration extrême de sa pensée et par analyse successive
de tous les phénomènes de son entendement il est parvenu à surprendre
la loi de la génération des idées entre une parole et une autre entre
deux idées tout à fait étrangères en apparence il peut rétablir toute
la série intermédiaire et combler aux yeux éblouis la lacune des idées
non exprimées et presque inconscientes il a étudié profondément tous
les possibles et tous les enchaînements probables des faits il remonte
induction en induction et arrive à démontrer péremptoirement que
est un singe qui a fait le crime

la révélation magnétique le point de départ de auteur a évidemment
été celui ne pourrait pas à aide de la force inconnue dite
fluide magnétique découvrir la loi qui régit les mondes ultérieurs le
début est plein de grandeur et de solennité le médecin a endormi son
malade seulement pour le soulager « que pensez de votre mal en
mourrai —cela vous cause du chagrin —non » le malade se plaint
on interroge mal « dit le médecin —commencez par le
commencement est que le commencement — À voix 
est —dieu est esprit —non —est donc matière —non »
suit une théorie de la matière des gradations de la matière
et de la hiérarchie des êtres ai publié ce morceau dans un des
numéros de la liberté de penser en

ailleurs voici le récit une âme qui vivait sur une planète disparue
le point de départ a été peut par voie induction et analyse
deviner quels seraient les phénomènes physiques et moraux chez les
habitants un monde dont approcherait une comète homicide

autres fois nous trouverons du fantastique pur moulé sur nature et
sans explication à la manière hoffmann homme des foules se
plonge sans cesse au sein de la foule il nage avec délices dans océan
humain quand descend le crépuscule plein ombres et de lumières
tremblantes il fuit les quartiers pacifiés et recherche avec ardeur
ceux où grouille vivement la matière humaine À mesure que le cercle de
la lumière et de la vie se rétrécit il en cherche le centre avec
inquiétude comme les hommes du déluge il se cramponne désespérément
aux derniers points culminants de agitation politique et voilà tout
est un criminel qui a horreur de la solitude est un imbécile qui
ne peut pas se supporter lui

quel est auteur parisien un peu lettré qui a pas lu le chat noir
nous trouvons des qualités un ordre différent comme ce terrible
poëme du crime commence une manière douce et innocente « ma femme et
moi nous fûmes unis par une grande communauté de goûts et par notre
bienveillance pour les animaux nos parents nous avaient légué cette
passion aussi notre maison ressemblait à une ménagerie nous avions
chez nous des bêtes de toute espèce » leurs affaires se dérangent au
lieu agir homme enferme dans la rêverie noire de la taverne le
beau chat noir aimable pluton qui se montrait jadis si prévenant
quand le maître rentrait a pour lui moins égards et de caresses on
dirait même il le fuit et il flaire les dangers de et
du genièvre homme est offensé sa tristesse son humeur taciturne et
solitaire augmentent avec habitude du poison que la vie sombre de la
taverne que les heures silencieuses de ivresse morne sont bien
décrites et pourtant est rapide et bref le reproche muet du chat
irrite de plus en plus un soir pour je ne sais quel motif il saisit
la bête tire son canif et lui extirpe un œil animal borgne et
sanglant le fuira désormais et sa haine en accroîtra enfin il le
pend et étrangle ce passage mérite être cité

cependant le chat guérit lentement orbite de perdu
présentait il est vrai un spectacle effrayant toutefois il ne
paraissait plus souffrir il parcourait la maison comme à ordinaire
mais ainsi que cela devait être il se sauvait dans une terreur extrême
à mon approche il me restait assez de cœur pour que je affligeasse
abord de cette aversion évidente une créature qui avait tant aimé
ce sentiment céda bientôt à irritation et puis vint pour me conduire
à une chute finale et irrévocable esprit de perversité de cette
force la philosophie ne tient aucun compte cependant aussi fermement
que je crois à existence de mon âme je crois que la perversité est
une des impulsions primitives du cœur humain une des facultés ou
sentiments primaires indivisibles qui constituent le caractère de
homme —qui a pas cent fois commis une action folle ou vile par la
seule raison il savait devoir en abstenir avons pas une
inclination perpétuelle en dépit de notre jugement à violer ce qui est
la loi seulement parce que nous savons que est la loi cet esprit de
perversité dis causa ma dernière chute ce fut ce désir insondable
que âme éprouve de affliger elle —de violenter sa propre
nature —de faire mal pour le seul amour du mal —qui me poussa à
continuer et enfin à consommer la torture que avais infligée à cette
innocente bête un matin de attachai une corde à son cou
et je le pendis à une branche arbre —je le pendis en versant
abondantes larmes et le cœur plein du remords le plus amer —je le
pendis  parce que je savais il avait aimé et parce que je
sentais il ne avait donné aucun sujet de colère —je le pendis
parce que je savais en faisant ainsi je commettais un crime un péché
mortel qui mettait en péril mon âme immortelle au point de la placer
si une telle chose était possible hors de la sphère de la miséricorde
infinie du dieu et 

un incendie achève de ruiner les deux époux qui se réfugient dans un
pauvre quartier homme boit toujours sa maladie fait effroyables
progrès « car quelle maladie est comparable à alcool » un soir il
aperçoit sur un des tonneaux du cabaret un fort beau chat noir
exactement semblable au sien animal se laisse approcher et lui rend
ses caresses il emporte pour consoler sa femme le lendemain on
découvre que le chat est borgne et du même œil cette fois est
amitié de animal qui exaspérera lentement sa fatigante
obséquiosité lui fait effet une vengeance une ironie un
remords incarné dans une bête mystérieuse il est évident que la tête du
malheureux est troublée un soir comme il descendait à la cave avec sa
femme pour une besogne de ménage le fidèle chat qui les accompagne
embarrasse dans ses jambes en le frôlant furieux il veut élancer
sur lui sa femme se jette au devant il étend un coup de hache
comment fait disparaître un cadavre telle est sa première pensée la
femme est mise dans le mur convenablement recrépi et bouché avec du
mortier sali habilement le chat a fui « il a compris ma colère et a
jugé il était prudent de esquiver » notre homme dort du sommeil des
justes et le matin au soleil levant sa joie et son allégement sont
immenses de ne pas sentir son réveil assassiné par les caresses odieuses
de la bête cependant la justice a fait plusieurs perquisitions chez
lui et les magistrats découragés vont se retirer quand tout à coup
« vous oubliez la cave messieurs » dit on visite la cave et comme
ils remontent les marches sans avoir trouvé aucun indice accusateur
« voilà que pris une idée diabolique et une exaltation orgueil
inouïe je écriai beau mur belle construction en vérité on ne fait
plus de caves pareilles et ce disant je frappai le mur de ma canne à
endroit même où était cachée la victime » un cri profond lointain
plaintif se fait entendre homme évanouit la justice arrête abat
le mur le cadavre tombe en avant et un chat effrayant moitié poil
moitié plâtre élance avec son œil unique sanglant et fou

ce ne sont pas seulement les probabilités et les possibilités qui ont
fortement allumé ardente curiosité de poe mais aussi les maladies de
esprit bérénice est un admirable échantillon dans ce genre quelque
invraisemblable et outrée que ma sèche analyse la fasse paraître je
puis affirmer au lecteur que rien est plus logique et possible que
cette affreuse histoire egaeus et bérénice sont cousins egaeus pâle
acharné à la théosophie chétif et abusant des forces de son esprit pour
intelligence des choses abstruses bérénice folle et joyeuse
toujours en plein air dans les bois et les jardins admirablement belle
une beauté lumineuse et charnelle bérénice est attaquée une maladie
mystérieuse et horrible désignée quelque part sous le nom assez bizarre
de distorsion de personnalité on dirait il est question
hystérie elle subit aussi quelques attaques épilepsie fréquemment
suivies de léthargie tout à fait semblables à la mort et dont le
réveil est généralement brusque et soudain cette admirable beauté en
va pour ainsi dire en dissolution quant à egaeus sa maladie pour
parler dit le langage du vulgaire est encore plus bizarre elle
consiste dans une exagération de la puissance méditative une irritation
morbide des facultés attentives  « perdre de longues heures les yeux
attachés à une phrase vulgaire rester absorbé une grande journée été
dans la contemplation une ombre sur le parquet oublier une nuit
entière à surveiller la flamme droite une lampe ou les braises du
foyer répéter indéfiniment un mot vulgaire à ce que le son cessât
apporter à mon esprit une idée distincte perdre tout sentiment de
existence physique dans une immobilité obstinée telles étaient
des aberrations dans lesquelles avait jeté une condition
intellectuelle qui si elle est pas sans exemple appelle certainement
étude et analyse » et il prend bien soin de nous faire remarquer que
ce est pas là exagération de la rêverie commune à tous les hommes
car le rêveur prend un objet intéressant pour point de départ il roule
de déduction en déduction et après une longue journée de rêverie la
cause première est tout à fait envolée incitamentum a disparu dans
le cas egaeus est le contraire objet est invariablement puéril
mais à travers le milieu une contemplation violente il prend une
importance de réfraction peu de déductions point de méditations
agréables et à la fin la cause première bien loin être hors de
vue a conquis un intérêt surnaturel elle a pris une grosseur anormale
qui est le caractère distinctif de cette maladie

egaeus va épouser sa cousine au temps de son incomparable beauté il ne
lui a jamais adressé un seul mot amour mais il éprouve pour elle une
grande amitié et une grande pitié ailleurs a pas immense
attrait un problème et comme il avoue dans étrange anomalie de
son existence les sentiments ne lui sont jamais venus du cœur et les
passions lui sont toujours venues de esprit un soir dans la
bibliothèque bérénice se trouve devant lui soit il ait esprit
troublé soit par effet du crépuscule il la voit plus grande que de
coutume il contemple longtemps sans dire un mot ce fantôme aminci qui
dans une douloureuse coquetterie de femme enlaidie essaye un sourire
un sourire qui veut dire je suis bien changée est pas et alors
elle montre entre ses pauvres lèvres tortillées toutes ses dents « plût
à dieu que je ne les eusse jamais vues ou que les ayant vues je fusse
mort »

voilà les dents installées dans la tête de homme deux jours et une
nuit il reste cloué à la même place avec les dents flottantes autour de
lui les dents sont daguerréotypées dans son cerveau longues étroites
comme des dents de cheval mort pas une tache pas une crénelure pas
une pointe ne lui a échappé il frissonne horreur quand il aperçoit
il en est venu à leur attribuer une faculté de sentiment et une
puissance expression morale indépendante même des lèvres « on disait
de mlle sallé que tous ses pas étaient des sentiments et de bérénice
je croyais plus sérieusement que toutes ses dents étaient des idées »

vers la fin du second jour bérénice est morte egaeus ose pas refuser
entrer dans la chambre funèbre et de dire un dernier adieu à la
dépouille de sa cousine la bière a été déposée sur le lit les lourdes
courtines du lit il soulève retombent sur ses épaules et enferment
dans la plus étroite communion avec la défunte chose singulière un
bandeau qui entourait les joues est dénoué les dents reluisent
implacablement blanches et longues il arrache du lit avec énergie et
se sauve épouvanté

depuis lors les ténèbres se sont amoncelées dans son esprit et le
récit devient trouble et confus il se retrouve dans la bibliothèque à
une table avec une lampe un livre ouvert devant lui et ses yeux
tressaillent en tombant sur cette phrase dicebant mihi sodales si
sepulchrum amicae visitarem curas meas aliquantulum fore levatas  À
côté une boîte ébène pourquoi cette boîte ébène est pas
celle du médecin de la famille un domestique entre pâle et troublé il
parle bas et mal cependant il est question dans ses phrases
entrecoupées de violation de sépulture de grands cris on aurait
entendus un cadavre encore chaud et palpitant on aurait trouvé au
bord de sa fosse tout sanglant et tout mutilé il montre à egaeus ses
vêtements ils sont terreux et sanglants il le prend par la main elle
porte des empreintes singulières des déchirures ongles il dirige son
attention sur un outil qui repose contre le mur est une bêche avec
un cri effroyable egaeus saute sur la boîte mais dans sa faiblesse et
son agitation il la laisse tomber et la boîte en ouvrant donne
passage à des instruments de chirurgie dentaire qui éparpillent sur le
parquet avec un affreux bruit de ferraille mêlés aux objets maudits de
son hallucination le malheureux dans son absence de conscience est
allé arracher son idée fixe de la mâchoire de sa cousine ensevelie par
erreur pendant une de ses crises

généralement edgar poe supprime les accessoires ou du moins ne leur
donne une valeur grâce à cette sobriété cruelle idée
génératrice se fait mieux voir et le sujet se découpe ardemment sur ces
fonds nus quant à sa méthode de narration elle est simple il abuse du
je avec une cynique monotonie on dirait il est tellement sûr
intéresser il inquiète peu de varier ses moyens ses contes sont
presque toujours des récits ou des manuscrits du principal personnage
quant à ardeur avec laquelle il travaille souvent dans horrible
ai remarqué chez plusieurs hommes elle était souvent le résultat
une énergie vitale inoccupée quelquefois une opiniâtre
chasteté et aussi une profonde sensibilité refoulée la volupté
surnaturelle que homme peut éprouver à voir couler son propre sang
les mouvements brusques et inutiles les grands cris jetés en air
presque involontairement sont des phénomènes analogues la douleur est
un soulagement à la douleur action délasse du repos

un autre caractère particulier de sa littérature est elle est tout à
fait je explique les femmes écrivent écrivent avec
une rapidité débordante leur cœur bavarde à la rame elles ne
connaissent généralement ni art ni la mesure ni la logique leur
style traîne et ondoie comme leurs vêtements un et
illustre écrivain george sand elle a pas tout à
fait malgré sa supériorité échappé à cette loi du tempérament elle
jette ses à la poste comme des lettres ne dit pas
elle écrit ses livres sur du papier à lettre

dans les livres edgar poe le style est serré concaténé la
mauvaise volonté du lecteur ou sa paresse ne pourront pas passer à
travers les mailles de ce réseau tressé par la logique toutes les
idées comme des flèches obéissantes volent au même but

ai traversé une longue enfilade de contes sans trouver une histoire
amour sans vouloir préconiser une manière absolue ce système
ascétique une âme ambitieuse je pense une littérature sévère
serait chez nous une protestation utile contre envahissante fatuité
des femmes de plus en plus surexcitée par la dégoûtante idolâtrie des
hommes et je suis pour voltaire trouvant bon dans sa
préface de la mort de césar tragédie sans femmes sous de feintes
excuses de son impertinence de bien faire remarquer son glorieux tour
de force

dans edgar poe point de pleurnicheries énervantes mais partout mais
sans cesse infatigable ardeur vers idéal comme balzac qui mourut
triste de ne pas être un pur savant il a des rages de
science il a écrit un manuel du conchyliologiste que ai oublié de
mentionner il a comme les conquérants et les philosophes une
entraînante aspiration vers unité il assimile les choses morales aux
choses physiques on dirait il cherche à appliquer à la littérature
les procédés de la philosophie et à la philosophie la méthode de
algèbre dans cette incessante ascension vers infini on perd un peu
haleine air est raréfié dans cette littérature comme dans un
laboratoire on y contemple sans cesse la glorification de la volonté
appliquant à induction et à analyse il semble que poe veuille
arracher la parole aux prophètes et attribuer le monopole de
explication rationnelle ainsi les paysages qui servent quelquefois
de fond à ses fictions fébriles sont pâles comme des fantômes poe
qui ne partageait guère les passions des autres hommes dessine des
arbres et des nuages qui ressemblent à des rêves de nuages et arbres
ou plutôt qui ressemblent à ses étranges personnages agités comme eux
un frisson surnaturel et galvanique

une fois cependant il est appliqué à faire un livre purement humain
la narration arthur gordon pym qui a pas eu un grand succès est
une histoire de navigateurs qui après de rudes avaries ont été pris
par les calmes dans les mers du sud le génie de auteur se réjouit
dans ces terribles scènes et dans les étonnantes peintures de peuplades
et îles qui ne sont point marquées sur les cartes exécution de ce
livre est excessivement simple et minutieuse ailleurs il est
présenté comme un livre de bord le navire est devenu ingouvernable les
vivres et eau buvable sont épuisés les marins sont réduits au
cannibalisme cependant un brick est signalé

nous aperçûmes personne à son bord à ce il fût arrivé à un
quart de mille de nous alors nous vîmes trois hommes à leur costume
nous prîmes pour des hollandais deux entre eux étaient couchés sur de
vieilles voiles près du gaillard avant et le troisième qui
paraissait nous regarder avec curiosité était à avant à tribord
près du beaupré ce dernier était un homme grand et vigoureux avec la
peau il semblait par ses gestes nous encourager à prendre
patience nous faisant des signe qui nous semblaient pleins de joie
mais qui ne laissaient pas que être bizarres et souriant
immuablement comme pour déployer une rangée de dents blanches très
brillantes le navire approchant davantage nous vîmes un bonnet de
laine rouge tomber de sa tête dans eau mais il y prit pas garde
continuant toujours ses sourires et ses gestes baroques je rapporte
toutes ces choses et ces circonstances minutieusement et je les
rapporte cela doit être compris précisément comme elles nous
apparurent 

le brick venait à nous lentement et mettait maintenant le cap droit
sur nous —et je ne puis parler de de cette aventure —nos
cœurs sautaient follement de nous et nous répandions toutes
nos âmes en cris allégresse et en allions de grâces à dieu pour la
complète glorieuse et inespérée délivrance que nous avions si
palpablement sous la main tout à coup et tout à la fois de étrange
navire —nous étions maintenant sous le vent à lui —nous arrivèrent
portées sur océan une odeur une puanteur telles il y a pas dans
le monde de mots pour les exprimer infernales suffocantes
intolérables inconcevables ouvris la bouche pour retirer et me
tournant vers mes camarades je aperçus ils étaient plus pâles que
du marbre mais nous avions pas le temps de nous questionner ou de
raisonner le brick était à cinquante pieds de nous et il semblait dans
intention de nous accoster par notre arrière afin que nous pussions
aborder sans obliger à mettre son canot à la mer nous nous
précipitâmes quand tout à coup une forte embardée le jeta
de cinq ou six points hors du cap il tenait et comme il passait à
notre arrière à une distance environ vingt pieds nous vîmes son pont
en plein oublierais jamais la triple horreur de ce spectacle
ou trente corps humains parmi lesquels quelques femmes
gisaient disséminés çà et là entre la dunette et la cuisine dans le
dernier et le plus dégoûtant état de putréfaction nous vîmes clairement
il y avait pas une âme vivante sur ce bateau maudit cependant
nous ne pouvions pas nous empêcher implorer ces morts pour notre
salut oui dans agonie du moment nous avons longtemps et fortement
prié ces silencieuses et dégoûtantes images de arrêter pour nous de
ne pas nous abandonner à un sort semblable au leur et de vouloir bien
nous recevoir dans leur gracieuse compagnie la terreur et le désespoir
nous faisaient extravaguer angoisse et le découragement nous avaient
rendus totalement fous 

À nos premiers hurlements de terreur quelque chose répondit qui venait
du côté du beaupré du navire étranger et qui ressemblait de si près au
cri un gosier humain que oreille la plus délicate eût été surprise
et trompée À ce moment une autre embardée soudaine ramena le gaillard
avant sous nos yeux et nous pûmes comprendre origine de ce bruit
nous vîmes la grande forme robuste toujours appuyée sur le et
remuant toujours la tête de çà de là mais tournée maintenant de
manière que nous ne pouvions lui voir la face ses bras étaient étendus
sur la lisse du bastingage et ses mains tombaient en dehors ses genoux
étaient placés sur une grosse amarre largement ouverts et allant du
talon du beaupré à un des bossoirs À un de ses côtés où un morceau
de la chemise avait été arraché et laissait voir le nu se tenait une
énorme mouette se gorgeant activement de horrible viande son bec et
ses serres profondément enfoncés et son blanc plumage tout éclaboussé
de sang comme le brick tournait et allait nous passer sous le vent
oiseau avec une apparente difficulté retira sa tête rouge et après
nous avoir regardés un moment comme il était stupéfié se détacha
paresseusement du corps sur lequel il festinait puis il prit
directement son vol de notre pont et plana quelque temps avec
un morceau de la substance coagulée et quasi vivante dans son bec À la
fin horrible morceau tomba en éclaboussant juste aux pieds de
parker dieu veuille me pardonner mais alors dans le premier moment
une pensée traversa mon esprit une pensée que je écrirai pas et je
me sentis faisant un pas machinal vers le morceau sanglant je levai les
yeux et mes regards rencontrèrent ceux auguste qui étaient pleins
une intensité et une énergie de désir telle que cela me rendit
immédiatement à je élançai vivement et avec un profond
frisson je jetai horrible chose à la mer 

le cadavre où le morceau avait été arraché reposant ainsi sur
amarre était aisément ébranlé par les efforts de oiseau carnassier
et étaient abord ces secousses qui nous avaient induits à croire à
un être vivant 

quand oiseau le débarrassa de son poids il chancela tourna et tomba
à moitié et nous montra tout à fait sa figure non jamais il y eut
objet aussi terrible les yeux y étaient plus et toutes les chairs
de la bouche rongées les dents étaient entièrement à nu tel était donc
ce sourire qui avait encouragé notre espérance tel était … mais je
arrête le brick comme je ai dit passa à notre arrière et
continua sa route en tombant sous le vent avec lui et son terrible
équipage évanouirent lentement toutes nos heureuses visions de joie et
de délivrance 

eureka était sans doute le livre chéri et longtemps rêvé edgar poe
je ne puis en rendre compte ici une manière précise est un livre
qui demande un article particulier quiconque a lu la révélation
magnétique connaît les tendances métaphysiques de notre auteur eureka
prétend développer le procédé et démontrer la loi suivant laquelle
univers a revêtu sa forme actuelle visible et trouve sa présente
organisation et aussi comment cette même loi qui fut origine de la
création sera le moyen de sa destruction et de absorption définitive
du monde on comprendra facilement pourquoi je ne veux pas engager à
la légère dans la discussion une si ambitieuse tentative je
craindrais de égarer et de calomnier un auteur pour qui ai le plus
profond respect on a déjà accusé edgar poe être un panthéiste et
quoique je sois forcé avouer que les apparences induisent à le croire
tel je puis affirmer que comme bien autres grands hommes épris de la
logique il se contredit quelquefois fortement ce qui fait son éloge
ainsi son panthéisme est fort contrarié par ses idées sur la hiérarchie
des êtres et beaucoup de passages qui affirment évidemment la
permanence des personnalités

edgar poe était de ce livre qui eut pas ce qui est tout
naturel le succès de ses contes il faut le lire avec précaution et
faire la vérification de ses étranges idées par la juxtaposition de
systèmes analogues et contraires




avais un ami qui était aussi un métaphysicien à sa manière enragé et
absolu avec des airs de il me disait souvent en prenant un
exemple dans le monde et en me regardant moi de travers « tout
mystique a un vice caché » et je continuais sa pensée en moi donc
il faut le détruire mais je riais parce que je ne comprenais pas un
jour comme je causais avec un libraire bien connu et bien achalandé
dont la spécialité est de servir les passions de toute la bande mystique
et des courtisans obscurs des sciences occultes et comme je lui
demandais des renseignements sur ses clients il me dit « rappelez
que tout mystique a un vice caché souvent
ivrognerie celui la goinfrerie un autre la paillardise un sera
autre »

mon dieu me dis quelle est donc cette loi fatale qui nous enchaîne
nous domine et se venge de la violation de son insupportable despotisme
par la dégradation et amoindrissement de notre être moral les
illuminés ont été les plus grands des hommes pourquoi faut ils
soient châtiés de leur grandeur leur ambition était pas la plus
noble homme sera éternellement si limité aucune de ses
facultés ne puisse agrandir au détriment des autres si vouloir à
tout prix connaître la vérité est un grand crime ou au moins peut
conduire à de grandes fautes si la niaiserie et insouciance sont une
vertu et une garantie équilibre je crois que nous devons être
pour ces illustres coupables car enfant du xviiie et
du xixe siècle ce même vice nous est à tous imputable

je le dis sans honte parce que je sens que cela part un profond
sentiment de pitié et de tendresse edgar poe ivrogne pauvre
persécuté paria me plaît plus que calme et vertueux un goethe ou un
scott je dirais volontiers de lui et une classe particulière
hommes ce que le catéchisme dit de notre dieu « il a beaucoup
souffert pour nous »

on pourrait écrire sur son tombeau « vous tous qui avez ardemment
cherché à découvrir les lois de votre être qui avez aspiré à infini
et dont les sentiments refoulés ont dû chercher un affreux soulagement
dans le vin de la débauche priez pour lui maintenant son être corporel
purifié nage au milieu des êtres dont il entrevoyait existence priez
pour lui qui voit et qui sait il intercédera pour vous »






note cette préface est une refonte de article paru en dans la
revue de paris cet article figure à la fin du livre  note du
correcteur—elg 

note les poëmes edgar poe traduits par stéphane mallarmé parurent
vers

note aucun des membres du jury ne connaissait poe fût de nom un
eux john pendleton kennedy auteur de nombreux romans populaires
désireux de savoir un peu plus sur ce remarquable inconnu lui adressa
une invitation à dîner imagine quel tourment douloureux ce fut
pour un poëte toujours fier et discret avoir à une si bienveillante
prévenance à répondre en ces termes « votre aimable invitation à dîner
a causé la plus vive blessure —je ne puis pas venir—et
pour des raisons de la nature la plus humiliante aspect de ma
personne vous pouvez imaginer ma mortification à vous devoir faire cet
aveu mais il était indispensable » —alors kennedy se mit à sa
recherche le découvrit comme il a consigné dans son journal sans
aucun ami et réellement mourant de faim la vie edgar poe
andré fontainas

note le dr moran qui lui prodigua ses soins à hôpital de baltimore
on y soigna pour un transport au cerveau a dans une lettre adressée
à mrs clemm de poe décrit les derniers moments de sa
maladie plus tard à plusieurs reprises il a protesté dans les
journaux contre les mensonges et les infamies dont on prétendait salir
son grand souvenir et en il fit paraître à washington un exposé
complet « défense poe vie caractère du poëte ses
déclarations des dernières heures relation officielle de sa mort par le
médecin qui a soigné » —le docteur moran ne mentionne pas comme cause
de sa fièvre cérébrale alcoolisme la vie poe par
andré fontainas

note gérard de nerval trouvé pendu le janvier à une grille
dans la rue de la  note du correcteur—elg 

note ai besoin avertir à propos de la rue morgue du passage
lamartine edgar poe est jamais venu à paris

note rousseau la nouvelle héloïse

note médecin très célèbre et très excentrique

note jan swammerdam était un naturaliste hollandais
spécialiste des insectes

note un bivalve est un mollusque dont la coquille est formée de deux
valves

note la prononciation du mot antennae fait commettre une méprise au
nègre qui croit il est question étain dey aint no tin in him
calembour intraduisible le nègre parlera toujours dans une espèce de
patois anglais que le patois nègre français imiterait pas mieux que
le ou le breton ne traduirait irlandais en se rappelant
les orthographes figuratives de balzac on se fera une idée de ce que ce
moyen un peu physique peut ajouter de pittoresque et de comique mais
ai dû renoncer à en servir faute équivalent

note en latin

note calembour i nose pour i know je le sens pour je le
sais

note harrison ainsworth était un célèbre auteur de romans
aventures pleins invraisemblables péripéties monck mason robert
holland et charles green cités par ailleurs étaient eux
authentiques aéronautes rendus célèbres par un voyage en ballon en


note ainsworth a pas essayé de se rendre compte de ce phénomène
dont explication est cependant bien simple une ligne abaissée
perpendiculairement sur la surface de la terre ou de la mer une
hauteur de pieds formerait la perpendiculaire un triangle
rectangle dont la base étendrait de angle droit à horizon et
hypoténuse de horizon au ballon mais les pieds de hauteur
sont peu de chose ou presque rien relativement à étendue de la
perspective en autres termes la base et hypoténuse du triangle
supposé seraient si longues comparées avec la perpendiculaire elles
pourraient être regardées comme presque parallèles de cette façon
horizon de aéronaute devait lui apparaître de niveau avec la
nacelle mais comme le point situé immédiatement de lui
paraît et est en effet à grande distance il lui semble naturellement à
une grande distance de horizon de là impression de
concavité et cette impression durera à ce que élévation se
trouve dans une telle proportion avec étendue de horizon que le
parallélisme apparent de la base et de hypoténuse disparaisse —alors
la réelle convexité de la terre deviendra sensible

note bedlam est un asile de fous équivalent de charenton donc

note pneumatique se rapportant aux gaz

note le pemmican est de la viande desséchée

note depuis la première publication de hans pfaall apprends
que green le célèbre aéronaute du ballon le nassau et autres
expérimentateurs contestent à cet égard les assertions de de
humboldt et parlent au contraire une incommodité toujours
décroissante ce qui accorde précisément avec la théorie présentée
ici

note un mille mile m donc trois milles trois quarts
égale

note helvétius écrit il a quelquefois observé dans des cieux
parfaitement clairs où des étoiles même de sixième et de septième
grandeur brillaient visiblement que—supposés la même hauteur de la
lune la même élongation de la terre le même télescope excellent bien
entendu —la lune et ses taches ne nous apparaissaient pas toujours
aussi lumineuses ces circonstances données il est évident que la cause
du phénomène est ni dans notre atmosphère ni dans le télescope ni
dans la lune ni dans de observateur mais elle doit être
cherchée dans quelque chose une atmosphère existant autour de la
lune

cassini a constamment observé que saturne jupiter et les étoiles fixes
au moment être occultés par la lune changeaient leur forme circulaire
en une forme ovale et dans autres occultations il a saisi aucun
changement de forme on pourrait donc en inférer que dans quelques cas
mais pas toujours la lune est enveloppée une matière dense où sont
réfractés les rayons des étoiles

note le simoun est un vent sec et chaud du désert accompagné de
tourbillons de sable

note étambot est la pièce de bois formant la limite arrière de la
coque du bateau

note la appelle australie

note le kraken est une voile complémentaire

note une bonnette est une voile complémentaire

note les espars sont les pièces de bois de la mâture

note un apophtegme est un énoncé concis et mémorable une sentence

note une commission désigne ici un ordre de mission ou un titre
délivré par le roi

note le manuscrit trouvé dans une bouteille fut publié pour la
première fois en et ce ne fut que bien des années plus tard que
eus connaissance des cartes de mercator dans lesquelles on voit
océan se précipiter par quatre embouchures dans le gouffre polaire au
nord et absorber dans les entrailles de la terre le pôle lui y
est figuré par un rocher noir élevant à une prodigieuse hauteur e


note le vortex est un tourbillon creux

note un des fleuves des enfers

note archimède de occidentibus in fluido

note la catalepsie est un état pathologique dans lequel les
membres du sujet inconscient restent inertes rigides et gardent la
position on leur donne

note en rapport avec la fièvre hectique une fièvre continue et
amaigrissante

note roman paru en dans lequel brownson un presbytérien
converti au catholicisme développe une doctrine de la connaissance
intuitive de dieu

note trinculo est le bouffon de la tempête de shakespeare dans une
scène burlesque il imagine un moment de île où il
fait naufrage avant de suivre stefano le sommelier de ivrogne

note azraël est le nom de ange de la mort dans islam

note ragged mountains montagnes déchirées une branche des
montagnes bleues blue ridge partie orientale des alleghanys c


note friedrich baron von hardenberg dit novalis est
un célèbre poëte romantique allemand

note la géhenne est enfer dans le langage biblique

note la palingénésie est la croyance en la répétition cyclique
des événements et des vies fichte et schelling
sont deux philosophes allemands dont les théories ont été reprises par
les romantiques allemands

note homme de téos est anacréon de téos vie s

note deux lustres deux fois cinq ans

note cléomènes est un sculpteur athénien à qui on attribue la
vénus dite de médicis florence

note la houri est la femme divinement belle que le coran promet
dans la vie future au fidèle musulman

note mercier dans an deux mil quatre cent quarante soutient
sérieusement les doctrines de la métempsycose et israeli dit
il y a pas de système aussi simple et qui répugne moins à
intelligence le colonel ethan allen le green mountain boa passe
aussi pour avoir été un sérieux métempsycosiste — la citation
est en fait de pascal et non de la bruyère

note ignore quel est auteur de ce texte bizarre et obscur
cependant je me suis permis de le rectifier légèrement en adaptant
au sens moral du récit poe cite quelquefois de mémoire et
incorrectement le sens après tout me semble se rapprocher de
opinion attribuée au père kircher —que les animaux sont des esprits
enfermés —

note cette étude de charles baudelaire est parue dans la revue de
paris  note du correcteur—elg 

note mélange de fonctions de chef et intendant c


note hallucination habituelle des yeux de enfance qui
agrandissent et compliquent les objets

note la vie edgar poe ses aventures en russie et sa
correspondance ont été longtemps annoncées par les journaux américains
et ont jamais paru —

note transformation familière edgar

note boulevard de est justement là est la boutique
un des libraires de poe —

note victor hugo connaissait ce mot —





end of project histoires extraordinaires by edgar allan poe



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