the project gutenberg ebook of les fleurs du mal by charles baudelaire

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title les fleurs du mal

author charles baudelaire

release date july ebook
yes we are more than one year ahead of schedule
this file was first posted on november

edition

language french






produced by tonya allen julie barkley juliet sutherland
charles franks and the online distributed proofreading team








par



préface par henry





illustration




charles baudelaire avait un ami auguste ancien élève
de école des chartes qui était fait éditeur par goût pour les
raffinements typographiques et pour la littérature il jugeait en
érudit et en artiste beaucoup plus en commerçant aussi bien ne
il jamais fortune mais ses livres devenus assez rares sont depuis
longtemps très recherchés des bibliophiles

les poésies de baudelaire disséminées un peu partout dans les petits
journaux comme le corsaire et jusque dans la grave
revue des  avaient point encore en été
réunies en volume que le génie original de baudelaire
enthousiasmait offrit de les publier sous le titre de fleurs du
mal  titre neuf audacieux longtemps cherché et trouvé enfin non
point par baudelaire ni par éditeur mais par hippolyte babou

les fleurs du mal se présentaient comme un bouquet poétique
composé de fleurs rares et vénéneuses un parfum encore ignoré ce fut
un succès — succès ailleurs préparé par la revue des
mondes qui en accueillant un an auparavant quelques poésies de
baudelaire avait mis sa responsabilité à couvert par une note
singulièrement prudente de nos jours une pareille note ressemblerait
fort à une réclame déguisée

« ce qui nous paraît ici mériter intérêt disait est
expression vive curieuse même dans sa violence de quelques
défaillances de quelques douleurs morales que sans les partager ni
les discuter on doit tenir à connaître comme un des signes de notre
temps il nous semble ailleurs il est des cas où la publicité
est pas seulement un encouragement où elle peut avoir influence
un conseil utile et appeler le vrai talent à se dégager à se
fortifier en élargissant ses voies en étendant son horizon »

était se méprendre étrangement que de compter sur la publicité pour
amener baudelaire à résipiscence le parquet impérial ne prit pas tant
de ménagements le livre à peine paru fut déféré aux tribunaux tandis
que baudelaire se hâtait de recueillir en brochure les articles
justificatifs edmond thierry barbey aurevilly charles asselineau
etc … il sollicitait amitié de et de flaubert tout
récemment poursuivi pour avoir écrit madame bovary des moyens
de défense dont les minutes ont été conservées et dont il transmettait
la teneur à son avocat me chaix sur le réquisitoire de m
pinard alors avocat général et plus tard ministre de intérieur le
délit offense à la morale religieuse fut écarté mais en raison de la
prévention outrage à la morale publiques et aux bonnes moeurs la
cour prononça la suppression de six pièces lesbos femmes damnées
le lethé a celle qui est trop gaie les bijoux et les métamorphoses du
vampire  et la condamnation à une amende de auteur et de
éditeur août

le dommage matériel ne fut pas considérable pour malassis édition
était presque épuisée lors de la saisie

tout abord baudelaire voulut protester on a retrouvé dans ses
papiers le brouillon de divers projets de préfaces il abandonna lors
de la réimpression à la fois diminuée et augmentée des fleurs du
mal en cette mutilation de sa pensée par autorité de justice
avait eu pour résultat de rendre les directeurs de journaux et de
revues très méfiants à son égard il leur présentait quelques
pages de prose ou des poésies nouvelles sa situation pécuniaire en
ressentit il travaillait lentement à ses heures toujours préoccupé
atteindre idéale perfection et ne traitant ailleurs que des
sujets auxquels le grand public était alors encore plus
complètement étranger

lorsque baudelaire posa en sa candidature aux fauteuils
académiques laissés vacants par la mort de scribe et du père
lacordaire il était dans sa pensée de protester ainsi contre la
condamnation des fleurs du mal  insuccès de baudelaire à
académie était pas douteux ses amis ses vrais amis alfred de
vigny et lui conseillèrent de se désister ce il fit
ailleurs en des termes dont on apprécia la modestie et la convenance

on a beaucoup parlé de la vie douloureuse de baudelaire manque
argent santé précaire absence de tendresse féminine car sa
maîtresse jeanne duval une jolie fille de couleur il appelait son «
vase de tristesse » était une sotte dont le coeur et la pensée
étaient loin de lui son seul esprit son méchant esprit était de
tourner en ridicule les manies de son ami cependant elle était
charmante nous dit théodore de banville « elle portait bien sa brune
tête ingénue et superbe couronnée une chevelure violemment crespelée
et dont la démarche de reine pleine une grâce farouche avait à la
fois quelque chose de divin et de bestial » et banville ajoute «
baudelaire faisait parfois asseoir jeanne devant lui dans un grand
fauteuil il la regardait avec amour et admirait longuement il lui
disait des vers dans une langue elle ne savait pas certes est là
le meilleur moyen de causer avec une femme dont les paroles
détonneraient sans doute dans ardente symphonie que chante sa
beauté mais il est naturel aussi que la femme en convienne pas et
étonne être adorée au même titre une belle chatte »

baudelaire aima elle et il aima exclusivement pour sa beauté
car depuis longtemps depuis toujours il avait senti il
était seul auprès elle que les hommes sont irrévocablement seuls
personne ne comprend personne nous avons autre demeure que
mêmes tout son dandysme fut fait de ce splendide isolement toutefois
sa sensibilité était autant plus profonde elle semblait moins
apparente rien ne la révélait il avait air froid quelque peu
distant mais il subjuguait ses yeux couleur de tabac espagne son
épaisse chevelure sombre son élégance son intelligence
enchantement de sa voix chaude et bien timbrée plus encore que son
éloquence naturelle qui lui faisait développer des paradoxes avec une
magnifique intelligence et on ne saurait dire quel magnétisme personnel
qui se dégageait de toutes les impressions refoulées de lui
le rendaient extrêmement séduisant hélas toutes ces belles qualités
ne le servirent point — du moins financièrement — il ignorait art de
monnayer son génie ainsi pratiquement du moins comme tant autres
il se trouva desservi par sa fierté sa délicatesse par le meilleur de


baudelaire habitait dans île sur le quai anjou en ce
vieil et triste hôtel pimodan plein de souvenirs somptueux et
nostalgiques il avait choisi là un appartement composé de plusieurs
pièces très hautes de plafond et dont les fenêtres ouvraient sur le
fleuve qui roule ses eaux glauques et indifférentes au milieu de la vie
morbide et fiévreuse les pièces étaient tapissées un papier aux
larges rayures rouges et noires couleurs diaboliques qui
accordaient avec les draperies un lourd damas les meubles étaient
antiques voluptueux de larges fauteuils de paresseux divans
invitaient à la rêverie aux murs des lithographies et des tableaux
signés de son ami delacroix pures merveilles presque sans importance
alors mais que se disputeraient à coups de millions les
princes de la finance américaine

au temps de baudelaire vers le milieu du
siècle île ressemblait par la paix silencieuse qui
régnait à travers ses rues et ses quais à certaines villes de province
où on va chez le voisin où on attarde à bavarder au
seuil des maisons et à y prendre le frais par les beaux soirs été à
heure où la nuit tombe artistes et écrivains allaient se dire
bonjour sans quitter leur costume intérieur et flânaient en négligé
sur le quai bourbon et sur le quai anjou si parfaitement déserts que
était une joie y regarder couler eau et y boire la lumière

un jour baudelaire coiffé uniquement de sa noire chevelure prenait
un bain de soleil sur le quai anjou tout en croquant de délicieuses
pommes de terre frites il prenait une à une dans un cornet de
papier lorsque vinrent à passer en calèche découverte de très grandes
dames amies de sa mère ambassadrice et qui amusèrent beaucoup à
voir ainsi le poète picorer une nourriture aussi démocratique une
elles une duchesse fit arrêter la voiture et appela baudelaire

— « est donc bien bon demanda ce que vous mangez là

— goûtez madame dit le poète en faisant les honneurs de son cornet de
pommes de terre frites avec une grâce suprême »

et il les amusa si bien par ce régal inattendu et par sa conversation
elles seraient restées là à la fin du monde

quelques jours plus tard la duchesse rencontrant baudelaire dans le
salon une vieille parente à elle lui demanda si elle aurait pas
occasion de manger encore des pommes de terre frites

— « non madame répondit finement le poète car elles sont en effet
très bonnes mais seulement la première fois on en mange »

cette petite anecdote racontée par les historiens du poète est devenue
classique mais nous avons pu résister au plaisir de la répéter ici

baudelaire plus ou moins pauvre car la fortune laissée par son père
avait été dévorée rapidement fut toujours plein de délicatesse et doué
de cet esprit de finesse fait de belle humeur et ironie souriante
cependant ses embarras argent devenus chroniques aussi bien que son
état maladif rendirent lamentables les dernières années du poète
frappé de paralysie générale ayant perdu la mémoire des mots après
une longue agonie il éteignit à ans sa mère et son ami
charles asselineau étaient à son chevet ses oeuvres lui ont survécu
mais la place honneur il méritait par son génie parmi les
romantiques ne lui fut vraiment accordée à aube de ce siècle on
avait tenu alors pour un très habile ciseleur de phrases le
benvenuto cellini des vers mais était presque un incompris un
névrosé

il commença dit par étonner les sots mais il devait étonner bien
davantage les gens esprit en laissant à la postérité ce livre
immortel les fleurs du mal 


henry







la sottise erreur le péché la lésine
occupent nos esprits et travaillent nos corps
et nous alimentons nos aimables remords
comme les mendiants nourrissent leur vermine

nos péchés sont têtus nos repentirs sont lâches
nous nous faisons payer grassement nos aveux
et nous rentrons gaîment dans le chemin bourbeux
croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches

sur oreiller du mal est satan trismégiste
qui berce longuement notre esprit enchanté
et le riche métal de notre volonté
est tout vaporisé par ce savant chimiste

est le diable qui tient les fils qui nous remuent
aux objets répugnants nous trouvons des appas
chaque jour vers enfer nous descendons un pas
sans horreur à travers des ténèbres qui puent

ainsi un débauché pauvre qui baise et mange
le sein martyrisé une antique catin
nous volons au passage un plaisir clandestin
que nous pressons bien fort comme une vieille orange

serré fourmillant comme un million helminthes
dans nos cerveaux ribote un peuple de démons
et quand nous respirons la mort dans nos poumons
descend fleuve invisible avec de sourdes plaintes

si le viol le poison le poignard incendie
ont pas encore brodé de leurs plaisants desseins
le canevas banal de nos piteux destins
est que notre âme hélas est pas assez hardie

mais parmi les chacals les panthères les lices
les singes les scorpions les vautours les serpents
les monstres glapissants hurlants grognants rampants
dans la ménagerie infâme de nos vices

il en est un plus laid plus méchant plus immonde
il ne pousse ni grands gestes ni grands cris
il ferait volontiers de la terre un débris
et dans un bâillement avalerait le monde

est ennui — chargé un pleur involontaire
il rêve échafauds en fumant son houka
tu le connais lecteur ce monstre délicat
— hypocrite lecteur — mon semblable — mon frère









lorsque par un décret des puissances suprêmes
le poète apparaît en ce monde ennuyé
sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
crispe ses poings vers dieu qui la prend en pitié

« ah que ai mis bas tout un noeud de vipères
plutôt que de nourrir cette dérision
maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
mon ventre a conçu mon expiation

« puisque tu as choisie entre toutes les femmes
pour être le dégoût de mon triste mari
et que je ne puis pas rejeter dans les flammes
comme un billet amour ce monstre rabougri

« je ferai rejaillir la haine qui accable
sur instrument maudit de tes méchancetés
et je tordrai si bien cet arbre misérable
il ne pourra poussa ses boutons empestés »

elle ravale ainsi écume de sa haine
et ne comprenant pas les desseins éternels
elle prépare au fond de la géhenne
les bûchers consacrés aux crimes maternels

pourtant sous la tutelle invisible un ange
enfant déshérité enivre de soleil
et dans tout ce il boit et dans tout ce il mange
retrouve ambroisie et le nectar vermeil

il joue avec le vent cause avec le nuage
et enivre en chantant du chemin de la croix
et esprit qui le suit dans son pèlerinage
pleure de le voir gai comme un oiseau des bois

tous ceux il veut aimer observent avec crainte
ou bien enhardissant de sa tranquillité
cherchent à qui saura lui tirer une plainte
et font sur lui essai de leur férocité

dans le pain et le vin destinés à sa bouche
ils mêlent de la cendre avec impurs crachats
avec hypocrisie ils jettent ce il touche
et accusent avoir mis leurs pieds dans ses pas

sa femme va criant sur les places publiques
« il me trouve assez belle pour adorer
je ferai le métier des idoles antiques
et comme elles je veux me faire redorer

« et je me soûlerai de nard encens de myrrhe
de génuflexions de viandes et de vins
pour savoir si je puis dans un coeur qui admire
usurper en riant les hommages divins

« et quand je ennuîrai de ces farces impies
je poserai sur lui ma frêle et forte main
et mes ongles pareils aux ongles des harpies
sauront à son coeur se frayer un chemin

« comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite
arracherai ce coeur tout rouge de son sein
et pour rassasier ma bête favorite
je le lui jetterai par terre avec dédain »

vers le ciel où son oeil voit un trône splendide
le poète serein lève ses bras pieux
et les vastes éclairs de son esprit lucide
lui dérobent aspect des peuples furieux

« soyez béni mon dieu qui donnez la souffrance
comme un divin remède à nos impuretés
et comme la meilleure et la plus pure essence
qui prépare les forts aux saintes voluptés

« je sais que vous gardez une place au poète
dans les rangs bienheureux des saintes légions
et que vous invitez à éternelle fête
des trônes des vertus des dominations

« je sais que la douleur est la noblesse unique
ne mordront jamais la terre et les enfers
et il faut pour tresser ma couronne mystique
imposer tous les temps et tous les univers

« mais les bijoux perdus de antique palmyre
les métaux inconnus les perles de la mer
par votre main montés ne pourraient pas suffire
a ce beau diadème éblouissant et clair

« car il ne sera fait que de pure lumière
puisée au foyer saint des rayons primitifs
et dont les yeux mortels dans leur splendeur entière
ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs »







souvent pour amuser les hommes équipage
prennent des albatros vastes oiseaux des mers
qui suivent indolents compagnons de voyage
le navire glissant sur les gouffres amers

a peine les ont déposés sur les planches
que ces rois de azur maladroits et honteux
laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
comme des avirons traîner à côté eux

ce voyageur ailé comme il est gauche et veule
lui naguère si beau il est comique et laid
un agace son bec avec un
autre mime en boitant infirme qui volait

le poète est semblable au prince des nuées
qui hante la tempête et se rit de archer
exilé sur le sol au milieu des huées
ses ailes de géant empêchent de marcher







des étangs des vallées
des montagnes des bois des nuages des mers
par delà le soleil par delà les éthers
par delà les confins des sphères étoilées

mon esprit tu te meus avec agilité
et comme un bon nageur qui se pâme dans onde
tu sillonnes gaîment immensité profonde
avec une indicible et mâle volupté

bien loin de ces miasmes morbides
va te purifier dans air supérieur
et bois comme une pure et divine liqueur
le feu clair qui remplit les espaces limpides

derrière les ennuis et les vastes chagrins
qui chargent de leur poids existence brumeuse
heureux celui qui peut une aile vigoureuse
élancer vers les champs lumineux et sereins

celui dont les pensers comme des alouettes
vers les cieux le matin prennent un libre essor
— qui plane sur la vie et comprend sans effort
le langage des fleurs et des choses muettes







rubens fleuve oubli jardin de la paresse
oreiller de chair fraîche où on ne peut aimer
mais où la vie afflue et agite sans cesse
comme air dans le ciel et la mer dans la mer

léonard de vinci miroir profond et sombre
des anges charmants avec un doux souris
tout chargé de mystère apparaissent à ombre
des glaciers et des pins qui ferment leur pays

rembrandt triste hôpital tout rempli de murmures
et un grand crucifix décoré seulement
la prière en pleurs exhale des ordures
et un rayon hiver traversé brusquement

lieu vague où on voit des hercules
se mêler à des christ et se lever tout droits
des fantômes puissants qui dans les crépuscules
déchirent leur suaire en étirant leurs doigts

colères de boxeur impudences de faune
toi qui sus ramasser la beauté des goujats
grand coeur gonflé orgueil homme débile et jaune
puget mélancolique empereur des forçats

watteau ce carnaval où bien des coeurs illustres
comme des papillons errent en flamboyant
décors frais et légers éclairés par des lustres
qui versent la folie à ce bal tournoyant

goya cauchemar plein de choses inconnues
de foetus on fait cuire au milieu des sabbats
de vieilles au miroir et enfants toutes nues
pour tenter les démons ajustant bien leurs bas

delacroix lac de sang hanté des mauvais anges
ombragé par un bois de sapin toujours vert
sous un ciel chagrin des fanfares étranges
passent comme un soupir étouffé de weber

ces malédictions ces blasphèmes ces plaintes
ces extases ces cris ces pleurs ces te deum 
sont un écho redit par mille labyrinthes
est pour les coeurs mortels un divin opium

est un cri répété par mille sentinelles
un ordre renvoyé par mille
est un phare allumé sur mille citadelles
un appel de chasseurs perdus dans les grands bois

car est vraiment seigneur le meilleur témoignage
que nous puissions donner de notre dignité
que cet ardent sanglot qui roule âge en âge
et vient mourir au bord de votre éternité







o muse de mon coeur amante des palais
auras quand janvier lâchera ses borées
durant les noirs ennuis des neigeuses soirées
un tison pour chauffer tes deux pieds violets

ranimeras donc tes épaules marbrées
aux nocturnes rayons qui percent les volets
sentant ta bourse à sec autant que ton palais
récolteras or des voûtes azurées

il te faut pour gagner ton pain de chaque soir
comme un enfant de choeur jouer de encensoir
chantes des te deum auxquels tu ne crois guère

ou saltimbanque à jeun étaler les appas
et ton rire trempé de pleurs on ne voit pas
pour faire épanouir la rate du vulgaire







ma jeunesse ne fut un ténébreux orage
traversé ça et là par de brillants soleils
le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage
il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils

voilà que ai touché automne des idées
et il faut employer la pelle et les râteaux
pour rassembler à neuf les terres inondées
eau creuse des trous grands comme des tombeaux

et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
trouveront dans ce sol lavé comme une grève
le mystique aliment qui ferait leur vigueur

— o douleur ô douleur le temps mange la vie
et obscur ennemi qui nous ronge le coeur
du sang que nous perdons croît et se fortifie







ai longtemps habité sous de vastes portiques
que les soleils marins teignaient de mille feux
et que leurs grands piliers droits et majestueux
rendaient pareils le soir aux grottes basaltiques

les houles en roulant les images des cieux
mêlaient une façon solennelle et mystique
les accords de leur riche musique
aux couleurs du couchant reflété par mes yeux

est là que ai vécu dans les voluptés calmes
au milieu de azur des vagues des splendeurs
et des esclaves nus tout imprégnés odeurs

qui me rafraîchissaient le front avec des palmes
et dont unique soin était approfondir
le secret douloureux qui me faisait languir







la tribu prophétique aux prunelles ardentes
hier est mise en route emportant ses petits
sur son dos ou livrant à leurs fiers appétits
le trésor toujours prêt des mamelles pendantes

les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
le long des chariots où les leurs sont blottis
promenant sur le ciel des yeux appesantis
par le morne regret des chimères absentes

du fond de son réduit sablonneux le grillon
les regardant passer redouble sa chanson
cybèle qui les aime augmente ses verdures

fait couler le rocher et fleurir le désert
devant ces voyageurs pour lesquels est ouvert
empire familier des ténèbres futures







homme libre toujours tu chériras la mer
la mer est ton miroir tu contemples ton âme
dans le déroulement infini de sa lame
et ton esprit est pas un gouffre moins amer

tu te plais à plonger au sein de ton image
tu embrasses des yeux et des bras et ton coeur
se distrait quelquefois de sa propre rumeur
au bruit de cette plainte indomptable et sauvage

vous êtes tous les deux ténébreux et discrets
homme nul a sondé le fond de tes abîmes
o mer nul ne connaît tes richesses intimes
tant vous êtes jaloux de garder vos secrets

et cependant voilà des siècles innombrables
que vous vous combattez sans pitié ni remord
tellement vous aimez le carnage et la mort
o lutteurs éternels ô frères implacables







quand don juan descendit vers onde souterraine
et il eut donné son obole à charon
un sombre mendiant oeil fier comme antisthène
un bras vengeur et fort saisit chaque aviron

montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes
des femmes se tordaient sous le noir firmament
et comme un grand troupeau de victimes offertes
derrière lui traînaient un long mugissement

sganarelle en riant lui réclamait ses gages
tandis que don luis avec un doigt tremblant
montrait à tous les morts errant sur les rivages
le fils audacieux qui railla son front blanc

frissonnant sous son deuil la chaste et maigre elvire
près de époux perfide et qui fui son amant
semblait lui réclamer un suprême sourire
brillât la douceur de son premier serment

tout droit dans son armure un grand homme de pierre
se tenait à la barre et coupait le flot noir
mais le calme héros courbé sur sa rapière
regardait le sillage et ne daignait rien voir







en ces temps merveilleux où la théologie
fleurit avec le plus de sève et énergie
on raconte un jour un docteur des plus grands
— après avoir forcé les coeurs indifférents
les avoir remués dans leurs profondeurs noires
après avoir franchi vers les célestes gloires
des chemins singuliers à lui inconnus
les purs esprits seuls étaient venus
— comme un homme monté trop haut pris de panique
écria transporté un orgueil satanique
« jésus petit jésus je ai poussé bien haut
mais si avais voulu attaquer au défaut
de armure ta honte égalerait ta gloire
et tu ne serais plus un foetus dérisoire »

immédiatement sa raison en alla
éclat de ce soleil un crêpe se voila
tout le chaos roula dans cette intelligence
temple autrefois vivant plein ordre et opulence
sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui
le silence et la nuit installèrent en lui
comme dans un caveau dont la clef est perdue
dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue
et quand il en allait sans rien voir à travers
les champs sans distinguer les étés des hivers
sale inutile et laid comme une chose usée
il faisait des enfants la joie et la risée







je suis belle ô mortels comme un rêve de pierre
et mon sein où chacun est meurtri tour à tour
est fait pour inspirer au poète un amour
eternel et muet ainsi que la matière

je trône dans azur comme un sphinx incompris
unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes
je hais le mouvement qui déplace les lignes
et jamais je ne pleure et jamais je ne ris

les poètes devant mes grandes attitudes
que ai air emprunter aux plus fiers monuments
consumeront leurs jours en austères études

car ai pour fasciner ces dociles amants
de purs miroirs qui font toutes choses plus belles
mes yeux mes larges yeux aux clartés éternelles







ce ne seront jamais ces beautés de vignettes
produits avariés nés un siècle vaurien
ces pieds à brodequins ces doigts à castagnettes
qui sauront satisfaire un coeur comme le mien

je laisse à gavarni poète des chloroses
soa troupeau gazouillant de beautés hôpital
car je ne puis trouver parmi ces pâles roses
une fleur qui ressemble à mon rouge idéal

ce il faut à ce coeur profond comme un abîme
est vous lady macbeth âme puissante au crime
rêve eschyle éclos au climat des autans

ou bien toi grand nuit fille de
qui tors paisiblement dans une pose étrange
tes appas façonnés aux bouches des titans








a



contemplons ce trésor de grâces florentines
dans ondulation de ce corps musculeux
elégance et la force abondent soeurs divines
cette femme morceau vraiment miraculeux
divinement robuste adorablement mince
est faite pour trôner sur des lits somptueux
et charmer les loisirs un pontife ou un prince

— aussi vois ce souris fin et voluptueux
la fatuité promène son extase
ce long regard sournois langoureux et moqueur
ce visage mignard tout encadré de gaze
dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur
« la volupté appelle et amour me couronne »
a cet être doué de tant de majesté
vois quel charme excitant la gentillesse donne
approchons et tournons autour de sa beauté

o blasphème de art ô surprise fatale
la femme au corps divin promettant le bonheur
par le haut se termine en monstre bicéphale

mais non ce est un masque un décor suborneur
ce visage éclairé une exquise grimace
et regarde voici crispée atrocement
la véritable tête et la sincère face
renversée à abri de la face qui ment
— pauvre grande beauté le magnifique fleuve
de tes pleurs aboutit dans mon coeur soucieux
ton mensonge enivre et mon âme abreuve
aux flots que la douleur fait jaillir de tes yeux

— mais pourquoi pleure elle beauté parfaite
qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu
quel mal mystérieux ronge son flanc athlète

— elle pleure insensé parce elle a vécu
et parce elle vit mais ce elle déplore
surtout ce qui la fait frémir aux genoux
est que demain hélas il faudra vivre encore
demain et toujours — comme nous




a


viens du ciel profond ou sors de abîme
o beauté ton regard infernal et divin
verse confusément le bienfait et le crime
et on peut pour cela te comparer au vin
tu contiens dans ton oeil le couchant et aurore

tu répands des parfums comme un soir orageux
tes baisers sont un filtre et ta bouche une amphore
qui font le héros lâche et enfant courageux
sors du gouffre noir ou descends des astres

le destin charmé suit tes jupons comme un chien
tu sèmes au hasard la joie et les désastres
et tu gouvernes tout et ne réponds de rien

tu marches sur des morts beauté dont tu te moques
de tes bijoux horreur est pas le moins charmant
et le meurtre parmi tes plus chères breloques
sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement

éphémère ébloui vole vers toi chandelle
crépite flambe et dit bénissons ce flambeau
amoureux pantelant incliné sur sa belle
a air un moribond caressant son tombeau

que tu viennes du ciel ou de enfer importe
o beauté monstre énorme effrayant ingénu
si ton oeil ton souris ton pied ouvrent la porte
un infini que aime et ai jamais connu

de satan ou de dieu importe ange ou sirène
importé si tu rends — fée aux yeux de velours
rythme parfum lueur ô mon unique reine —
univers moins hideux et les instants moins lourds







o toison moutonnant jusque sur encolure
o boucles o parfum chargé de nonchaloir
extase pour peupler ce soir alcôve obscure
des souvenirs dormant dans cette chevelure
je la veux agiter dans air comme un mouchoir

la langoureuse asie et la brûlante afrique
tout un monde lointain absent presque défunt
vit dans tes profondeurs forêt aromatique
comme autres esprits voguent sur la musique
le mien ô mon amour nage sur ton parfum

irai où arbre et homme pleins de sève
se pâment longuement sous ardeur des climats
fortes tresses soyez la houle qui enlève
tu contiens mer ébène un éblouissant rêve
de voiles de rameurs de flammes et de mâts

un port retentissant où mon âme peut boire
a grands flots le parfum le son et la couleur
les vaisseaux glissant dans or et dans la moire
ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
un ciel pur où frémit éternelle chaleur

je plongerai ma tête amoureuse ivresse
dans ce noir océan où autre est enfermé
et mon esprit subtil que le roulis caresse
saura vous retrouver ô féconde paresse
infinis bercements du loisir embaumé

cheveux bleus pavillon de ténèbres tendues
vous me rendez azur du ciel immense et rond
sur les bords duvetés de vos mèches tordues
je enivre ardemment des senteurs confondues
de huile de coco du musc et du goudron

longtemps toujours ma main dans ta crinière lourde
sèmera le rubis la perle et le saphir
afin à mon désir tu ne sois jamais sourde
es pas oasis où je rêve et la gourde
je hume à longs traits le vin du souvenir

je adore à égal de la voûte nocturne
o vase de tristesse ô grande taciturne
et aime autant plus belle que tu me fuis
et que tu me parais ornement de mes nuits
plus ironiquement accumuler les lieues
qui séparent mes bras des immensités bleues

je avance à attaque et je grimpe aux assauts
comme après un cadavre un choeur de vermisseaux
et je chéris ô bête implacable et cruelle
à cette froideur par où tu es plus belle

tu mettrais univers entier dans ta ruelle
femme impure ennui rend ton âme cruelle
pour exercer tes dents à ce jeu singulier
il te faut chaque jour un coeur au râtelier
tes yeux illuminés ainsi que des boutiques
ou des ifs flamboyants dans les fêtes publiques
usent insolemment un pouvoir emprunté
sans connaître jamais la loi de leur beauté

machine aveugle et sourde en cruauté féconde
salutaire instrument buveur du sang du monde
comment as pas honte et comment as pas
devant tous les miroirs vu pâlir tes appas
la grandeur de ce mal où tu te crois savante
ne a donc jamais fait reculer épouvante
quand la nature grande en ses desseins cachés
de toi se sert ô femme ô reine des péchés
— de toi vil animal — pour pétrir un génie

o fangeuse grandeur sublime ignominie







bizarre déité brune comme les nuits
au parfum mélangé de musc et de havane
oeuvre de quelque obi le faust de la savane
sorcière au flanc ébène enfant des noirs minuits

je préfère au constance à opium au nuits
élixir de ta bouche où amour se pavane
quand vers toi mes désirs partent en caravane
tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis

par ces deux grands yeux noirs soupiraux de ton âme
o démon sans pitié moins de flamme
je ne suis pas le styx pour embrasser neuf fois

hélas et je ne puis mégère libertine
pour briser ton courage et te mettre aux abois
dans enfer de ton lit devenir proserpine

avec ses vêtements ondoyants et nacrés
même quand elle marche on croirait elle danse
comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés
au bout de leurs bâtons agitent en cadence

comme le sable morne et azur des déserts
insensibles tous deux à humaine souffrance
comme les longs réseaux de la houle des mers
elle se développe avec indifférence

ses yeux polis sont faits de minéraux charmants
et dans cette nature étrange et symbolique
ange inviolé se mêle au sphinx antique

tout est or acier lumière et diamants
resplendit à jamais comme un astre inutile
la froide majesté de la femme stérile







que aime voir chère indolente
de ton corps si beau
comme une étoile vacillante
miroiter la peau

sur ta chevelure profonde
aux âcres parfums
mer odorante et vagabonde
aux flots bleus et bruns

comme un navire qui éveille
au vent du matin
mon âme rêveuse appareille
pour un ciel lointain

tes yeux où rien ne se révèle
de doux ni amer
sont deux bijoux froids où se mêle
or avec le fer

a te voir marcher en cadence
belle abandon
on dirait un serpent qui danse
au bout un bâton

sous le fardeau de ta paresse
ta tête enfant
se balance avec la mollesse
un jeune éléphant

et son corps se penche et allonge
comme un fin vaisseau
qui roule bord sur bord et plonge
ses vergues dans eau

comme un flot grossi par la fonte
des glaciers grondants
quand eau de ta bouche remonte
au bord de tes dents

je crois boire un vin de bohême
amer et vainqueur
un ciel liquide qui parsème
étoiles mon coeur







rappelez objet que nous vîmes mon âme
ce beau matin été si doux
au détour un sentier une charogne infâme
sur un lit semé de cailloux

les jambes en air comme une femme lubrique
brûlante et suant les poisons
ouvrait une façon nonchalante et cynique
son ventre plein exhalaisons

le soleil rayonnait sur cette pourriture
comme afin de la cuire à point
et de rendre au centuple à la grande nature
tout ce ensemble elle avait joint

et le ciel regardait la carcasse superbe
comme une fleur épanouir
la puanteur était si forte que sur herbe
vous crûtes vous évanouir

les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride
où sortaient de noirs bataillons
de larves qui coulaient comme un épais liquide
le long de ces vivants haillons

tout cela descendait montait comme une vague
élançait en pétillant
on eût dit que le corps enflé un souffle vague
vivait en se multipliant

et ce monde rendait une étrange musique
comme eau courante et le vent
ou le grain un vanneur un mouvement rythmique
agite et tourne dans son van

les formes effaçaient et étaient plus un rêve
une ébauche lente à venir
sur la toile oubliée et que artiste achève
seulement par le souvenir

derrière les rochers une chienne inquiète
nous regardait un oeil fâché
epiant le moment de reprendre au squelette
le morceau elle avait lâché

— et pourtant vous serez semblable à cette ordure
a cette horrible infection
etoile de mes yeux soleil de ma nature
vous mon ange et ma passion

oui telle vous serez ô la reine des grâces
après les derniers sacrements
quand vous irez sous herbe et les floraisons grasses
moisir parmi les ossements

alors ô ma beauté dites à la vermine
qui vous mangera de baisers
que ai gardé la forme et essence divine
de mes amours décomposés







implore ta pitié toi unique que aime
du fond du gouffre obscur où mon coeur est tombé
est un univers morne à horizon plombé
nagent dans la nuit horreur et le blasphème

un soleil sans chaleur plane six mois
et les six autres mois la nuit couvre la terre
est un pays plus nu que la terre polaire
ni bêtes ni ruisseaux ni verdure ni bois

or il est horreur au monde qui surpasse
la froide cruauté de ce soleil de glace
et cette immense nuit semblable au vieux chaos

je jalouse le sort des plus vils animaux
qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide
tant écheveau du temps lentement se dévide







toi qui comme un coup de couteau
dans mon coeur plaintif est entrée
toi qui forte comme un troupeau
de démons vins folle et parée

de mon esprit humilié
faire ton lit et ton domaine
— infâme à qui je suis lié
comme le forçat à la chaîne

comme au jeu le joueur têtu
comme à la bouteille ivrogne
comme aux vermines la charogne
— maudite maudite sois

ai prié le glaive rapide
de conquérir ma liberté
et ai dit au poison perfide
de secourir ma lâcheté

hélas le poison et le glaive
ont pris en dédain et ont dit
« tu es pas digne on enlève
a ton esclavage maudit

imbécile — de son empire
si nos efforts te délivraient
tes baisers ressusciteraient
le cadavre de ton vampire »

une nuit que étais près une affreuse juive
comme au long un cadavre un cadavre étendu
je me pris à songer près de ce corps vendu
a la triste beauté dont mon désir se prive

je me représentai sa majesté native
son regard de vigueur et de grâces armé
ses cheveux qui lui font un casque parfumé
et dont le souvenir pour amour me ravive

car eusse avec ferveur baisé ton noble corps
et depuis tes pieds frais à tes noires tresses
déroulé le trésor des profondes caresses

si quelque soir un pleur obtenu sans effort
tu pouvais seulement ô reine des cruelles
obscurcir la splendeur de tes froides prunelles







lorsque tu dormiras ma belle ténébreuse
au fond un monument construit en marbre noir
et lorsque tu auras pour alcôve et manoir
un caveau pluvieux et une fosse creuse

quand la pierre opprimant ta poitrine peureuse
et tes flancs assouplit un charmant nonchaloir
empêchera ton coeur de battre et de vouloir
et tes pieds de courir leur course aventureuse

le tombeau confident de mon rêve infini
— car le tombeau toujours comprendra le poète —
durant ces longues nuits où le somme est banni

te dira « que vous sert courtisane imparfaite
de avoir pas connu ce que pleurent les morts »
— et le ver rongera ta peau comme un remords







viens mon beau chat sur mon coeur amoureux
retiens les griffes de ta patte
et plonger dans tes beaux yeux
mêlés de métal et agate

lorsque mes doigts caressent à loisir
ta tête et ton dos élastique
et que ma main enivre du plaisir
de palper ton corps électrique

je vois ma femme en esprit son regard
comme le tien aimable bête
profond et froid coupe et fend comme un dard

et des pieds jusques à la tête
un air subtil un dangereux parfum
nagent autour de son corps brun







mère des souvenirs maîtresse des maîtresses
o toi tous mes plaisirs ô toi tous mes devoirs
tu te rappelleras la beauté des caresses
la douceur du foyer et le charme des soirs
mère des souvenirs maîtresse des maîtresses

les soirs illuminés par ardeur du charbon
et les soirs au balcon voilés de vapeurs roses
que ton sein était doux que ton coeur était bon
nous avons dit souvent impérissables choses
les soirs illuminés par ardeur du charbon

que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées
que espace est profond que le coeur est puissant
en me penchant vers toi reine des adorées
je croyais respirer le parfum de ton sang
que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées

la nuit épaississait ainsi une cloison
et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles
et je buvais ton souffle ô douceur ô poison
et tes pieds endormaient dans mes mains fraternelles
la nuit épaississait ainsi une cloison

je sais art évoquer les minutes heureuses
et revis mon passé blotti dans tes genoux
car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
ailleurs en ton cher corps et en ton coeur si doux
je sais art évoquer les minutes heureuses

ces serments ces parfums ces baisers infinis
renaîtront un gouffre interdit à nos sondes
comme montent au ciel les soleils rajeunis
après être lacés au fond des mers profondes
— o serments ô parfums ô baisers infinis







le soleil est couvert un crêpe comme lui
o lune de ma vie ombre
dors ou fume à ton gré sois muette sois sombre
et plonge tout entière au gouffre de ennui

je aime ainsi pourtant si tu veux
comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre
te pavaner aux lieux que la folie encombre
est bien charmant poignard jaillis de ton étui

allume ta prunelle à la flamme des lustres
allume le désir dans les regards des rustres
tout de toi est plaisir morbide ou pétulant

sois ce que tu voudras nuit noire rouge aurore
il est pas une fibre en tout mon corps tremblant
qui ne crie o mon cher belzébuth je adore 






i




dans les caveaux insondable tristesse
le destin a déjà relégué
jamais entre un rayon rosé et gai
seul avec la nuit maussade hôtesse

je suis comme un peintre un dieu moqueur
condamne à peindre hélas sur les ténèbres
cuisinier aux appétits funèbres
je fais bouillir et je mange mon coeur

par instants brille et allonge et étale
un spectre fait de grâce et de splendeur
a sa rêveuse allure orientale

quand il atteint sa totale grandeur
je reconnais ma belle visiteuse
est elle sombre et pourtant lumineuse







lecteur as quelquefois respiré
avec ivresse et lente gourmandise
ce grain encens qui remplit une église
ou un sachet le musc invétéré

charme profond magique dont nous grise
dans le présent le passé restauré
ainsi amant sur un corps adoré
du souvenir cueille la fleur exquise

de ses cheveux élastiques et lourds
vivant sachet encensoir de alcôve
une senteur montait sauvage et fauve

et des habits mousseline ou velours
tout imprégnés de sa jeunesse pure
se dégageait un parfum de fourrure







comme un beau cadre ajoute à la peinture
bien elle soit un pinceau très vanté
je ne sais quoi étrange et enchanté
en isolant de immense nature

ainsi bijoux meubles métaux dorure
adaptaient juste à sa rare beauté
rien offusquait sa parfaite clarté
et tout semblait lui servir de bordure

même on eût dit parfois elle croyait
que tout voulait aimer elle noyait
dans les baisers du satin et du linge

son beau corps nu plein de frissonnements
et lente ou brusque en tous ses mouvements
montrait la grâce enfantine du singe







la maladie et la mort font des cendres
de tout le feu qui pour nous flamboya
de ces grands yeux si fervents et si tendres
de cette bouche où mon coeur se noya

de ces baisers puissants comme un dictame
de ces transports plus vifs que des rayons
que reste est affreux ô mon âme
rien un dessin fort pâle aux trois crayons

qui comme moi meurt dans la solitude
et que le temps injurieux vieillard
chaque jour frotte avec son aile rude …

noir assassin de la vie et de art
tu ne tueras jamais dans ma mémoire
celle qui fut mon plaisir et ma gloire

je te donne ces vers afin que si mon nom
aborde heureusement aux époques lointaines
et fait rêver un soir les cervelles humaines
vaisseau favorisé par un grand aquilon

ta mémoire pareille aux fables incertaines
fatigue le lecteur ainsi un tympanon
et par un fraternel et mystique chaînon
reste comme pendue à mes rimes hautaines

etre maudit à qui de abîme profond
au plus haut du ciel rien hors moi ne répond
— o toi qui comme une ombre à la trace éphémère

foules un pied léger et un regard serein
les stupides mortels qui ont jugée amère
statue aux yeux de jais grand ange au front airain







« où vous vient disiez cette tristesse étrange
montant comme la mer sur le roc noir et nu »
— quand notre coeur a fait une fois sa vendange
vivre est un mal est un secret de tous connu

une douleur très simple et non mystérieuse
et comme votre joie éclatante pour tous
cessez donc de chercher ô belle curieuse
et bien que votre voix soit douce taisez

taisez ignorante âme toujours ravie
bouche au rire enfantin plus encore que la vie
la mort nous tient souvent par des liens subtils

laissez laissez mon coeur enivrer un mensonge 
plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe
et sommeiller longtemps à ombre de vos cils







le démon dans ma chambre haute
ce matin est venu me voir
et tâchant à me prendre en faute
me dit « je voudrais bien savoir

parmi toutes les belles choses
dont est fait son enchantement
parmi les objets noirs ou roses
qui composent son corps charmant

quel est le plus doux » — o mon âme
tu répondis à abhorré
« en elle tout est dictame
rien ne peut être préféré

lorsque tout me ravit ignore
si quelque chose me séduit
elle éblouit comme aurore
et console comme la nuit

et harmonie est trop exquise
qui gouverne tout son beau corps
pour que impuissante analyse
en note les nombreux accords

o métamorphose mystique
de tous mes sens fondus en un
son haleine fait la musique
comme sa voix fait le parfum »

que diras ce soir pauvre âme solitaire
que diras mon coeur coeur autrefois flétri
a la très belle à la très bonne à la très chère
dont le regard divin a soudain refleuri

— nous mettrons noire orgueil à chanter ses louanges
rien ne vaut la douceur de son autorité
sa chair spirituelle a le parfum des anges
et son oeil nous revêt un habit de clarté

que ce soit dans la nuit et dans la solitude
que ce soit dans la rue et dans la multitude
son fantôme dans air danse comme un flambeau

parfois il parle et dit « je suis belle et ordonne
que pour amour de moi vous aimiez que le beau
je suis ange gardien la muse et la madone »







une fois une seule aimable et douce femme
a mon bras votre bras poli
appuya sur le fond ténébreux de mon âme
ce souvenir est point pâli

il était tard ainsi une médaille neuve
la pleine lune étalait
et la solennité de la nuit comme un fleuve
sur paris dormant ruisselait

et le long des maisons sous les portes cochères
des chats passaient furtivement
oreille au guet ou bien comme des ombres chères
nous accompagnaient lentement

tout à coup au milieu de intimité libre
eclose à la pâle clarté
de vous riche et sonore instrument où ne vibre
que la radieuse gaîté

de vous claire et joyeuse ainsi une fanfare
dans le matin étincelant
une note plaintive une note bizarre
échappa tout en chancelant

comme une enfant chétive horrible sombre immonde
dont sa famille rougirait
et elle aurait longtemps pour la cacher au monde
dans un caveau mise au secret

pauvre ange elle chantait votre note criarde
« que rien est certain
et que toujours avec quelque soin il se farde
se trahit égoïsme humain

que est un dur métier que être belle femme
et que est le travail banal
de la danseuse folle et froide qui se pâme
dans un sourire machinal

que bâtir sur les coeurs est une chose sotte
que tout craque amour et beauté
à ce que oubli les jette dans sa hotte
pour les rendre à eternité »

ai souvent évoqué cette lune enchantée
ce silence et cette langueur
et cette confidence horrible chuchotée
au confessionnal du coeur







il est de forts parfums pour qui toute matière
est poreuse on dirait ils pénètrent le verre
en ouvrant un coffret venu de orient
dont la serrure grince et rechigne en criant

ou dans une maison déserte quelque armoire
pleine de âcre odeur des temps poudreuse et noire
parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient
où jaillit toute vive une âme qui revient

mille pensers dormaient chrysalides funèbres
frémissant doucement dans tes lourdes ténèbres
qui dégagent leur aile et prennent leur essor
teintés azur glacés de rose lamés or

voilà le souvenir enivrant qui voltige
dans air troublé les yeux se ferment le vertige
saisit âme vaincue et la pousse à deux mains
vers un gouffre obscurci de miasmes humains

il la terrasse au bord un gouffre séculaire
lazare odorant déchirant son suaire
se meut dans son réveil le cadavre spectral
un vieil amour ranci charmant et sépulcral

ainsi quand je serai perdu dans la mémoire
des hommes dans le coin une sinistre armoire
quand on aura jeté vieux flacon désolé
décrépit poudreux sale abject visqueux fêlé

je serai ton cercueil aimable pestilence
le témoin de ta force et de ta virulence
cher poison préparé par les anges liqueur
qui me ronge ô la vie et la mort de mon coeur







le vin sait revêtir le plus sordide bouge
un luxe miraculeux
et fait surgir plus un portique fabuleux
dans or de sa vapeur rouge
comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux

opium agrandit ce qui a pas de bornes
allonge illimité
approfondit le temps creuse la volupté
et de plaisirs noirs et mornes
remplit âme au delà de sa capacité

tout cela ne vaut pas le poison qui découle
de tes yeux de tes yeux verts
lacs où mon âme tremble et se voit à envers …
mes songes viennent en foule
pour se désaltérer à ces gouffres amers

tout cela ne vaut pas le terrible prodige
de ta salive qui mord
qui plonge dans oubli mon âme sans remord
et charriant le vertige
la roule défaillante aux rives de la mort






i


dans ma cervelle se promène
ainsi en son appartement
un beau chat fort doux et charmant
quand il miaule on entend à peine

tant son timbre est tendre et discret
mais que sa voix apaise ou gronde
elle est toujours riche et profonde
est là son charme et son secret

cette voix qui perle et qui filtre
dans mon fond le plus ténébreux
me remplit comme un vers nombreux
et me réjouit comme un philtre

elle endort les plus cruels maux
et contient toutes les extases
pour dire les plus longues phrases
elle a pas besoin de mots

non il est pas archet qui morde
sur mon coeur parfait instrument
et fasse plus royalement
chanter sa plus vibrante corde

que ta voix chat mystérieux
chat séraphique chat étrange
en qui tout est comme un ange
aussi subtil harmonieux





de sa fourrure blonde et brune
sort un parfum si doux un soir
en fus embaumé pour avoir
caressée une fois rien une

est esprit familier du lieu
il juge il préside il inspire
toutes choses dans son empire
est fée est dieu

quand mes yeux vers ce chat que aime
tirés comme par un aimant
se retournent docilement
et que je regarde en moi

je vois avec étonnement
le feu de ses prunelles pâles
clairs fanaux vivantes opales
qui me contemplent fixement







je veux te raconter ô molle enchanteresse
les diverses beautés qui parent ta jeunesse
je veux te peindre ta beauté
enfance allie à la maturité

quand tu vas balayant air de ta jupe large
tu fais effet un beau vaisseau qui prend le large
chargé de toile et va roulant
suivant un rythme doux et paresseux et lent

sur ton cou large et rond sur tes épaules grasses
ta tête se pavane avec étranges grâces
un air placide et triomphant
tu passes ton chemin majestueuse enfant

je veux te raconter ô molle enchanteresse
les diverses beautés qui parent ta jeunesse
je veux te peindre ta beauté
enfance allie à la maturité

ta gorge qui avance et qui pousse la moire
ta gorge triomphante est une belle armoire
dont les panneaux bombés et clairs
comme les boucliers accrochent des éclairs

boucliers provoquants armés de pointes roses
armoire à doux secrets pleine de bonnes choses
de vins de parfums de liqueurs
qui feraient délirer les cerveaux et les coeurs

quand tu vas balayant air de ta jupe large
tu fais effet un beau vaisseau qui prend le large
chargé de toile et va roulant
suivant un rythme doux et paresseux et lent

tes nobles jambes sons les volants elles chassent
tourmentent les désirs obscurs et les agacent
comme deux sorcières qui font
tourner un philtre noir dans un vase profond

tes bras qui se joueraient des précoces hercules
sont des boas luisants les solides émules
faits pour serrer obstinément
comme pour imprimer dans ton coeur ton amant

sur ton cou large et rond sur tes épaules grasses
ta tête se pavane avec étranches grâces
un air placide et triomphant
tu passes ton chemin majestueuse enfant






i


pouvons étouffer le vieux le long remords
qui vit agite et se tortille
et se nourrit de nous comme le ver des morts
comme du chêne la chenille
pouvons étouffer implacable remords

dans quel philtre dans quel vin dans quelle tisane
noierons ce vieil ennemi
destructeur et gourmand comme la courtisane
patient comme la fourmi
dans quel philtre — dans quel vin — dans quelle tisane

dis belle sorcière oh dis si tu le sais
a cet esprit comblé angoisse
et pareil au mourant écrasent les blessés
que le sabot du cheval froisse
dis belle sorcière oh dis si tu le sais

a cet agonisant que le loup déjà flaire
et que surveille le corbeau
a ce soldat brisé il faut il désespère
avoir sa croix et son tombeau
ce pauvre agonisant que le loup déjà flaire

peut illuminer un ciel bourbeux et noir
peut déchirer des ténèbres
plus denses que la poix sans matin et sans soir
sans astres sans éclairs funèbres
peut illuminer un ciel bourbeux et noir

espérance qui brille aux carreaux de auberge
est souillée est morte à jamais
sans lune et sans rayons trouver où on héberge
les martyrs un chemin mauvais
le diable a tout éteint aux carreaux de auberge

adorable sorcière aimes les damnés
dis connais irrémissible
connais le remords aux traits empoisonnés
a qui notre coeur sert de cible
adorable sorcière aimes les damnés

irréparable ronge avec sa dent maudite
notre âme piteux monument
et souvent il attaque ainsi que le termite
par la base le bâtiment
irréparable ronge avec sa dent maudite





ai vu parfois au fond un théâtre banal
enflammait orchestre sonore
une fée allumer dans un ciel infernal
une miraculeuse aurore
ai vu parfois au fond un théâtre banal

un être qui était que lumière or et gaze
terrasser énorme satan
mais mon coeur que jamais ne visite extase
est un théâtre où on attend
toujours toujours en vain etre aux ailes de gaze







vous êtes un beau ciel automne clair et rose
mais la tristesse en moi monte comme la mer
et laisse en refluant sur ma lèvre morose
le souvenir cuisant de son limon amer

— ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme
ce elle cherche amie est un lieu saccagé
par la griffe et la dent féroce de la femme
ne cherchez plus mon coeur les bêtes ont mangé

mon coeur est un palais flétri par la cohue
on y soûle on y tue on y prend aux cheveux
— un parfum nage autour de votre gorge nue …

o beauté dur fléau des âmes tu le veux
avec tes yeux de feu brillants comme des fêtes
calcine ces lambeaux ont épargnés les bêtes






i


bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres
adieu vive clarté de nos étés trop courts
entends déjà tomber avec des chocs funèbres
le bois retentissant sur le pavé des cours

tout hiver va rentrer dans mon être colère
haine frissons horreur labeur dur et forcé
et comme le soleil dans son enfer polaire
mon coeur ne sera plus un bloc rouge et glacé

écoute en frémissant chaque bûche qui tombe
échafaud on bâtit a pas écho plus sourd
mon esprit est pareil à la tour qui succombe
sous les coups du bélier infatigable et lourd

il me semble bercé par ce choc monotone
on cloue en grande hâte un cercueil quelque part …
pour qui — hier été voici automne
ce bruit mystérieux sonne comme un départ





aime de vos longs yeux la lumière verdâtre
douce beauté mais tout est amer
et rien ni votre amour ni le boudoir ni âtre
ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer

et pourtant tendre coeur soyez mère
même pour un ingrat même pour un méchant
amante ou soeur soyez la douceur éphémère
un glorieux automne ou un soleil couchant

courte tâche la tombe attend elle est avide
ah mon front posé sur vos genoux
goûter en regrettant été blanc et torride
de le rayon jaune et doux







quoique tes sourcils méchants
te donnent un air étrange
qui est pas celui un ange
sorcière aux yeux alléchants

je adore ô ma frivole
ma terrible passion
avec la dévotion
du prêtre pour son idole

le désert et la forêt
embaument tes tresses rudes
ta tête a les attitudes
de énigme et du secret

sur ta chair le parfum rôde
comme autour un encensoir
tu charmes comme le soir
nymphe ténébreuse et chaude

ah les philtres les plus forts
ne valent pas ta paresse
et tu connais la caresse
qui fait revivre les morts

tes hanches sont amoureuses
de ton dos et de tes seins
et tu ravis les coussins
par tes poses langoureuses

quelquefois pour apaiser
ta rage mystérieuse
tu prodigues sérieuse
la morsure et le baiser

tu me déchires ma brune
avec un rire moqueur
et puis tu mets sur mon coeur
ton oeil doux comme la lune

sous tes souliers de satin
sous tes charmants pieds de soie
moi je mets ma grande joie
mon génie et mon destin

mon âme par toi guérie
par toi lumière et couleur
explosion de chaleur
dans ma noire sibérie







imaginez diane en galant équipage
parcourant les forêts ou battant les halliers
cheveux et gorge au vent enivrant de tapage
superbe et défiant les meilleurs cavaliers

avez vu théroigne amante du carnage
excitant à assaut un peuple sans souliers
la joue et oeil en feu jouant son personnage
et montant sabre au poing les royaux escaliers

telle la sisina mais la douce guerrière
a âme charitable autant que meurtrière
son courage affolé de poudre et de tambours

devant les suppliants sait mettre bas les armes
et son coeur ravagé par la flamme a toujours
pour qui en montre digne un réservoir de larmes




a


au pays parfumé que le soleil caresse
ai connu sous un dais arbres tout empourprés
et de palmiers où pleut sur les yeux la paresse
une dame créole aux charmes ignorés

son teint est pâle et chaud la brune enchanteresse
a dans le col des airs noblement maniérés
grande et svelte en marchant comme une chasseresse
son sourire est tranquille et ses yeux assurés

si vous alliez madame au vrai pays de gloire
sur les bords de la seine ou de la verte loire
belle digne orner les antiques manoirs

vous feriez à abri des ombreuses retraites
germer mille sonnets dans le coeur des poètes
que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs







comme les anges à oeil fauve
je reviendrai dans ton alcôve
et vers toi glisserai sans bruit
avec les ombres de la nuit

et je te donnerai ma brune
des baisers froids comme la lune
et des caresses de serpent
autour une fosse rampant

quand viendra le matin livide
tu trouveras ma place vide
au soir il fera froid

comme autres par la tendresse
sur ta vie et sur ta jeunesse
moi je veux régner par effroi







ils me disent tes yeux clairs comme le cristal
« pour toi bizarre amant quel est donc mon mérite »
— sois charmante et mon coeur que tout irrite
excepté la candeur de antique animal

ne veut pas te montrer son secret infernal
berceuse dont la main aux longs sommeils invite
ni sa noire légende avec la flamme écrite
je hais la passion et esprit me fait mal

aimons doucement amour dans sa guérite
ténébreux embusqué bande son arc fatal
je connais les engins de son vieil arsenal

crime horreur et folie — o pâle marguerite
comme moi es pas un soleil automnal
o ma si blanche ô ma si froide marguerite







ce soir la lune rêve avec plus de paresse
ainsi une beauté sur de nombreux coussins
qui une main distraite et légère caresse
avant de endormir le contour de ses seins

sur le dos satiné des molles avalanches
mourante elle se livre aux longues pâmoisons
et promène ses yeux sur les visions blanches
qui montent dans azur comme des floraisons

quand parfois sur ce globe en sa langueur oisive
elle laisse filer une larme furtive
un poète pieux ennemi du sommeil

dans le creux de sa main prend cette larme pâle
aux reflets irisés comme un fragment opale
et la met dans son coeur loin des yeux du soleil







les amoureux fervents et les savants austères
aiment également dans leur mûre saison
les chats puissants et doux orgueil de la maison
qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires

amis de la science et de la volupté
ils cherchent le silence et horreur des ténèbres
erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres
ils pouvaient au servage incliner leur fierté

ils prennent en songeant les nobles attitudes
des grands sphinx allongés au fond des solitudes
qui semblent endormir dans un rêve sans fin

leurs reins féconds sont pleins étincelles magiques
et des parcelles or ainsi un sable fin
etoilent vaguement leurs prunelles mystiques







je suis la pipe un auteur
on voit à contempler ma mine
abyssienne ou de cafrine
que mon maître est un grand fumeur

quand il est comblé de douleur
je fume comme la chaumine
se prépare la cuisine
pour le retour du laboureur

enlace et je berce son âme
dans le réseau mobile et bleu
qui monte de ma bouche en feu

et je roule un puissant dictame
qui charme son coeur et guérit
de ses fatigues son esprit







la musique souvent me prend comme une mer
vers ma pâle étoile
sous un plafond de brume ou dans un vaste éther
je mets à la voile

la poitrine en avant et les poumons gonflés
comme de la toile
escalade le dos des flots amoncelés
que la nuit me voile

je sens vibrer en moi toutes les passions
un vaisseau qui souffre
le bon vent la tempête et ses convulsions

sur immense gouffre
me bercent — fois calme plat grand mimoir
de mon désespoir







si par une nuit lourde et sombre
un bon chrétien par charité
derrière quelque vieux décombre
enterre votre corps vanté

a heure où les chastes étoiles
ferment leurs yeux appesantis
araignée y fera ses toiles
et la vipère ses petits

vous entendrez toute année
sur votre tête condamnée
les cris lamentables des loups

et des sorcières faméliques
les ébats des vieillards lubriques
et les complots des noirs filous







dans une terre grasse et pleine escargots
je veux creuser moi une fosse profonde
je puisse à loisir étaler mes vieux os
et dormir dans oubli comme un requin dans onde

je hais les testaments et je hais les tombeaux
plutôt que implorer une larme du monde
vivant aimerais mieux inviter les corbeaux
a saigner tous les bouts de ma carcasse immonde

o vers noirs compagnons sans oreille et sans yeux
voyez venir à vous un mort libre et joyeux
philosophes viveurs fils de la pourriture

a travers ma ruine allez donc sans remords
et il est encor quelque torture
pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts







il est amer et doux pendant les nuits hiver
écouter près du feu qui palpite et qui fume
les souvenirs lointains lentement élever
au bruit des carillons qui chantent dans la brume

bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
qui malgré sa vieillesse alerte et bien portante
jette fidèlement son cri religieux
ainsi un vieux soldat qui veille sous la tente

moi mon âme est fêlée et en ses ennuis
elle veut de ses chants peupler air froid des nuits
il arrive souvent que sa voix affaiblie

semble le râle épais un blessé on oublie
au bord un lac de sang sous un grand tas de morts
et qui meurt sans bouger dans immenses efforts







pluviôse irrité contre la vie entière
de son urne à grands flots vers un froid ténébreux
aux pâles habitants du voisin cimetière
et la mortalité sur les faubourgs brumeux

mon chat sur le carreau cherchant une litière
agite sans repos son corps maigre et galeux
âme un vieux poète erre dans la gouttière
avec la triste voix un fantôme frileux

le bourdon se lamente et la bûche enfumée
accompagne en fausset la pendule enrhumée
cependant en un jeu plein de sales parfums

héritage fatal une vieille hydropique
le beau valet de coeur et la dame de pique
causent sinistrement de leurs amours défunts
ai plus de souvenirs que si avais mille ans

un gros meuble à tiroirs encombré de bilans
de vers de billets doux de procès de romances
avec de lourds cheveux roulés dans des quittances
cache moins de secrets que mon triste cerveau
est une pyramide un immense caveau
qui contient plus de morts que la fosse commune
— je suis un cimetière abhorré de la lune
comme des remords se traînent de longs vers
qui acharnent toujours sur mes morts les plus chers
je suis un vieux boudoir plein de roses fanées
gît tout un fouillis de modes surannées
les pastels plaintifs et les pâles boucher
seuls respirent odeur un flacon débouché

rien égale en longueur les boiteuses journées
quand sous les lourds flocons des neigeuses années
ennui fruit de la morne incuriosité
prend les proportions de immortalité
— désormais tu es plus ô matière vivante
un granit entouré une vague épouvante
assoupi dans le fond un saharah brumeux
un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux
oublié sur la carte et dont humeur farouche
ne chante aux rayons du soleil qui se couche

je suis comme le roi un pays pluvieux
riche mais impuissant jeune et pourtant très vieux
qui de ses précepteurs méprisant les courbettes
ennuie avec ses chiens comme avec autres bêtes
rien ne peut égayer ni gibier ni faucon
ni son peuple mourant en face du balcon
du bouffon favori la grotesque ballade
ne distrait plus le front de ce cruel malade
son lit fleurdelisé se transforme en tombeau
et les dames atour pour qui tout prince est beau
ne savent plus trouver impudique toilette
pour tirer un souris de ce jeune squelette
le savant qui lui fait de or a jamais pu
de son être extirper élément corrompu
et dans ces bains de sang qui des romains nous viennent
et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent
il a su réchauffer ce cadavre hébété
coule au lieu de sang eau verte du léthé

quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
sur esprit gémissant en proie aux longs ennuis
et que de horizon embrassant tout le cercle
il nous verse un jour noir plus triste que les nuits

quand la terre est changée en un cachot humide
espérance comme une
en va battant les murs de son aile timide
et se cognant la tête à des plafonds pourris

quand la pluie étalant ses immenses traînées
une vaste prison imite les barreaux
et un peuple muet infâmes araignées
vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux

des cloches tout à coup sautent avec furie
et lancent vers le ciel un affreux hurlement
ainsi que des esprits errants et sans patrie
qui se mettent à geindre opiniâtrement

— et de longs corbillards sans tambours ni musique
défilent lentement dans mon âme espoir
vaincu pleure et angoisse atroce despotique
sur mon crâne incliné plante son drapeau noir







morne esprit autrefois amoureux de la lutte
espoir dont éperon attisait ton ardeur
ne veut plus enfourcher sans pudeur
vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte

mon coeur dors ton sommeil de brute

esprit vaincu fourbu pour toi vieux maraudeur
amour a plus de goût non plus que la dispute
adieu donc chants du cuivre et soupirs de la flûte
plaisirs ne tentez plus un coeur sombre et boudeur

le printemps adorable a perdu son odeur

et le temps engloutit minute par minute
comme la neige immense un corps pris de roideur
et je y cherche plus abri une cahute
je contemple en haut le globe en sa rondeur

avalanche veux emporter dans ta chute







un éclaire avec son ardeur
autre en toi met son deuil naturel
ce qui dit à un sépulture
dit à autre vie et splendeur

hermès inconnu qui assistes
et qui toujours intimidas
tu me rends égal de midas
le plus triste des alchimistes

par toi je change or en fer
et le paradis en enfer
dans le suaire des nuages

je découvre un cadavre cher
et sur les célestes rivages
je bâtis de grands sarcophages







ah ne ralentis pas tes flammes
réchauffe mon coeur engourdi
volupté torture des âmes
diva supplicem exaudi 

déesse dans air répandue
flamme dans notre souterrain
exauce une âme morfondue
qui te consacre un chant airain

volupté sois toujours ma reine
prends le masque une sirène
faîte de chair et de velours

ou tes sommeils lourds
dans le vin informe et mystique
volupté fantôme élastique







en quelque lieu il aille ou sur mer ou sur terre
sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc
serviteur de jésus courtisan de cythère
mendiant ténébreux ou crésus rutilant

citadin campagnard vagabond sédentaire
que son petit cerveau soit actif ou soit lent
partout homme subit la terreur du mystère
et ne regarde en haut avec un oeil tremblant

en haut le ciel ce mur de caveau qui étouffe
plafond illuminé pour un opéra bouffe
chaque histrion foule un sol ensanglanté

terreur du libertin espoir du fol ermite
le ciel couvercle noir de la grande marmite
bout imperceptible et vaste humanité







harpagon qui veillait son père agonisant
se dit rêveur devant ces lèvres déjà blanches
« nous avons au grenier un nombre suffisant
ce me semble de vieilles planches »

célimène roucoule et dit « mon coeur est bon
et naturellement dieu a faite très belle »
— son coeur coeur racorni fumé comme un jambon
recuit à la flamme éternelle

un gazetier fumeux qui se croit un flambeau
dit au pauvre il a noyé dans les ténèbres
« donc aperçois ce créateur du beau
ce redresseur que tu célèbres »

mieux que tous je connais certains voluptueux
qui bâille nuit et jour et se lamente et pleure
répétant impuissant et le fat « oui je veux
etre vertueux dans une heure »

horloge à son tour dit à voix basse « il est mûr
le damné avertis en vain la chair infecte
homme est aveugle sourd fragile comme un mur
habite et que ronge un insecte »

et puis un paraît que tous avaient nié
et qui leur dit railleur et fier « dans mon ciboire
vous avez que je crois assez communié
a la joyeuse messe noire

chacun de vous a fait un temple dans son coeur
vous avez en secret baisé ma fesse immonde
reconnaissez satan à son rire vainqueur
enorme et laid comme le monde

avez donc pu croire hypocrites surpris
on se moque du maître et avec lui on triche
et il soit naturel de recevoir deux prix
aller au ciel et être riche

il faut que le gibier paye le vieux chasseur
qui se morfond longtemps à affût de la proie
je vais vous emporter à travers épaisseur
compagnons de ma triste joie

a travers épaisseur de la terre et du roc
a travers les amas confus de votre cendre
dans un palais aussi grand que moi un seul bloc
et qui est pas de pierre tendre

car il fait avec universel péché
et contient mon orgueil ma douleur et ma gloire
— cependant tout en haut de univers juché
un ange sonne la victoire

de ceux dont le coeur dit « que béni soit ton fouet
seigneur que la douleur ô père soit bénie
mon âme dans tes mains est pas un vain jouet
et ta prudence est infinie »

le son de la trompette est si délicieux
dans ces soirs solennels de célestes vendanges
il infiltre comme une extase dans tous ceux
dont elle chante les louanges







la pendule sonnant minuit
ironiquement nous engage
a nous rappeler quel usage
nous fîmes du jour qui enfuit
— date fatidique
vendredi treize nous avons
malgré tout ce que nous savons
mené le train un hérétique

nous avons blasphémé jésus
des dieux le plus incontestable
comme un parasite à la table
de quelque monstrueux crésus
nous avons pour plaire à la brute
digne vassale des démons
insulté ce que nous aimons
et flatté ce qui nous rebute

contristé servile bourreau
le faible à tort on méprise
salué énorme bêtise
la bêtise au front de taureau
baisé la stupide matière
avec grande dévotion
et de la putréfaction
béni la blafarde lumière

enfin nous avons pour noyer
le vertige dans le délire
nous prêtre orgueilleux de la lyre
dont la gloire est de déployer
ivresse des choses funèbres
bu sans soif et mangé sans faim …
— vite soufflons la lampe afin
de nous cacher dans les ténèbres







que importe que tu sois sage
sois belle et sois triste les pleurs
ajoutent un charme au visage
comme le fleuve au paysage
orage rajeunit les fleurs

je aime surtout quand la joie
enfuit de ton front terrassé
quand ton coeur dans horreur se noie
quand sur ton présent se déploie
le nuage affreux du passé

je aime quand ton grand oeil verse
une eau chaude comme le sang
quand malgré ma main qui te berce
ton angoisse trop lourde perce
comme un râle agonisant
aspire volupté divine

hymne profond délicieux
tous les sanglots de ta poitrine
et crois que ton coeur illumine
des perles que versent tes yeux

je sais que ton coeur qui regorge
de vieux amours déracinés
flamboie encor comme une forge
et que tu couves sous ta gorge
un peu de orgueil des damnés

mais tant ma chère que tes rêves
auront pas reflété enfer
et en un cauchemar sans trêves
songeant de poisons et de glaives
eprise de poudre et de fer

ouvrant à chacun avec crainte
déchiffrant le malheur partout
te convulsant quand heure tinte
tu auras pas senti étreinte
de irrésistible dégoût

tu ne pourras esclave reine
qui ne aimes avec effroi
dans horreur de la nuit malsaine
me dire âme de cris pleine
« je suis ton égale ô mon roi »







tout homme digne de ce nom
a dans le coeur un serpent jaune
installé comme sur un trône
qui il dit « je veux » répond « non »

plonge tes yeux dans les yeux fixes
des satyresses ou des nixes
la dent dit « pense à ton devoir »

fais des enfants plante des arbres »
polis des vers sculpte des marbres
la dent dit « vivras ce soir »

quoi il ébauche ou il espère
homme ne vit pas un moment
sans subir avertissement
de insupportable vipère




a


tes pieds sont aussi fins que tes mains et ta hanche
est large à faire envie à la plus belle blanche
a artiste pensif ton corps est doux et cher
tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair
aux pays chauds et bleus où ton dieu a fait naître
ta tâche est allumer la pipe de ton maître
de pourvoir les flacons eaux fraîches et odeurs
de chasser loin du lit les moustiques rôdeurs
et dès que le matin fait chanter les platanes
acheter au bazar ananas et bananes
tout le jour où tu veux tu mènes tes pieds nus
et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus
et quand descend le soir au manteau écarlate
tu poses doucement ton corps sur une natte
tes rêves flottants sont pleins de colibris
et toujours comme toi gracieux et fleuris
pourquoi heureuse enfant veux voir notre france
ce pays trop peuplé que fauche la souffrance
et confiant ta vie aux bras forts des marins
faire de grands adieux à tes chers tamarins
toi vêtue à moitié de mousselines frêles
frissonnante sous la neige et les grêles
comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs
si le corset brutal emprisonnant tes flancs
il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
et vendre le parfum de tes charmes étranges
oeil pensif et suivant dans nos sales brouillards
des cocotiers absents les fantômes épars







mon berceau adossait à la bibliothèque
babel sombre où roman science fabliau
tout la cendre latine et la poussière grecque
se mêlaient étais haut comme un
deux voix me parlaient une insidieuse et ferme
disait « la terre est un gâteau plein de douceur
je puis et ton plaisir serait alors sans terme
te faire un appétit une égale grosseur »
et autre « viens oh viens voyager dans les rêves
au delà du possible au delà du connu »
et celle chantait comme le vent des grèves
fantôme vagissant on ne sait où venu
qui caresse oreille et cependant effraie
je te répondis « oui douce voix » est alors
que date ce on peut hélas nommer ma plaie
et ma fatalité derrière les décors
de existence immense au plus noir de abîme
je vois distinctement des mondes singuliers
et de ma clairvoyance extatique victime
je traîne des serpents qui mordent mes souliers
et est depuis ce temps que pareil aux prophètes
aime si tendrement le désert et la mer
que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes
et trouve un goût suave au vin le plus amer
que je prends très souvent les faits pour des mensonges
et que les yeux au ciel je tombe dans des trous
mais la voix me console et dit « garde des songes
les sages en ont pas aussi beaux que les fous »







a la très chère à la très belle
qui remplit mon coeur de clarté
a ange à idole immortelle
salut en immortalité

elle se répand dans ma vie
comme un air imprégné de sel
et dans mon âme inassouvie
verse le goût de éternel

sachet toujours frais qui parfume
atmosphère un cher réduit
encensoir oublié qui fume
en secret à travers la nuit

comment amour incorruptible
exprimer avec vérité
grain de musc qui gis invisible
au fond de mon éternité

a ange à idole immortelle
a la très bonne à la très belle
qui fait ma joie et ma santé
salut en immortalité







un ange furieux fond du ciel comme un aigle
du mécréant saisit à plein poing les cheveux
et dit le secouant « ta connaîtras la règle
car je suis ton bon ange entends je le veux

sache il faut aimer sans faire la grimace
le pauvre le méchant le tortu hébété
pour que tu puisses faire à jésus quand il passe
un tapis triomphal avec ta charité

tel est amour avant que ton coeur ne se blase
a la gloire de dieu rallume ton extase
est la volupté vraie aux durables appas »

et ange châtiant autant ma foi il aime
de ses poings de géant torture anathème
mais le damné répond toujours « je ne veux pas »







tes beaux yeux sont las pauvre amante
reste longtemps sans les rouvrir
dans cette pose nonchalante
a surprise le plaisir
dans la cour le jet eau qui jase
et ne se tait ni nuit ni jour
entretient doucement extase
ce soir a plongé amour

la gerbe épanouie
en mille fleurs
phoebé réjouie
met ses couleurs
tombe comme une pluie
de larges pleurs

ainsi ton âme incendie
éclair brûlant des voluptés
élance rapide et hardie
vers les vastes cieux enchantés
puis elle épanche mourante
en un flot de triste langueur
qui par une invisible pente
descend au fond de mon coeur

la gerbe épanouie
en mille fleurs
phoebé réjouie
met ses couleurs
tombe comme une pluie
de larges pleurs

toi que la nuit rend si belle
il est doux penché vers tes seins
écouter la plainte éternelle
qui sanglote dans les bassins
lune eau sonore nuit bénie
arbres qui frissonnez autour
votre pure mélancolie
est le miroir de mon amour

la gerbe épanouie
en mille fleurs
phoebé réjouie
met ses couleurs
tombe comme une pluie
de larges pleurs







que le soleil est beau quand tout frais il se lève
comme une explosion nous lançant son bonjour
— bienheureux celui qui peut avec amour
saluer son coucher plus glorieux un rêve

je me souviens … ai vu tout fleur source sillon
se pâmer sous son oeil comme un coeur qui palpite
— courons vers horizon il est tard courons vite
pour attraper au moins un oblique rayon

mais je poursuis en vain le dieu qui se retire
irrésistible nuit établit son empire
noire humide funeste et pleine de frissons

une odeur de tombeau dans les ténèbres nage
et mon pied peureux froisse au bord du marécage
des crapauds imprévus et de froids limaçons







pascal avait son gouffre avec lui se mouvant
— hélas tout est abîme — action désir rêve
parole et sur mon poil qui tout droit se relève
mainte fois de la peur je sens passer le vent

en haut en bas partout la profondeur la grève
le silence espace affreux et captivant …
sur le fond de mes nuits dieu de son doigt savant
dessine un cauchemar multiforme et sans trêve

ai peur du sommeil comme on a peur un grand trou
tout plein de vague horreur menant on ne sait où
je ne vois infini par toutes les fenêtres

et mon esprit toujours du vertige hanté
jalouse du néant insensibilité
— ah ne jamais sortir des nombres et des etres







les amants des prostituées
sont heureux dispos et repus
quant à moi mes bras sont rompus
pour avoir étreint des nuées

est grâce aux astres non pareils
qui tout au fond du ciel flamboient
que mes yeux consumés ne voient
que des souvenirs de soleils

en vain ai voulu de espace
trouver la fin et le milieu
sous je ne sais quel oeil de feu
je sens mon aile qui se casse

et brûlé par amour du beau
je aurai pas honneur sublime
de donner mon nom à abîme
qui me servira de tombeau







sois sage ô ma douleur et plus tranquille
tu réclamais le soir il descend le voici
une atmosphère obscure enveloppe la ville
aux uns portant la paix aux autres le souci

pendant que des mortels la multitude vile
sous le fouet du plaisir ce bourreau sans merci
va cueillir des remords dans la fête servile
ma douleur la main viens par ici

loin eux vois se pencher les défuntes années
sur les balcons du ciel en robes surannées
surgir du fond des eaux le regret souriant

le soleil moribond endormir sous une arche
et comme un long linceul traînant à orient
entends ma chère entends la douce nuit qui marche






f


je te frapperai sans colère
et sans haine — comme un boucher
comme moïse le rocher
— et je ferai de ta paupière

pour abreuver mon sahara
jaillir les eaux de la souffrance
mon désir gonflé espérance
sur tes pleurs salés nagera

comme un vaisseau qui prend le large
et dans mon coeur ils soûleront
tes chers sanglots retentiront
comme un tambour qui bat la charge

ne suis pas un faux accord
dans la divine symphonie
grâce à la vorace ironie
qui me secoue et qui me mord

elle est dans ma voix la criarde
est tout mon sang ce poison noir
je suis le sinistre miroir
la mégère se regarde

je suis la plaie et le couteau
je suis le soufflet et la joue
je suis les membres et la roue
et la victime et le bourreau

je suis de mon coeur le vampire
— un de ces grands abandonnés
au rire éternel condamnés
et qui ne peuvent plus sourire






i


une idée une forme un etre
parti de azur et tombé
dans un styx bourbeux et plombé
nul oeil du ciel ne pénètre

un ange imprudent voyageur
a tenté amour du difforme
au fond un cauchemar énorme
se débattant comme un nageur

et luttant angoisses funèbres
contre un gigantesque remous
qui va chantant comme les fous
et pirouettant dans les ténèbres

un malheureux ensorcelé
dans ses tâtonnements futiles
pour fuir un lieu plein de reptiles
cherchant la lumière et la clé

un damné descendant sans lampe
au bord un gouffre dont odeur
trahit humide profondeur
éternels escaliers sans rampe

veillent des monstres visqueux
dont les larges yeux de phosphore
font une nuit plus noire encore
et ne rendent visibles eux

un navire pris dans le pôle
comme en un piège de cristal
cherchant par quel détroit fatal
il est tombé dans cette geôle

— emblèmes nets tableau parfait
une fortune irrémédiable
qui donne à penser que le diable
fait toujours bien tout ce il fait





sombre et limpide
un coeur devenu son miroir
puits de vérité clair et noir
tremble une étoile livide

un phare ironique infernal
flambeau des grâces sataniques
soulagement et gloire uniques
— la conscience dans le mal







horloge dieu sinistre effrayant impassible
dont le doigt nous menace et nous dit 
les bivrantes douleurs dans ton coeur plein effroi
se planteront bientôt comme dans une cible

le plaisir vaporeux fuira vers horizon
ainsi une sylphide au fond de la coulisse
chaque instant te dévore un morceau du délice
a chaque homme accordé pour toute sa saison

trois mille six cents fois par heure la seconde
chuchote  — rapide avec sa voix
insecte maintenant dit je sais autrefois
et ai pompé ta vie avec ma trompe immonde

remember  prodigue esto memor 
mon gosier de métal parle toutes les langues
les minutes mortel folâtre sont des gangues
il ne faut pas lâcher sans en extraire or

que le temps est un joueur avide
qui gagne sans tricher à tout coup est la loi
le jour décroît la nuit augmente 
le gouffre a toujours soif la clepsydre se vide

tantôt sonnera heure où le divin hasard
auguste vertu ton épouse encor vierge
le repentir même oh la dernière auberge
tout te dira meurs vieux lâche il est trop tard »









le long du vieux faubourg où pendant aux masures
les persiennes abri des secrètes luxures
quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
sur la ville et les champs sur les toits et les blés
je vais exercer seul à ma fantasque escrime
flairant dans tous les coins les hasards de la rime
trébuchant sur les mots comme sur les pavés
heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés

ce père nourricier ennemi des chloroses
eveille dans les champs les vers comme les roses
il fait évaporer les soucis vers le ciel
et remplit les cerveaux et les ruches de miel
est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
et les rend gais et doux comme des jeunes filles
et commande aux moissons de croître et de mûrir
dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir
quand ainsi un poète il descend dans les villes
il ennoblit le sort des choses les plus viles
et introduit en roi sans bruit et sans valets
dans tous les hôpitaux et dans tous les palais







o lune adoraient discrètement nos pères
du haut des pays bleus où radieux sérail
les astres vont te suivre en pimpant attirail
ma vieille cynthia lampe de nos repaires

vois les amoureux sur leurs grabats prospères
de leur bouche en dormant montrer le frais émail
le poète buter du front sur son travail
sous les gazons secs accoupler les vipères

sous ton domino jaune et un pied clandestin
vas comme jadis du soir au matin
baiser endymion les grâces surannées

« — je vois ta mère enfant de ce siècle appauvri
qui vers son miroir penche un lourd amas années
et plâtre artistement le sein qui a nourri »




a


blanche fille aux cheveux roux
dont ta robe par ses trous
laisse voir la pauvreté
et la beauté

pour moi poète chétif
ton jeune corps maladif
plein de taches de rousseur
a sa douceur

tu portes plus galamment
une reine de roman
ses cothurnes de velours
tes sabots lourds

au lieu un haillon trop court
un superbe habit de cour
traîne à plis bruyants et longs
sur tes talons

et place de bas troués
que pour les yeux des roués
sur ta jambe un poignard or
reluise encor

que des noeuds mal attachés
dévoilent pour nos péchés
tes deux beaux seins radieux
comme des yeux

que pour te déshabiller
tes bras se fassent prier
et chassent à coups mutins
les doigts lutins

— perles de la plus belle eau
sonnets de maître belleau
par tes galants mis aux fers
sans cesse offerts

valetaille de rimeurs
te dédiant leurs primeurs
et contemplant ton soulier
sous escalier

maint page épris du hasard
maint seigneur et maint ronsard
epieraient pour le déduit
ton frais réduit

tu compterais dans tes lits
plus de baisers que de lys
et rangerais sous tes lois
plus un valois

— cependant tu vas gueusant
quelque vieux débris gisant
au seuil de quelque véfour
de carrefour

tu vas lorgnant en dessous
des bijoux de sous
dont je ne puis oh pardon
te faire don

va donc sans autre ornement
parfum perles diamant
que ta maigre nudité
o ma beauté






a

i


andromaque je pense à vous — ce petit fleuve
pauvre et triste miroir où jadis resplendit
immense majesté de vos douleurs de veuve
ce simoïs menteur qui par vos pleurs grandit

a fécondé soudain ma mémoire fertile
comme je traversais le nouveau carrousel
— le vieux paris est plus la forme une ville
change plus vite hélas que le coeur un mortel

je ne vois en esprit tout ce camp de baraques
ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts
les herbes les gros blocs verdis par eau des flasques
et brillant aux carreaux le confus

étalait jadis une ménagerie
je vis un matin à heure où sous les cieux
clairs et froids le travail éveille où la voirie
pousse un sombre ouragan dans air silencieux

un cygne qui était évadé de sa cage
et de ses pieds palmés frottant le pavé sec
sur le sol raboteux traînait son grand plumage
près un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec

baignait nerveusement ses ailes dans la poudre
et disait le coeur plein de son beau lac natal
« eau quand donc pleuvras quand tonneras
je vois ce malheureux mythe étrange et fatal foudre

vers le ciel quelquefois comme homme ovide
vers le ciel ironique et cruellement bleu
sur son cou convulsif tendant sa tête avide
comme il adressait des reproches à dieu





paris change mais rien dans ma mélancolie
a bougé palais neufs échafaudages blocs
vieux faubourgs tout pour moi devient allégorie
et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs

aussi devant ce louvre une image opprime
je pense à mon grand cygne avec ses gestes fous
comme les exilés ridicule et sublime
et rongé un désir sans trêve et puis à vous

andromaque des bras un grand époux tombée
vil bétail sous la main du superbe pyrrhus
auprès un tombeau vide en extase courbée
veuve hector hélas et femme hélénus

je pense à la négresse amaigrie et phtisique
piétinant dans la boue et cherchant oeil hagard
les cocotiers absents de la superbe afrique
derrière la muraille immense du brouillard

a quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
jamais jamais à ceux qui abreuvent de pleurs
et tettent la douleur comme une bonne louve
aux maigres orphelins séchant comme des fleurs

ainsi dans la forêt où mon esprit exile
un vieux souvenir sonne à plein souffle du cor
je pense aux matelots oubliés dans une île
aux captifs aux vaincus … à bien autres encor






a


fourmillante cité cité pleine de rêves
le spectre en plein jour raccroche le passant
les mystères partout coulent comme des sèves
dans les canaux étroits du colosse puissant

un matin cependant que dans la triste rue
les maisons dont la brume allongeait la hauteur
simulaient les deux quais une rivière accrue
et que décor semblable à âme de acteur

un brouillard sale et jaune inondait tout espace
je suivais roidissant mes nerfs comme un héros
et discutant avec mon âme déjà lasse
le faubourg secoué par les lourds tombereaux

tout à coup un vieillard dont les guenilles jaunes
imitaient la couleur de ce ciel pluvieux
et dont aspect aurait fait pleuvoir les aumônes
sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux

apparut on eût dit sa prunelle trempée
dans le fiel son regard aiguisait les frimas
et sa barbe à longs poils roide comme une épée
se projetait pareille à celle de judas

il était pas voûté mais cassé son échine
faisant avec sa jambe un parfait angle droit
si bien que son bâton parachevant sa mine
lui donnait la tournure et le pas maladroit

un quadrupède infirme ou un juif à trois pattes
dans la neige et la boue il allait empêtrant
comme il écrasait des morts sous ses savates
hostile à univers plutôt indifférent

son pareil le suivait barbe oeil dos bâton loques
nul trait ne distinguait du même enfer venu
ce jumeau centenaire et ces spectres baroques
marchaient du même pas vers un but inconnu

a quel complot infâme étais donc en butte
ou quel méchant hasard ainsi humiliait
car je comptai sept fois de minute en minute
ce sinistre vieillard qui se multipliait

que celui qui rit de mon inquiétude
et qui est pas saisi un frisson fraternel
songe bien que malgré tant de décrépitude
ces sept monstres hideux avaient air éternel

aurais sans mourir contemplé le huitième
sosie inexorable ironique et fatal
dégoûtant phénix fils et père de lui
— mais je tournai le dos au cortège infernal

exaspéré comme un ivrogne qui voit double
je rentrai je fermai ma porte épouvanté
malade et morfondu esprit fiévreux et trouble
blessé par le mystère et par absurdité

vainement ma raison voulait prendre la barre
la tempête en jouant déroutait ses efforts
et mon âme dansait dansait vieille gabarre
sans mâts sur une mer monstrueuse et sans bords






a

i


dans les plis sinueux des vieilles capitales
tout même horreur tourne aux enchantements
je guette obéissant à mes humeurs fatales
des êtres singuliers décrépits et charmants

ces monstres disloqués furent jadis des femmes
eponine ou laïs — monstres brisés bossus
ou tordus aimons ce sont encor des âmes
sous des jupons troués et sous de froids tissus

ils rampent flagellés par les bises iniques
frémissant au fracas roulant des omnibus
et serrant sur leur flanc ainsi que des reliques
un petit sac brodé de fleurs ou de rébus

ils trottent tout pareils à des marionnettes
se traînent comme font les animaux blessés
ou dansent sans vouloir danser pauvres sonnettes
se pend un démon sans pitié tout cassés

ils sont ils ont des yeux perçants comme une vrille
luisants comme ces trous où eau dort dans la nuit
ils ont les yeux divins de la petite fille
qui étonne et qui rit à tout ce qui reluit

— avez observé que maints cercueils de vieilles
sont presque aussi petits que celui un enfant
la mort savante met dans ces bières pareilles
un symbole un goût bizarre et captivant

et lorsque entrevois un fantôme débile
traversant de paris le fourmillant tableau
il me semble toujours que cet être fragile
en va tout doucement vers un nouveau berceau

a moins que méditant sur la géométrie
je ne cherche à aspect de ces membres discords
combien de fois il faut que ouvrier varie
la forme de la boîte où on met tous ces corps

— ces yeux sont des puits faits un million de larmes
des creusets un métal refroidi pailleta …
ces yeux mystérieux ont invincibles charmes
pour celui que austère infortune allaita





de ancien frascati vestale énamourée
prêtresse de thalie hélas dont le souffleur
défunt seul sait le nom célèbre évaporée
que tivoli jadis ombragea dans sa fleur

toutes enivrent mais parmi ces êtres frêles
il en est qui faisant de la douleur un miel
ont dit au dévouement qui leur prêtait ses ailes
« hippogriffe puissant au ciel »

une par sa patrie au malheur exercée
autre que son époux surchargea de douleurs
autre par son enfant madone transpercée
toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs





ah que en ai suivi de ces petites vieilles
une entre autres à heure où le soleil tombant
ensanglante le ciel de blessures vermeilles
pensive asseyait à écart sur un banc

pour entendre un de ces concerts riches de cuivre
dont les soldats parfois inondent nos jardins
et qui dans ces soirs dor où on se sent revivre
versent quelque héroïsme au coeur des citadins

celle droite encor fière et sentant la règle
humait avidement ce chant vif et guerrier
son oeil parfois ouvrait comme oeil un vieil aigle
son front de marbre avait air fait pour le laurier





telles vous cheminez stoïques et sans plaintes
a travers le chaos des vivantes cités
mères au coeur saignant courtisanes ou saintes
dont autrefois les noms par tous étaient cités

vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire
nul ne vous reconnaît un ivrogne incivil
vous insulte en passant un amour dérisoire
sur vos talons gambade un enfant lâche et vil

honteuses exister ombres ratatinées
peureuses le dos bas vous côtoyer les murs
et nul ne vous salue étranges destinées
débris humanité pour éternité mûrs

mais moi moi qui de loin tendrement vous surveille
oeil inquiet fixé sur vos pas incertains
tout comme si étais votre père ô merveille
je goûte à votre insu des plaisirs clandestins

je vois épanouir vos passions novices
sombres ou lumineux je vis vos jours perdus
mon coeur multiplié jouit de tous vos vices
mon âme resplendit de toutes vos vertus

ruines ma famille ô cerveaux congénères
je vous fais chaque soir un solennel adieu
serez demain eves octogénaires
sur qui pèse la griffe effroyable de dieu




a


la rue assourdissante autour de moi hurlait
longue mince en grand deuil douleur majestueuse
une femme passa une main fastueuse
soulevant balançant le feston et ourlet

agile et noble avec sa jambe de statue
moi je buvais crispé comme un extravagant
dans son oeil ciel livide où germe ouragan
la douceur qui fascine et le plaisir qui tue

un éclair … puis la nuit — fugitive beauté
dont le regard a fait soudainement renaître
ne te verrai plus que dans éternité

ailleurs bien loin ici trop tard jamais
car ignore où tu fuis tu ne sais où je vais
o toi que eusse aimée ô toi qui le savais







voici le soir charmant ami du criminel
il vient comme un complice à pas de loup le ciel
se ferme lentement comme une grande alcôve
et homme impatient se change en bête fauve

o soir aimable soir désiré par celui
dont les bras sans mentir peuvent dire
nous avons travaillé — le soir qui soulage
les esprits que dévore une douleur sauvage
le savant obstiné dont le front alourdit
et ouvrier courbé qui regagne son lit

cependant des démons malsains dans atmosphère
éveillent lourdement comme des gens affaire
et cognent en volant les volets et auvent
a travers les lueurs que tourmente le vent
la prostitution allume dans les rues
comme une fourmilière elle ouvre ses issues

partout elle se fraye un occulte chemin
ainsi que ennemi qui tente un coup de main
elle remue au sein de la cité de fange
comme un ver qui dérobe à homme ce il mange
on entend ça et là les cuisines siffler
les théâtres glapir les orchestres ronfler
les tables hôte dont le jeu fait les délices
emplissent de catins et escrocs leurs complices
et les voleurs qui ont ni trêve ni merci
vont bientôt commencer leur travail eux aussi
et forcer doucement les portes et les caisses
pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses

mon âme en ce grave moment
et ferme ton oreille à ce rugissement
est heure où les douleurs des malades aigrissent
la sombre nuit les prend à la gorge ils finissent
leur destinée et vont vers le gouffre commun
hôpital se remplit de leurs soupirs — plus un
ne viendra plus chercher la soupe parfumée
au coin du feu le soir auprès une âme aimée

encore la plupart ont jamais connu
la douceur du foyer et ont jamais vécu







dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles
pâles le sourcil peint oeil câlin et fatal
minaudant et faisant de leurs maigres oreilles
tomber un cliquetis de pierre et de métal

autour des verts tapis des visages sans lèvre
des lèvres sans couleur des mâchoires sans dent
et des doigts convulsés une infernale fièvre
fouillant la poche vide ou le sein palpitant

sous de sales plafonds un rang de pâles lustres
et énormes quinquets projetant leurs lueurs
sur des fronts ténébreux de poètes illustres
qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs

— voilà le noir tableau en un rêve nocturne
je vis se dérouler sous mon oeil clairvoyant
moi dans un coin de antre taciturne
je me vis accoudé froid muet enviant

enviant de ces gens la passion tenace
de ces vieilles putains la funèbre gaîté
et tous gaillardement trafiquant à ma face
un de son vieil honneur autre de sa beauté

et mon coeur effraya envier maint pauvre homme
courant avec ferveur à abîme béant
et qui soûl de son sang préférerait en somme
la douleur à la mort et enfer au néant






a


fière autant un vivant de sa noble stature
avec son gros bouquet son mouchoir et ses gants
elle a la nonchalance et la désinvolture
une coquette maigre aux airs extravagants

vit jamais au bal une taille plus mince
sa robe exagérée en sa royale ampleur
écroule abondamment sur un pied sec que pince
un soulier pomponné joli comme une fleur

la ruche qui se joue au bord des clavicules
comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher
défend pudiquement des lazzi ridicules
les funèbres appas elle tient à cacher

ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres
et son crâne de fleurs artistement coiffé
oscille mollement sur ses frêles vertèbres
— o charme un néant follement attifé

aucuns appelleront une caricature
qui ne comprennent pas amants ivres de chair
élégance sans nom de humaine armature
tu réponds grand squelette à mon goût le plus cher

viens troubler avec ta puissante grimace
la fête de la vie ou quelque vieux désir
eperonnant encor ta vivante carcasse
te pousse crédule au sabbat du plaisir

au chant des violons aux flammes des bougies
espères chasser ton cauchemar moqueur
et viens demander au torrent des orgies
de refraîchir enfer allumé dans ton coeur

inépuisable puits de sottise et de fautes
de antique douleur éternel alambic
a travers le treillis recourbé de tes côtes
je vois errant encor insatiable aspic

pour dire vrai je crains que ta coquetterie
ne trouve pas un prix digne de ses efforts
qui de ces coeurs mortels entend la raillerie
les charmes de horreur enivrent que les forts

le gouffre de tes yeux plein horribles pensées
exalte le vertige et les danseurs prudents
ne contempleront pas sans amères nausées
le sourire éternel de tes dents

pourtant qui a serré dans ses bras un squelette
et qui ne est nourri des choses du tombeau
importé le parfum habit ou la toilette
qui fait le dégoûté montre il se croit beau

bayadère sans nez irrésistible gouge
dis donc à ces danseurs qui font les offusqués
« fiers mignons malgré art des poudres et du rouge
vous sentez tous la mort o squelettes musqués

antinoüs flétris dandys à face glabre
cadavres vernissés lovelaces chenus
le branle universel de la danse macabre
vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus

des quais froids de la seine aux bords brûlants du gange
le troupeau mortel saute et se pâme sans voir
dans un trou du plafond la trompette de ange
sinistrement béante ainsi un tromblon noir

en tout climat sous ton soleil la mort admire
en tes contorsions risible humanité
et souvent comme toi se parfumant de myrrhe
mêle son ironie à ton insanité »







quand je te vois passer ô ma chère indolente
au chant des instruments qui se brise au plafond
suspendant ton allure harmonieuse et lente
et promenant ennui de ton regard profond

quand je contemple aux feux du gaz qui le colore
ton front pâle embelli par un morbide attrait
les torches du soir allument une aurore
et tes yeux attirants comme ceux un portrait

je me dis elle est belle et bizarrement fraîche
le souvenir massif royale et lourde tour
la couronne et son coeur meurtri comme une pêche
est mûr comme son corps pour le savant amour

es le fruit automne aux saveurs souveraines
es vase funèbre attendant quelques pleurs
parfum qui fait rêver aux oasis lointaines
oreiller caressant ou corbeille de fleurs

je sais il est des yeux des plus mélancoliques
qui ne recèlent point de secrets précieux
beaux écrins sans joyaux médaillons sans reliques
plus vides plus profonds que ô cieux

mais ne suffit pas que tu sois apparence
pour réjouir un coeur qui fuit la vérité
importe ta bêtise ou ton indifférence
masque ou décor salut adore ta beauté

je ai pas oublié voisine de la ville
notre blanche maison petite mais tranquille
sa pomone de plâtre et sa vieille vénus
dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus
et le soleil le soir ruisselant et superbe
qui derrière la vitre où se brisait sa gerbe
semblait grand oeil ouvert dans le ciel curieux
contempler nos dîners longs et silencieux
répandant largement ses beaux reflets de cierge
sur la nappe frugale et les rideaux de serge

la servante au grand coeur dont vous étiez jalouse
et qui dort son sommeil sous une humble pelouse
nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs
les morts les pauvres morts ont de grandes douleurs
et quand octobre souffle émondeur des vieux arbres
son vent mélancolique à entour de leurs marbres
certe ils doivent trouver les vivants bien ingrats
de dormir comme ils font chaudement dans leurs draps
tandis que dévorés de noires songeries
sans compagnon de lit sans bonnes causeries
vieux squelettes gelés travaillés par le ver
ils sentent égoutter les neiges de hiver
et le siècle couler sans amis ni famille
remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille

lorsque la bûche siffle et chante si le soir
calme dans le fauteuil je la voyais asseoir
si par une nuit bleue et froide de décembre
je la trouvais tapie en un coin de ma chambre
grave et venant du fond de son lit éternel
couver enfant grandi de son oeil maternel
que pourrais répondre à cette âme pieuse
voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse







o fins automne hivers printemps trempés de boue
endormeuses saisons je vous aime et vous loue
envelopper ainsi mon coeur et mon cerveau
un linceul vaporeux et un vague tombeau

dans cette grande plaine où autan froid se joue
par les longues nuits la girouette enroue
mon âme mieux au temps du tiède renouveau
ouvrira largement ses ailes de corbeau

rien est plus doux au coeur plein de choses funèbres
et sur qui dès longtemps descendent les frimas
o blafardes saisons reines de nos climats

que aspect permanent de vos pâles ténèbres
— si ce est par un soir sans lune deux à deux
endormir la douleur sur un lit hasardeux









un soir âme du vin chantait dans les bouteilles
« homme vers toi je pousse ô cher déshérité
sous ma prison de verre et mes cires vermeilles
un chant plein de lumière et de fraternité

je sais combien il faut sur la colline en flamme
de peine de sueur et de soleil cuisant
pour engendrer ma vie et pour me donner âme
mais je ne serai point ingrat ni malfaisant

car éprouve une joie immense quand je tombe
dans le gosier un homme usé par ses travaux
et sa chaude poitrine est une douce tombe
je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux

entends retentir les refrains des dimanches
et espoir qui gazouille en mon sein palpitant
les coudes sur la table et retroussant tes manches
tu me glorifieras et tu seras content

allumerai les yeux de ta femme ravie
a ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
et serai pour ce frêle athlète de la vie
huile qui raffermit les muscles des lutteurs

en toi je tomberai végétale ambroisie
grain précieux jeté par éternel semeur
pour que de notre amour naisse la poésie
qui jaillira vers dieu comme une rare fleur »







souvent à la clarté rouge un réverbère
dont le vent bat la flamme et tourmente le verre
au coeur un vieux faubourg labyrinthe fangeux
humanité grouille en ferments orageux

on voit un chiffonnier qui vient hochant la tête
buttant et se cognant aux murs comme un poète
et sans prendre souci des mouchards ses sujets
epanche tout son coeur en glorieux projets

il prête des serments dicte des lois sublimes
terrasse les méchants relève les victimes
et sous le firmament comme un dais suspendu
enivre des splendeurs de sa propre vertu

oui ces gens harcelés de chagrins de ménage
moulus par le travail et tourmentés par âge
ereintés et pliant sous un tas de débris
vomissement confus de énorme paris

reviennent parfumés une odeur de futailles
suivis de compagnons blanchis dans les batailles
dont la moustache pend comme les vieux drapeaux
les bannières les fleurs et les arcs triomphaux

se dressent devant eux solennelle magie
et dans étourdissante et lumineuse orgie
des clairons du soleil des cris et du tambour
ils apportent la gloire au peuple ivre amour

est ainsi à travers humanité frivole
le vin roule de or éblouissant pactole
par le gosier de homme il chante ses exploits
et règne par ses dons ainsi que les vrais rois

pour noyer la rancoeur et bercer indolence
de tous ces vieux maudits qui meurent en silence
dieu touché de remords avait fait le sommeil
homme ajouta le vin fils sacré du soleil







ma femme est morte je suis libre
je puis donc boire tout mon soûl
lorsque je rentrais sans un sou
ses cris me déchiraient la fibre

autant un roi je suis heureux
air est pur le ciel admirable …
— nous avions un été semblable
lorsque je devins amoureux

— soif qui me déchire
aurait besoin pour assouvir
autant de vin en peut tenir
son tombeau — ce est pas peu dire

je ai jetée au fond un puits
et ai même poussé sur elle
tous les pavés de la margelle
— je oublierai si je le puis

au nom des serments de tendresse
dont rien ne peut nous délier
et pour nous réconcilier
comme au beau temps de notre ivresse

implorai elle un rendez
le soir sur une route obscure
elle y vint folle créature
— nous sommes tous plus ou moins fous

elle était encore jolie
quoique bien fatiguée et moi
je aimai trop — voilà pourquoi
je lui dis sors de cette vie

nul ne peut me comprendre un seul
parmi ces ivrognes stupides
songea dans ses nuits morbides
a faire du vin un linceul

cette crapule invulnérable
comme les machines de fer
jamais ni été ni hiver
a connu amour véritable

avec ses noirs enchantements
son cortège infernal alarmes
ses fioles de poison ses larmes
ses bruits de chaîne et ossements

— me voilà libre et solitaire
je serai ce soir
alors sans peur et sans remord
je me coucherai sur la terre

et je dormirai comme un chien
le chariot aux lourdes roues
chargé de pierres et de boues
le wagon enrayé peut bien

ecraser ma tête coupable
ou me couper par le milieu
je en moque comme de dieu
du diable ou de la sainte table







le regard singulier une femme galante
qui se glisse vers nous comme le rayon blanc
que la lune onduleuse envoie au lac tremblant
quand elle y veux baigner sa beauté nonchalante

le dernier sac écus dans les doigts un joueur
un baiser libertin de la maigre adeline
les sons une musique énervante et câline
semblable au cri lointain de humaine douleur

tout cela ne vaut pas ô bouteille profonde
les baumes pénétrants que ta panse féconde
garde au coeur altéré du poète pieux

tu lui verses espoir la jeunesse et la vie
— et orgueil ce trésor de toute gueuserie
qui nous rend triomphants et semblables aux dieux







espace est splendide
sans mors sans éperons sans bride
partons à cheval sur le vin
pour un ciel féerique et divin

comme deux anges que torture
une implacable calenture
dans le bleu cristal du matin
suivons le mirage lointain

mollement balancés sur aile
du tourbillon intelligent
dans un délire parallèle

ma soeur côte à côte nageant
nous fuirons sans repos ni trêves
vers le paradis de mes rêves









au milieu des flacons des étoffes lamées
et des meubles voluptueux
des marbres des tableaux des robes parfumées
qui trament à plis sompteux

dans une chambre tiède où comme en une serre
air est dangereux et fatal
des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre
exhalent leur soupir final

un cadavre sans tête épanche comme un fleuve
sur oreiller désaltéré
un sang rouge et vivant dont la toile abreuve
avec avidité un pré

semblable aux visions pâles enfante ombre
et qui nous enchaînent les yeux
la tête avec amas de sa crinière sombre
et de ses bijoux précieux

sur la table de nuit comme une renoncule
repose et vide de pensers
un regard vague et blanc comme le crépuscule
échappe des yeux révulsés

sur le lit le tronc nu sans scrupule étale
dans le plus complet abandon
la secrète splendeur et la beauté fatale
dont la nature lui fit don

un bas rosâtre orné de coins or à la jambe
comme un souvenir est resté
la jarretière ainsi un oeil secret qui flambe
darde un regard diamanté

le singulier aspect de cette solitude
et un grand portrait langoureux
aux yeux provocateurs comme son attitude
révèle un amour ténébreux

une coupable joie et des fêtes étranges
pleines de baisers infernaux
dont se réjouissait essaim de mauvais anges
nageant dans les plis des rideaux

et cependant à voir la maigreur élégante
de épaule au contour heurté
la hanche un peu pointue et la taille fringante
ainsi an reptile irrité

elle est bien jeune encor — son âme exaspérée
et ses sens par ennui mordus
étaient à la meute altérée
des désirs errants et perdus

homme vindicatif que tu as pu vivante
malgré tant amour assouvir
combla sur ta chair inerte et complaisante
immensité de son désir

réponds cadavre impur et par tes tresses roides
te soulevant un bras fiévreux
tête effrayante as sur tes dents froides
collé les suprêmes adieux

— loin du monde railleur loin de la foule impure
loin des magistrats curieux
dors en paix dors en paix étrange créature
dans ton tombeau mystérieux


ton époux court le monde et ta forme immortelle
veille près de lui quand il dort
autant que toi sans doute il te sera fidèle
et constant jusques à la mort







comme un bétail pensif sur le sable couchées
elles tournent leurs yeux vers horizon des mers
et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées
ont de douces langueurs et des frissons amers

les unes coeurs épris des longues confidences
dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux
vont épelant amour des craintives enfances
et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux

autres comme des soeurs marchent lentes et graves
a travers les rochers pleins apparitions
saint antoine a vu surgir comme des laves
les seins nus et pourprés de ses tentations

il en est aux lueurs des résines croulantes
qui dans le creux muet des vieux antres païens
appellent au secours de leurs fièvres hurlantes
o bacchus endormeur des remords anciens

et autres dont la gorge aime les scapulaires
qui recelant un fouet sous leurs longs vêtements
mêlent dans le bois sombre et les nuits solitaires
écume du plaisir aux larmes des tourments

o vierges ô démons ô monstres ô martyres
de la réalité grands esprits contempteurs
chercheuses infini dévotes et satyres
tantôt pleines de cris tantôt pleines de pleurs

vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies
pauvres soeurs je vous aime autant que je vous plains
pour vos mornes douleurs vos soifs inassouvies
et les urnes amour dont vos grands coeurs sont pleins







la débauche et la mort sont deux aimables filles
prodigues de baisers et riches de santé
dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles
sous éternel labeur a jamais enfanté

au poète sinistre ennemi des familles
favori de enfer courtisan mal renté
tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
un lit que le remords a jamais fréquenté

et la bière et alcôve en blasphèmes fécondes
nous offrent tour à tour comme deux bonnes soeurs
de terribles plaisirs et affreuses douceurs

quand veux enterrer débauche aux bras immondes
o mort quand viendras sa rivale en attraits
sur ses myrtes infects entre tes noirs cyprès







est une femme belle et de riche encolure
qui laisse dans son vin traîner sa chevelure
les griffes de amour les poisons du tripot
tout glisse et tout émousse au granit de sa peau
elle rit à la mort et nargue la débauche
ces monstres dont la main qui toujours gratte et fauche
dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté
de ce corps ferme et droit la rude majesté
elle marche en déesse et repose en sultane
elle a dans le plaisir la foi mahométane
et dans ses bras ouverts que remplissent ses seins
elle appelle des yeux la race des humains
elle croit elle sait cette vierge inféconde
et pourtant nécessaire à la marche du monde
que la beauté du corps est un sublime don
qui de toute infamie arrache le pardon
elle ignore enfer comme le purgatoire
et quand heure viendra entrer dans la nuit noire
elle regardera la face de la mort
ainsi un — sans haine et sans remord




a


mon coeur comme un oiseau voltigeait tout joyeux
et planait librement à entour des cordages
le navire roulait sous un ciel sans nuages
comme un ange enivré du soleil radieux

quelle est cette île triste et noire — cythère
nous dit un pays fameux dans les chansons
eldorado banal de tous les vieux garçons
regardez après tout est une pauvre terre

— il des doux secrets et des fêtes du coeur
de antique vénus le superbe fantôme
de tes mers plane comme un arome
et charge les esprits amour et de langueur

belle île aux myrtes verts pleine de fleurs écloses
vénérée à jamais par toute nation
les soupirs des coeurs en adoration
roulent comme encens sur un jardin de roses

ou le roucoulement éternel un ramier
— cythère était plus un terrain des plus maigres
un désert rocailleux troublé par des cris aigres
entrevoyais pourtant un objet singulier

ce était pas un temple aux ombres bocagères
la jeune prêtresse amoureuse des fleurs
allait le corps brûlé de secrètes chaleurs
sa robe aux brises passagères

mais voilà en rasant la côte assez près
pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches
nous vîmes que était un gibet à trois branches
du ciel se détachant en noir comme un cyprès

de féroces oiseaux perchés sur leur pâture
détruisaient avec rage un pendu déjà mûr
chacun plantant comme un outil son bec impur
dans tous les coins saignants de cette pourriture

les yeux étaient deux trous et du ventre effondré
les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses
et ses bourreaux gorgés de hideuses délices
avaient à coups de bec absolument châtré

sous les pieds un troupeau de jaloux quadrupèdes
le museau relevé tournoyait et rôdait
une plus grande bête au milieu agitait
comme un exécuteur entouré de ses aides

habitant de cythère enfant un ciel si beau
silencieusement tu souffrais ces insultes
en expiation de tes infâmes cultes
et des péchés qui ont interdit le tombeau

ridicule pendu tes douleurs sont les miennes
je sentis à aspect de tes membres flottants
comme un vomissement remonter vers mes dents
le long fleuve de fiel des douleurs anciennes

devant toi pauvre diable au souvenir si cher
ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
des corbeaux lancinants et des panthères noires
qui jadis aimaient tant à triturer ma chair

— le ciel était charmant la mer était unie
pour moi tout était noir et sanglant désormais
hélas et avais comme en un suair épais
le coeur enseveli dans cette allégorie

dans ton île ô vénus je ai trouvé debout
un gibet symbolique où pendait mon image
— ah seigneur la force et le courage
de contempler mon coeur et mon corps sans dégoût








i


race abel dors bois et mange
dieu le sourit complaisamment

race de caïn dans la fange
rampe et meurs misérablement

race abel ton sacrifice
flatte le nez du séraphin

race de caïn ton supplice
aura jamais une fin

race abel vois tes semailles
et ton bétail venir à bien

race de caïn tes entrailles
hurlent la faim comme un vieux chien

race abel chauffe ton ventre
a ton foyer patriarcal

race de caïn dans ton antre
tremble de froid pauvre chacal
race abel aime et pullule
ton or fait aussi des petits

race de caïn coeur qui brûle
prends garde à ces grands appétits

race abel tu croîs et broutes
comme les punaises des bois

race de caïn sur les routes
traîne ta famille aux abois





ah race abel ta charogne
engraissera le sol fumant

race de caïn ta besogne
est pas faite suffisamment

race abel voici ta honte
le fer est vaincu par épieu

race de caïn au ciel monte
et sur la terre jette dieu







o toi le plus savant et le plus beau des anges
dieu trahi par le sort et privé de louanges

o satan prends pitié de ma longue misère

o prince de exil à qui on a fait tort
et qui vaincu toujours te redresses plus fort

o satan prends pitié de ma longue misère

toi qui sais tout grand roi des choses souterraines
guérisseur familier des angoisses humaines

o satan prends pitié de ma longue misère

toi qui même aux lépreux aux parias maudits
enseignes par amour le goût du paradis

o satan prends pitié de ma longue misère

o toi qui de la mort ta vieille et forte amante
engendras espérance — une folle charmante

o satan prends pitié de ma longue misère

toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut
qui damne tout un peuple autour un échafaud

o satan prends pitié de ma longue misère

toi qui sais en quel coin des terres envieuses
le dieu jaloux cacha les pierres précieuses

o satan prends pitié de ma longue misère

toi dont oeil clair connaît les profonds arsenaux
dort enseveli le peuple des métaux

o satan prends pitié de ma longue misère

toi dont la large main cache les précipices
au somnambule errant au bord des édifices

o satan prends pitié de ma longue misère

toi qui magiquement assouplis les vieux os
de ivrogne attardé foulé par les chevaux

o satan prends pitié de ma longue misère

toi qui pour consoler homme frêle qui souffre
nous appris à mêler le salpêtre et le soufre

o satan prends pitié de ma longue misère

toi qui poses ta marque ô complice subtil
sur le front du crésus impitoyable et vil

o satan prends pitié de ma longue misère

toi qui mets dans les yeux et dans le coeur des filles
le culte de la plaie et amour des guenilles

o satan prends pitié de ma longue misère

bâton des exilés lampe des inventeurs
confesseur des pendus et des conspirateurs

o satan prends pitié de ma longue misère

père adoptif de ceux en sa noire colère
du paradis terrestre a chassés dieu le père
o satan prends pitié de ma longue misère







gloire et louange à toi satan dans les hauteurs
du ciel où tu régnas et dans les profondeurs
de enfer où vaincu tu rêves en silence
fais que mon âme un jour sous arbre de science
près de toi se repose à heure où sur ton front
comme un temple nouveau ses rameaux épandront









nous aurons des lits pleins odeurs légères
des divans profonds comme des tombeaux
et étranges fleurs sur des étagères
ecloses pour nous sous des cieux plus beaux

usant à envi leurs chaleurs dernières
nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux
qui réfléchiront leurs doubles lumières
dans nos deux esprits ces miroirs jumeaux

un soir fait de rose et de bleu mystique
nous échangerons un éclair unique
comme un long sanglot tout chargé adieux

et plus tard un ange les portes
viendra ranimer fidèle et joyeux
les miroirs ternis et les flammes mortes







est la mort qui console hélas et qui fait vivre
est le but de la vie et est le seul espoir
qui comme un élixir nous monte et nous enivre
et nous donne le coeur de marcher au soir

a travers la tempête et la neige et le givre
est la clarté vibrante à notre horizon noir
est auberge fameuse inscrite sur le livre
on pourra manger et dormir et asseoir

est un ange qui tient dans ses doigts magnétiques
le sommeil et le don des rêves extatiques
et qui refait le lit des gens pauvres et nus

est la gloire des dieux est le grenier mystique
est la bourse du pauvre et sa patrie antique
est le portique ouvert sur les cieux inconnus







connais comme moi la douleur savoureuse
et de toi fais dire « oh homme singulier »
— mourir était dans mon âme amoureuse
désir mêlé horreur un mal particulier

angoisse et vif espoir sans humeur factieuse
plus allait se vidant le fatal sablier
plus ma torture était âpre et délicieuse
tout mon coeur arrachait au monde familier

étais comme enfant avide du spectacle
haïssant le rideau comme on hait un obstacle …
enfin la vérité froide se révéla

étais mort sans surprise et la terrible aurore
enveloppait — eh quoi est donc que cela
la toile était levée et attendais encore






a

i


pour enfant amoureux de cartes et estampes
univers est égal à son vaste appétit
ah que le monde est grand à la clarté des lampes
aux yeux du souvenir que le monde est petit

un matin nous partons le cerveau plein de flamme
le coeur gros de rancune et de désirs amers
et nous allons suivant le rythme de la lame
berçant notre infini sur le fini des mers

les uns joyeux de fuir une patrie infâme
autres horreur de leurs berceaux et
astrologues noyés dans les yeux une femme
la circé tyrannique aux dangereux parfums

pour être pas changés en bêtes ils enivrent
espace et de lumière et de cieux embrasés
la glace qui les mord les soleils qui les cuivrent
effacent lentement la marque des baisers

mais les vrais voyageurs sont ceux seuls qui partent
pour partir coeurs légers semblables aux ballons
de leur fatalité jamais ils ne écartent
et sans savoir pourquoi disent toujours allons

ceux dont les désirs ont la forme des nues
et qui rêvent ainsi un conscrit le canon
de vastes voluptés changeantes inconnues
et dont esprit humain a jamais su le nom





nous imitons horreur la toupie et la boule
dans leur valse et leurs bonds même dans nos sommeils
la curiosité nous tourmente et nous roule
comme un ange cruel qui fouette des soleils

singulière fortune où le but se déplace
et étant nulle part peut être importe où
homme dont jamais espérance est lasse
pour trouver le repos court toujours comme un fou

notre âme est un cherchant son icarie
une voix retentit sur le pont « ouvre oeil »
une voix de la hune ardente et folle crie
« amour … gloire … bonheur » enfer est un écueil

chaque îlot signalé par homme de vigie
est un eldorado promis par le destin
imagination qui dresse son orgie
ne trouve un récit aux clartés du matin

o le pauvre amoureux des pays chimériques
faut le mettre aux fers le jeter à la mer
ce matelot ivrogne inventeur amériques
dont le mirage rend le gouffre plus amer

tel le vieux vagabond piétinant dans la boue
rêve le nez en air de brillants paradis
son oeil ensorcelé découvre une capoue
partout où la chandelle illumine un taudis





etonnants voyageurs quelles nobles histoires
nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers
montrez les écrins de vos riches mémoires
les bijoux merveilleux faits astres et éthers

nous voulons voyager sans vapeur et sans voile
faites pour égayer ennui de nos prisons
passer sur nos esprits tendus comme une toile
vos souvenirs avec leurs cadres horizons

dites avez vu





« nous avons vu des astres
et des flots nous avons vu des sables aussi
et malgré bien des chocs et imprévus désastres
nous nous sommes souvent ennuyés comme ici

la gloire du soleil sur la mer violette
la gloire des cités dans le soleil couchant
allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète
de plonger dans un ciel au reflet alléchant

les plus riches cités les plus grands paysages
jamais ne contenaient attrait mystérieux
de ceux que le hasard fait avec les nuages
et toujours le désir nous rendait soucieux

— la jouissance ajoute au désir de la force
désir vieil arbre à qui le plaisir sert engrais
cependant que grossit et durcit ton écorce
tes branches veulent voir le soleil de plus près

grandiras toujours grand arbre plus vivace
que le cyprès — pourtant nous avons avec soin
cueilli quelques croquis pour votre album vorace
frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin

nous avons salué des idoles à trompe
des trônes constellés de joyaux lumineux
des palais ouvragés dont la féerique pompe
serait pour vos banquiers un rêve ruineux

des costumes qui sont pour les yeux une ivresse
des femmes dont les dents et les ongles sont teints
et des jongleurs savants que le serpent caresse »


v

et puis et puis encore





« o cerveaux enfantins
pour ne pas oublier la chose capitale
nous avons vu partout et sans avoir cherché
du haut jusques en bas de échelle fatale
le spectacle ennuyeux de immortel péché

la femme esclave vile orgueilleuse et stupide
sans rire adorant et aimant sans dégoût
homme tyran goulu paillard dur et cupide
esclave de esclave et ruisseau dans égout

le bourreau qui jouit le martyr qui sanglote
la fête assaisonne et parfume le sang
le poison du pouvoir énervant le despote
et le peuple amoureux du fouet abrutissant

plusieurs religions semblables à la nôtre
toutes escaladant le ciel la sainteté
comme en un lit de plume un délicat se vautre
dans les clous et le crin cherchant la volupté

humanité bavarde ivre de son génie
et folle maintenant comme elle était jadis
criant à dieu dans sa furibonde agonie
« o mon semblable ô mon maître je te maudis »

et les moins sots hardis amants de la démence
fuyant le grand troupeau parqué par le destin
et se réfugiant dans opium immense
— tel est du globe entier éternel bulletin »





amer savoir celui on tire du voyage
le monde monotone et petit
hier demain toujours nous fait voir notre image
une oasis horreur dans un désert ennui

faut partir rester si tu peux rester reste
pars il le faut un court et autre se tapit
pour tromper ennemi vigilant et funeste
le temps il est hélas des coureurs sans répit

comme le juif errant et comme les apôtres
a qui rien ne suffit ni wagon ni vaisseau
pour fuir ce rétiaire infâme il en est autres
qui savent le tuer sans quitter leur berceau

lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine
nous pourrons espérer et crier en avant
de même autrefois nous partions pour la chine
les yeux fixés an large et les cheveux au vent

nous nous embarquerons sur la mer des ténèbres
avec le coeur joyeux un jeune passager
entendez ces voix charmantes et funèbres
qui chantent « par ici vous qui voulez manger

le lotus parfumé est ici on vendange
les fruits miraculeux dont votre coeur a faim
venez vous enivrer de la couleur étrange
de cette qui a jamais de fin »

a accent familier nous devinons le spectre
nos pylades tendent leurs bras vers nous
« pour rafraîchir ton coeur nage vers ton electre »
dit celle dont jadis nous baisions les genoux





o mort vieux capitaine il est temps levons ancre
ce pays nous ennuie ô mort appareillons
si le ciel et la mer sont noirs comme de encre
nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons

verse ton poison pour il nous réconforte
nous voulons tant ce feu nous brûle le cerveau
plonger au fond du gouffre enfer ou ciel importe
au fond de inconnu pour trouver du nouveau 









la très chère était nue et connaissant mon coeur
elle avait gardé que ses bijoux sonores
dont le riche attirail lui donnait air vainqueur
ont dans leurs jours heureux les esclaves des maures

quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur
ce monde rayonnant de métal et de pierre
me ravit en extase et aime avec fureur
les choses où le son se mêle à la lumière

elle était donc couchée et se laissait aimer
et du haut du divan elle souriait aise
a mon amour profond et doux comme la mer
qui vers elle montait comme vers sa falaise

les yeux fixés sur moi comme un tigre dompté
un air vague et rêveur elle essayait des poses
et la candeur unie à la lubricité
donnait un charme neuf à ses métamorphoses

et son bras et sa jambe et sa cuisse et ses reins
polis comme de huile onduleux comme un cygne
passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins
et son ventre et ses seins ces grappes de ma vigne

avançaient plus câlins que les anges du mal
pour troubler le repos où mon âme était mise
et pour la déranger du rocher de cristal
calme et solitaire elle était assise

je croyais voir unis par un nouveau dessin
les hanches de antiope au buste un imberbe
tant sa taille faisait ressortir son bassin
sur ce teint fauve et brun le fard était superbe

— et la lampe étant résignée à mourir
comme le foyer seul illuminait la chambre
chaque fois il poussait un flamboyant soupir
il inondait de sang cette peau couleur ambre







viens sur mon coeur âme cruelle et sourde
tigre adoré monstre aux airs indolents
je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
dans épaisseur de ta crinière lourde

dans tes jupons remplis de ton parfum
ensevelir ma tête endolorie
et respirer comme une fleur flétrie
le doux relent de mon amour défunt

je veux dormir dormir plutôt que vivre
dans un sommeil douteux comme la mort
étalerai mes baisers sans remord
sur ton beau corps poli comme le cuivre

pour engloutir mes sanglots apaisés
rien ne me vaut abîme de ta couche
oubli puissant habite sur ta bouche
et le léthé coule dans tes baisers

a mon destin désormais mon délice
obéirai comme un prédestiné
martyr docile innocent condamné
dont la ferveur attise le supplice

je sucerai pour noyer ma rancoeur
le népenthès et la bonne ciguë
aux bouts charmants de cette gorge aiguë
qui a jamais emprisonné de coeur




a


ta tête ton geste ton air
sont beaux comme un beau paysage
le rire joue en ton visage
comme un vent frais dans un ciel clair

le passant chagrin que tu frôles
est ébloui par la santé
qui jaillit comme une clarté
de tes bras et de tes épaules

les retentissantes couleurs
dont tu parsèmes tes toilettes
jettent dans esprit des poètes
image un ballet de fleurs

ces robes folles sont emblème
de ton esprit bariolé
folle dont je suis affolé
je te hais autant que je aime

quelquefois dans un beau jardin
je traînais mon atonie
ai senti comme une ironie
le soleil déchirer mon sein

et le printemps et la verdure
ont tant humilié mon coeur
que ai puni sur une fleur
insolence de la nature

ainsi je voudrais une nuit
quand heure des voluptés sonne
vers les trésors de ta personne
comme un lâche ramper sans bruit

pour châtier ta chair joyeuse
pour meurtrir ton sein pardonné
et faire à ton flanc étonné
une blessure large et creuse

et vertigineuse douceur
a travers ces lèvres nouvelles
plus éclatantes et plus belles
infuser mon venin ma soeur







mère des jeux latins et des voluptés grecques
lesbos où les baisers languissants ou joyeux
chauds comme les soleils frais comme les pastèques
font ornement des nuits et des jours glorieux
— mère des jeux latins et des voluptés grecques

lesbos où les baisers sont comme les cascades
qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds
et courent sanglotant et gloussant par saccades
— orageux et secrets fourmillants et profonds
lesbos où les baisers sont comme les cascades

lesbos où les phrynés une autre attirent
jamais un soupir ne resta sans écho
a égal de paphos les étoiles admirent
et vénus à bon droit peut jalouser sapho
— lesbos où les phrynés une autre attirent

lesbos terre des nuits chaudes et langoureuses
qui font à leurs miroirs stérile volupté
les filles aux yeux creux de leurs corps amoureuses
caressent les fruits mûrs de leur nubilité
lesbos terre des nuits chaudes et langoureuses

laisse du vieux platon se froncer oeil austère
tu tires ton pardon de excès des baisers
reine du doux empire aimable et noble terre
et des raffinements toujours inépuisés
laisse du vieux platon se froncer oeil austère

tu tires ton pardon de éternel martyre
infligé sans relâche aux coeurs ambitieux
attiré loin de nous le radieux sourire
entrevue vaguement au bord des autres cieux
tu tires ton pardon de éternel martyre

qui des dieux osera lesbos être ton juge
et condamner ton front pâli dans les travaux
si ses balances or ont pesé le déluge
de larmes à la mer ont versé tes ruisseaux
qui des dieux osera lesbos être ton juge

que nous veulent les lois du juste et de injuste
vierges au coeur sublime honneur de archipel
votre religion comme une autre est auguste
et amour se rira de enfer et du ciel
— que nous veulent les lois du juste et de injuste

car lesbos entre tous a choisi sur la terre
pour chanter le secret de ses vierges en fleur
et je fus dès enfance admis au noir mystère
des rires effrénés mêlés au sombre pleur
car lesbos entre tous a choisi sur la terre

et depuis lors je veille au sommet de leucate
comme une sentinelle à oeil perçant et sûr
qui guette nuit et jour brick tartane ou frégate
dont les formes au loin frissonnent dans azur
— et depuis lors je veille au sommet de leucate

pour savoir si la mer est indulgente et bonne
et parmi les sanglots dont le roc retentit
un soir ramènera vers lesbos qui pardonne
le cadavre adoré de sapho qui partit
pour savoir si la mer est indulgente et bonne

de la mâle sapho amante et le poète
plus belle que vénus par ses mornes pâleurs
— azur est vaincu par oeil noir que tachette
le cercle ténébreux tracé par les douleurs
de la mâle sapho amante et le poète

— plus belle que vénus se dressant sur le monde
et versant les trésors de sa sérénité
et le rayonnement de sa jeunesse blonde
sur le vieil océan de sa fille enchanté
plus belle que vénus se dressant sur le monde

— de sapho qui mourut le jour de son blasphème
quand insultant le rite et le culte inventé
elle fit son beau corps la pâture suprême
un brutal dont orgueil punit impiété
de sapho qui mourut le jour de son blasphème

et est depuis ce temps que lesbos se lamente
et malgré les honneurs que lui rend univers
enivre chaque nuit du cri de la tourmente
que poussent vers les deux ses rivages déserts
et est depuis ce temps que lesbos se lamente







a la pâle clarté des lampes languissantes
sur de profonds coussins tout imprégnés odeur
hippolyte rêvait aux caresses puissantes
qui levaient le rideau de sa jeune candeur

elle cherchait un oeil troublé par la tempête
de sa naïveté le ciel déjà lointain
ainsi un voyageur qui retourne la tête
vers les horizons bleus dépassés le matin

de ses yeux amortis les paresseuses larmes
air brisé la stupeur la morne volupté
ses bras vaincus jetés comme de vaines armes
tout servait tout parait sa fragile beauté

etendue à ses pieds calme et pleine de joie
delphine la couvait avec des yeux ardents
comme un animal fort qui surveille une proie
après avoir abord marquée avec les dents

beauté forte à genoux devant la beauté frêle
superbe elle humait voluptueusement
le vin de son triomphe et allongeait vers elle
comme pour recueillir un doux remercîment

elle cherchait dans oeil de sa pâle victime
le cantique muet que chante le plaisir
et cette gratitude infinie et sublime
qui sort de la paupière ainsi un long soupir

— « hippolyte cher coeur que dis de ces choses
comprends maintenant il ne faut pas offrir
holocauste sacré de tes premières roses
aux souffles violents qui pourraient les flétrir

mes baisers sont légers comme ces éphémères
qui caressent le soir les grands lacs transparents
et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
comme des chariots ou des socs déchirants

ils passeront sur toi comme un lourd attelage
de chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié …
hippolyte ô ma soeur tourne donc ton visage
toi mon âme et mon coeur mon tout et ma moitié

tourne vers moi tes yeux pleins azur et étoiles
pour un de ces regards charmants baume divin
des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles
et je endormirai dans un rêve sans fin »

mais hippolyte alors levant sa jeune tête
— « je ne suis point ingrate et ne me repens pas
ma delphine je souffre et je suis inquiète
comme après un nocturne et terrible repas

je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
et de noirs bataillons de fantômes épars
qui veulent me conduire en des routes mouvantes
un horizon sanglant ferme de toutes parts

avons donc commis une action étrange
expliques si tu peux mon trouble et mon effroi
je frissonne de peur quand tu me dis mon ange
et cependant je sens ma bouche aller vers toi

ne me regarde pas ainsi toi ma pensée
toi que aime à jamais ma soeur élection
quand même tu serais une embûche dressée
et le commencement de ma perdition »

delphine secouant sa crinière tragique
et comme trépignant sur le trépied de fer
oeil fatal répondit une voix despotique
— « qui donc devant amour ose parler enfer

maudit soit à jamais le rêveur inutile
qui voulut le premier dans sa stupidité
éprenant un problème insoluble et stérile
aux choses de amour mêler honnêteté

celui qui veut unir dans un accord mystique
ombre avec la chaleur la nuit avec le jour
ne chauffera jamais son corps paralytique
a ce rouge soleil que on nomme amour

va si tu veux chercher un fiancé stupide
cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers
et pleine de remords et horreur et livide
tu me rapporteras tes seins stigmatisés

on ne peut contenter un seul maître »
mais enfant épanchant une immense douleur
cria soudain « je sens élargir dans mon être
un abîme béant cet abîme est mon coeur

brûlant comme un volcan profond comme le vide
rien ne ressasiera ce monstre gémissant
et ne refraîchira la choif de euménide
qui la torche à la main le brûle au sang

que nos rideaux fermés nous séparent du monde
et que la lassitude amène le repos
je veux anéantir dans ta gorge profonde
et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux »

descendez descendez lamentables victimes
descendez le chemin de enfer éternel
plongez au plus profond du gouffre où tous les crimes
flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel

bouillonnent avec un bruit orage
ombres folles courez au but de vos désirs
jamais vous ne pourrez assouvir votre rage
et votre châtiment naîtra de vos plaisirs

jamais un rayon frais éclaira vos cavernes
par les fentes des murs des miasmes fiévreux
filent en enflammant ainsi que des lanternes
et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux

âpre stérilité de votre jouissance
altère votre soif et roidit votre peau
et le vent furibond de la concupiscence
fait claquer votre chair ainsi un vieux drapeau

loin des peuples vivants errantes condamnées
a travers les déserts courez comme les loups
faites votre destin âmes désordonnées
et fuyez infini que vous portez en vous







la femme cependant de sa bouche de fraise
en se tordant ainsi un serpent sur la braise
et pétrissant ses seins sur le fer de son busc
laissait couler ces mots tout imprégnés de musc
— « moi ai la lèvre humide et je sais la science
de perdre au fond un lit antique conscience
je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants
et fais rire les vieux du rire des enfants
je remplace pour qui me voit nue et sans voiles
la lune le soleil le ciel et les étoiles
je suis mon cher savant si docte aux voluptés
lorsque étouffe un homme en mes bras veloutés
ou lorsque abandonne aux morsures mon buste
timide et libertine et fragile et robuste
que sur ces matelas qui se pâme émoi
les anges impuissants se damneraient pour moi »

quand elle eut de mes os sucé toute la moelle
et que languissamment je me tournai vers elle
pour lui rendre un baiser amour je ne vis plus
une outre aux flancs gluants toute pleine de pus
je fermai les deux yeux dans ma froide épouvante
et quand je les rouvris à la clarté vivante
a mes côtés au lieu du mannequin puissant
qui semblait avoir fait provision de sang
tremblaient confusément des débris de squelette
qui rendaient le cri une girouette
ou une enseigne au bout une tringle de fer
que balance le vent pendant les nuits hiver







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